PREFACE DU TOME PREMIER
Le 13 Vendémiaire, qui fait également partie du volume qu'on va lire, a obtenu, comme le 9 Thermidor, l'honneur d'abondants développements '. Barras, ai-je besoin de le dire? s'applique consciencieusement à y démontrer que le • vainqueur de Thermidor » s'est, dans cette nouvelle crise, montré égal à lui-même, et que la liberté, menacée derechef, doit un second triomphe à l'activité, à la résolution, au saiig-froid, aux talents militaires dont il a fait preuve. Homme de guerre énergique et habile, magnanime autant que vaillant, tel s'est manifesté le général en chef de l'armée de l'intérieur. C'est Barras lui-même qui l'atïirme. Douteriez- vous de la parole d'un gentilhomme?
Si nous ne trouvions ici qu'un nouveau trait de cette fatuité qu'on a déjà eu l'occasion de signaler, nous pourrions nous contenter de sourire et passer. Ce qui complique et aggrave son cas, c'est que, de ces mêmes éloges qu'il se décerne avec litiéralité, il refuse la plus petite part à un autre, qui peut-être y avait plus de droits que lui-même. Que Barras dans cette circonstance ail tout fait, ainsi qu'il le prétend, soit! Ne lui cherchons pas chicane sur ce point. Mais que, à côté du rôle éclatant que le chef s'attribue dans la journée du 13 Vendémiaire, le rôle du lieutenant ait été terne, effacé, nul, comme l'afflrment expressément les Mémoires, voilà qui surprend un peu, quand on sait que ce lieutenant s'appelait Napoléon Bonaparte.
Et c'est ici le lieu d'aborder la question du degré de créance qu'il convient d'accorder aux témoignages ou — pour écarter ce mot qui éveille fort mal à propos en l'espèce une idée de justice — s de Barras contre Napoléon.
Les premières relations de Bonaparte et de Barras datent de l'époque du siège de Toulon. Pressé, apparemment, d'entrer en
DES MÉMOIRES DE BARRAS. XLix
possession de son rôle de protecteur de Bonaparte, Barras nous conte' que, satisfait d'un rapport remis par le jeune officier après une inspection des côtes de Provence, il l'aurait, dès le début des opérations, promu capitaine. Or ces opérations n'ont commencé qu'à la fin d'août 1793; et dès juillet de cette même année, Bonaparte, attaché au service des batteries de côte, non par le représentant Barras, mais par un de ses anciens chefs, le général Duteil, écrivait au ministre, en qualité de capitaine au 4' régiment d'artillerie, afin d'obtenir le matériel dont il avait besoin pour « brider les navires des despotes ' • i mot qui sous la plume du futur empereur Napoléon me paraît, dans sa sincérité, d'une- délicieuse ironie.
N'attachons pas plus d'importance qu'il ne convient à cette inexactitude qui accompagne la première mention faite de Bonaparte : encore qu'un témoin — puisque Barras a la prétention d'en être un — qui se trompe dès le début de sa déposition, tombe sous le coup de la suspicion la plUs légitime. Poursuivons la lecture du chapitre. Nous y apprenons que Bonaparte avait composé, quelque temps auparavant, • un écrit infernal,... monument du jacobinisme le plus cynique •, dont il négligea de payer les frais d'impression, bien qu'une • gratification > lui eût été spécialement allouée pour cet objet par les représentants.
Ayez, je vous prie, la curiosité de jeter les yeux sur cet • écrit infernal ' ». Le Souper de Beaucaire, composé par Bonaparte en juillet IT93, à Avignon, est un écrit chaleureux, respirant le plus pur patriotisme et l'amour ardent de la Révolution, que d'ailleurs Napoléon ne s'est jamais défendu d'avoir aimée, — aimée comme on l'aimait en ces belles et tragiques années de péril extrême et d'enthousiasme : • Il y a eu de bons Jacobins. Il a existé une époque où tout homme ayant l'ûme un peu élevée devait l'être. Je l'ai été moi-même, comme tant de milliers d'autres gens de bien '. » M. lung, qui n'a pas l'habitude de flatter Bonaparte, comme on sait, signale dans cette composition des * aphorismes curieux •, des • appréciations nettes et sensées >, des • jugements concis où l'on sent la précision du maître et celle de l'homme de guerre », des • qualités merveil-