‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 5 sur 197 · INTRODUCTION GENERALE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION GENERALE

■le — me semble plus intéressante, parce qu'on sent qu''elle est, dans sa sécheresse de procès- verbal, le décalque même de la réalité. Chargé de donner leur ,■ rédaction dernière » aux notes, aux fragments informes jetés sur le papier par son ami au hasard de la plume, M. de Saint-Albin a naturellement conçu cette rédaction dans le goût littéraire de l'époque qu'il avait traversée : et l'on sait si cette époque aimait l'amplification oratoire, les développements d'une rhétorique imprécise et creuse! Écrivain abondant — trop abondant, même, — d'un ton légèrement déclamatoire et pompeux, il a laissé de côté tel détail qui lui a sans doute paru manquer de t noblesse >.

Un historien ayant plus qu'on ne l'avait alors le souci de l'exactitude, le sens du pittoresque, l'intelligence du menu fait, si révélateur quelquefois, d'une si haute signification pour qui sait l'interpréter, en faire jaillir l'étincelle de vie qu'il contient, — un historien élevé à l'école des illustres évocateurs du passé, des Augustin Thierry et des Michelet, se fût bien gardé de négliger ces traits. Oh! ce vêtement gris du petit dauphin, cette face .bouffie et pâle du pauvre être aux genoux et aux chevilles enflés, qui se pelotonne, comme un oiselet frileux, dans le berceau qu'il préfère au lit trop grand! El la recommandation de la sœur — de la petite princesse qui ne dort pas parce que les bruits de la nuit tragique sont venus jusqu'à elle, qui se demande, peut être si Ion ne ^a pas venir les prendre, son frère et elle, comme on est ^ enu prendre déjà son père et sa mère!... Que tout cela est touchant et quel cœur était donc celui de ce gentilhomme qui trois lois dans ses notes autographes est revenu sur cette scène ' et pa** une fois ne s'est attendri au souvenir de cette visite faite ii 1 enfant moribond de son Roi !

1. Ces troU récits, sauf quelques différencea insignifiantes, concordent absolument entre eux. J'ai donné le plus long et le plus intéressant, celui-là même donl s'est servi M. de Saint-Albin. A la suite de l'un des deux autres récils autographes de Barras, que je n'ai pas cru nécessaire de reproduire ici, se trouvent quelques lignes importantes qui, s'il y avait un doute possible sur la réalité de la mort de Louis XVU au Temple, tranclie raient définitivement la question, à ce qu'il semble :

- Rendu au Comité de Salut public, je leur parlai de ma visite au Temple, de la négligence, même de la mauvaise tenue des appartements qu'occupaient le prince et la princesse, de la maladie grave donl était atteint le premier, qu'il élail urgent d'envoyer des médecins et de redoubler de soins dans l'état de faiblesse où il se trouvait, que j'en rendrais compte i. la Convention. Garde-toi bien, me répondit-on, nous allons nous occuper et donner les ordres pour que les prisonniers soient bien traités et soignés; je m'assurai que ces ordres furent donnés et exécutés. Mais le Jeune prince était Iramitté par une maladie humorale gui avait déjà fait des progrés, de sorte que, malp-é tous les soins qu'on iui porta, il succomba. >

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li est donc regrettable, j'en conviens, que dans la promptitude d'une rédaction hâtive, M. de Saint-AJbin n'ait pas cru devoir recueillir tous les détails que le texte autographe lui fournissait sur la visite de Barras au Temple '. Il n'en reste pas moins démontré que — à papt l'addition malencontreuse de certains ornements littéraires quelque peu surannés, dont nous nous serions aisément passés — le rédacteur des Mémoires a scrupuleusement reproduit, dans l'un comme dans l'autre fragment qui viennent d'être cités, le récit même de Barras. Ces deux exemples montrent bien la méthode dont M. de Saint-Albin s'est inspiré dans l'exécution des volontés de son ami. 11 a donné au texte authentique le • style convenable > ou ce qu'il a cru tel : et c'est précisément la tâche que Barras lui avait confiée^. Mais il n'a pas dénaturé, pas même altéré ce texte. Le titre do Mémoires de Barras sous lequel est connue depuis plus d'un demi-siècle la rédaction de M. de Saint-Albin, sous lequel elle a été communiquée à Prieur de la Côte-d'Or, dont les notes autographes au crayon se lisent encore dans la marge du manuscrit, à Michelet qui exprima le désir de la consulter lorsqu'il composait son Histoire de la Révolution, n'est point une de ces annonces pompeuses et mensongères, destinées à allécher et à duper tout ensemble le public. C'est là, je pense, un point essentiel, qu'il importait de mettre pleinement en lumière.

A la fin de 1829, le travail de mise au net des Mémoires de Barras était déjà fort avancé. Une grave maladie dont fut alors atteint M. B. de Saint-Albin, puis les événements de juillet 1830 en retardèrent l'achèvement jusqu'à 1832. A cette époque, tout étant à peu près terminé, MM. Paul Grand et Courtot ainsi que Mme de Barras déclarèrent qu'il fallait procéder à la publication des Mémoires. Le soin de la bonne renommée du défunt, disaient-ils, l'exigeait impé-

1. D'autres fragmenta autographes, publiés en appendEce, et qu'on pourra comparer avec les passages correspondants des Mémoires, montreront qu'il arrive & M. R. de Saint-Albin de copier presque littéralement le texte même des notes de Barras, sans prendre avec ce texte les petites licences qu'on vient de signaler. Voir, en particulier, les appendices V et VI et comparer avec les chapitres ïh et xni et le chapitre ivui des Mémoires.

2. Voir plus haut la lettre de Barras à M. de Saint-Albin, où il le charge expressément de rectifier et de rédiger un manuscrit et des notes autographes qu'il lui envoie. Ce manuscrit est probablement la relation de ses deux voyages aux Indes, de me à 1183, dont M. de Saint-Albin n'a donné que la substance dans les premiers chapitres des Mémoires. — Voir aussi plus haut l'exposé de M. Pau] Grand au tribunal civil de première instance : ■ Restait adonner i\ ces notes (de Ba.rra.s)l& style convenable -.Elles sont en eUet souvent inlorraes, et il ne pouvait pas plus alors qu'aujourd'hui être question de les publier dans cet état rudimentaire. On donnera d'ailleurs en appendice tous les fragments autographes qui .pourront servir â contrôler la sincérité du rédacteur, ou qui contiendront quelque indication intéressante, omise par lui dans la précipitation de son Iravail.

XVI INTItOnilCTlON GENERALE ■

rieusemcnt. Les circonstances semblaient d'ailleurs favorables : les souvenirs de la Révolution étaient plus que jamais en honneur depuis l'avènement au trône du fils de Philippe-Égalité; les éditeurs faisaient les offres les plus avantageuses; bref, M. R. de Saint- Albin n'avait le droit ni de priver Barras de la justification en vue de laquelle l'ex- Directeur avait entrepris ces Mémoires, ni de priver ses colégataires des bénéfices certains de la publication. M. de Saint-Albin objectait qu'aux termes mêmes du testament de Barras il devait être considéré comme seul juge de l'opportunité de la publication, de même qu'il avait été seul investi du soin de la rédaction, le codicille invoqué par M. Paul Grand ne conférant à celui-ci qu'un rôle tout à fait secondaire et subordonné. Il ajoutait que son travail de rédaction hâtive demandait des retouches : on ne pouvait donc songer à la publication tant qu'il n'aurait pas procédé à une revision nécessaire.

Ces raisons n'ayant point paru suffisantes à M. Paul Grand et à Courtot, une véritable sommation fut adressée par eux à M. de Saint-Albin. Menacé d'un procès, celui-ci eut l'habileté d'enlever à ses adversaires un auxiliaire sans lequel ils ne pouvaient rien contre lui. Il obtint de Mme de Rarras qu'elle lui cédât tous ses droits sur les Mémoires de son mari. Un acte de cession fut passé en effet par-devant M« Damaison, notaire, le 18 décembre 1832. Mme de Rarras, était-il dit dans cet acte, t a toujours considéré comme un témoignage de haute confiance le choix que le général a fait de M. de Saint-Albin pour la rédaction de ses Mémoires. Elle ne peut que respecter cette confiance : aussi croit-elle remplir religieusement les intentions de son mari en laissant, pour ce qui la concerne, M. de Saint-Albin maître absolu du mode et de l'époque de la publication des Mémoires du général.... En conséquence, Mme de Rarras a déclaré par ces présentes renoncer gratuitement en faveur de M. de Saint- Albin... à tous les droits de propriété et autres qu'elle peut avoir sur les Mémoires de M. le général de Rarras , en vertu des testaments et codicille olographes de celuici,... voulant Mme de Rarras que ses droits accroissent à M. de Saint-Albin exclusivement et qu'à ce moyen ce dernier réunisse désormais dans sa personne et ses propres droits et ceux de Mme de Barras, qui ne met qu'une seule condition à sa renonciation : à quelque époque que les Mémoires soient publiés, aucune responsabilité matérielle ni morale ne devra peser sur elle », etc.

Cette renonciation de Mme de Barras enlevait toute chance de succès à l'action judiciaire que M. Paul Grand et Courtot se préparaient h intenter. Ils le comprirent et se résignèrent à accepter une transaction par laquelle, moyennant une somme d'argent que M. de Saint-Albin dut verser à chacun d'eux, ils renonçaient l'un

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et l'autre en sa faveur à tout droit sur les bénéfices éventuels de la publication des Mémoires et le laissaient seul juge du mode et de l'opportunité de celte publication '.

11 semblait dès lors que M. de Saint-Albin n'eût plus qu'à parachever ce travail de mise au net et de classification qu'il déclarait incomplet, puis à publier les Mémoires. Il n'en fit rien cependant. Veul-on connaître la raison secrète qui l'empêcha de procéder à cette publication, après comme avant la série de ti'ansactiohspar lesquelles ces Mémoires étaient devenus sa pleine et entière propriété? Une lettre confidentielle adressée par lui à Mme de Barras, lettre dont j'ai eu la bonne fortune de retrouver le brouillon et la copie, nous révélera le secret de ses hésitations. Les Mémoires, est-il dit dans cette lettre ", « ont été rédigés rapidement après la mort de Barras, sous l'impression des justes ressentiments qu'il avait dû avoir pendant sa vie, ressentiments qu'une vive sympathie contre ses persécuteurs m'avait pu faire continuer, et dont la promptitude d'une composition chaleureuse m'avait pu dérober la faute et le danger... >. Consulté après communication du manuscrit, M' Damaisôn, notaire de Mme de Barras et de M. de Saint-Albin, a exprimé l'avis « qu'il y avait là un nid de procès eorreetionnels ». Il a notamment déclaré, après avoir fait lire confidentiellement le manuscrit à l'un de ses confrères, M° Truberl, notaire de la famille X..., * qu'il savait que cette famille, puissante par sa position sociale et ses richesses, ne se reposerait pas qu'elle n'eût obtenu vengeance et réparation devant la justice sur ce qui la touchait dans les mémoires... ». En conséquence, Mme de Barras devait comprendre qu'il était nécessaire d'ajourner la publication.

Ainsi, de l'aveu même du collaborateur de Barras, dans quelques-unes de leurs parties, dans celles en particulier qui concernent les personnages que M. de Saint-Albin appelle • les persécuteurs » de l'ancien membre du Directoire, ces Mémoires non

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