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CHAPITRE IV

La fille de Raffaello del Moro. — Opération chirurgicale. — Messer Giovanni Gaddi. — Mariage manqué. — Attaque du guet. — Meurtre du frère de Benvenuto. — Epitaphe. — Armoiries de Cellini. — Vendetta. — Le voleur. — Le barbet. — Les pierreries du pape.

Je travaillais toujours dans la boutique de ce Raffaello del Moro dont j'ai parlé plus haut. Ce brave homme avait une jeune et belle fille, qu'il me destinait en mariage. Je m'en aperçus; mais, bien que je désirasse cette union, je n'en laissai rien deviner; j'étais même d'une telle réserve, que Raffaello en était étonné. Sur ces entrefaites, la pauvre fille eut la main droite attaquée d'un mal qui lui rongea les deux petits os qui accompagnent le petit doigt et celui qui est à côté. Par l'inadvertance de son père, la malheureuse enfant fut soumise au traitement d'un mauvais charlatan, qui déclara qu'elle resterait estropiée du bras droit, s'il ne lui arrivait pis encore. En voyant le chagrin et l'effroi du pauvre père, je l'engageai à ne point ajouter foi à ce misérable empirique. Il me répondit que parmi ses amis il ne se trouvait ni médecin, ni chirurgien, et il me pria, si j'en connaissais un, de le lui amener.

J'appelai aussitôt un chirurgien, nommé maestro Jacomo de Pérouse. Lorsque cet habile homme eut examiné la malade, dont l'épouvante était extrême, parce qu'elle avait pressenti les sinistres prédictions du charlatan, il lui dit qu'elle n'aurait aucun mal, et qu'elle se servirait très-bien

de sa main droite; que les deux derniers doigts seraient seulement un peu plus faibles que les autres, mais qu'elle n'en éprouverait pas la moindre gêne. Il entreprit donc cette cure, et, au bout de peu de jours, il se disposa à enlever la carie des petits os. Le père désira que j'assistasse à cette opération. Maestro Jacomo avait pris de gros instruments avec lesquels il faisait peu d'ouvrage, et causait beaucoup de mal à la patiente. Je lui dis de s'arrêter et de m'attendre un demi-quart d'heure. Je courus aussitôt à la boutique, où je fabriquai un petit instrument d'acier très-fin et recourbé, qui coupait comme un rasoir. Dès que je l'eus remis au chirurgien, il commença à opérer avec tant de facilité, que la malade ne ressentait aucune douleur ; bientôt tout fut fini. Ce petit service, et d'autres motifs inspirèrent au digne Raffaello tant d'affection pour moi, qu'il semblait m'aimer plus que ses propres enfants.

J'étais alors étroitement lié avec un clerc de la chambre, nommé messer Giovanni Gaddi. Cet homme était passionné pour les arts, bien qu'il ne possédât lui-même aucun talent. Messer Giovanni, Grec d'une érudition extraordinaire ; messer Lodovico di Fano, autre savant ; messer Antonio Allegretti et le jeune messer Annibal Caro faisaient partie de sa société, où l'excellent peintre Bastiano de Venise1 et moi étions aussi admis. Nous nous réunissions presque tous les jours. Le brave orfèvre Rafïaello, voyant l'intimité qui existait entre moi et messer Giovanni Gaddi, lui dit : — « Messer Giovanni mio, vous me connaissez : je voudrais donner ma fille à Benvenuto. Comme personne plus que votre seigneurie n'est capable de bien mener cette affaire, veuillez me prêter votre aide, et fixer vous-même la dot.

i. Sebastiano Luciano naquit à Venise en 1485, et mourut en 1544. Il abandonna l'école de Giovan Bellini pour celle de Giorgione. Il fut en grande estime à Rome, où Agostino Chigi l'appela et le chargea de décorer son palais. Michel-Ange l'aida de ses conseils et de ses dessins. Guidé et soutenu par ce divin maître, Sebastiano serait probablement sorti victorieux de la lutte qu'il entreprit contre Raphaël ; mais, enrichi par la libéralité de Clément VII, il négligea son art pour mener joyeuse vie. Il n'a pas moins laissé plusieurs chefs-d'œuvre, où il se montre le digne rival des Giorgione, des Titien, des Tintoret.

que je puis donner. » — Cet écervelé de messer Giovanni laissa à peine au digne Raffaello le temps de parler, et il lui' répondit, sans aucun motif plausible : — « Ne songez plus à cela, Raffaello, car vous en êtes plus éloigné que janvier ne l'est de l'été. » — Le pauvre homme, désolé, chercha aussitôt un autre mari à sa fille. La mère et tous les parents me faisaient la mine, et j'en ignorais la cause. Voyant qu'ils payaient en mauvaise monnaie les services que je leur avais rendus, j'essayai d'ouvrir une boutique dans leur voisinage. Messer Giovanni ne m'instruisit de ce qui s'était passé que plusieurs mois après, lorsque la fille de Raffaello fut mariée.

Je travaillais activement à terminer mon grand ouvrage et à servir la monnaie ; car le pape m'avait encore commandé une pièce de la valeur de deux carlins, représentant, d'un côté, la tête de Sa Sainteté, et, de l'autre, le Christ sur la mer, tendant la main à saint Pierre. Cette pièce avait pour légende Quare dnbitastî l-? Elle obtint tant de succès, qu'un secrétaire de Sa Sainteté, homme de grande distinction, nommé Sanga, dit au pape : — « Votre Sainteté peut se vanter d'avoir une monnaie telle que les anciens malgré leur magnificence, ne sauraient offrir la pareille. » — « Benvenuto, répondit le pape, peut aussi se vanter de servir un souverain comme moi, qui connais son mérite. » — Mon grand ouvrage d'or ne cessait pas d'avancer. Souvent je le montrais au pape, qui me demandait à le voir, et qui chaque jour en était de plus en plus émerveillé.

Mon frère était à Rome, au service du duc Alexandre, à qui le pape venait de donner le duché de Penna. Le duc entretenait un nombre considérable de vaillants soldats, qui avaient été à Técole de ce grand seigneur Jean de Médicis. Mon frère était estimé par le duc comme un des plus courageux de la troupe. — Un jour, après dîner, il se trou-

i. Cellini parle de cette pièce dans le chapitre VII de son Traité d'Orfèvrerie. Elle a été publiée par Fioravanti.

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vait dans une boutique de la rue des Branchi, chez un certain Baccino délia Croce, où tous ces braves se réunissaient. Il était assis sur une chaise et dormait, lorsque vint à passer le guet, qui conduisait en prison un certain capitaine Cisti, Lombard de nation. Ce militaire appartenait aussi à l'école du grand seigneur Jean, mais n'était pas au service du duc Alexandre. Ayant aperçu devant la boutique de Baccino le capitaine Cattiv'anza degli Strozzi, il lui dit : — « Je vous apportais les quelques écus que je vous dois; si vous les voulez, venez les prendre avant qu'ils aillent avec moi en prison. » — Le capitaine Cattivanza, toujours prêta mettre les autres en avant, se souciait peu de s'exposer : aussi s'adressa-t-il à de braves gens pleins de bonne volonté, mais incapables de mener à bonne fin une si hasardeuse entreprise. Il leur dit de s'approcher du capitaine Cisti, de se faire donner son argent, et, dans le cas où le guet s'y opposerait, de le repousser par la force, s'ils l'osaient. Ces jeunes gens n'étaient que quatre, et n'avaient pas encore de barbe. Le premier se nommait Bertino Aldobrandi ; le second, Anguillotto da Lucca ; je ne me souviens plus des noms des deux autres. Bertino était élève de mon frère, qui l'aimait au delà de toute expression. Nos quatre braves s'approchent du guet, qui se composait de plus de cinquante sbires armés de piques, d'arquebuses et d'espadons. Les épées se tirèrent, et nos jeunes gens poussèrent le guet avec tant de vigueur, que, si le capitaine Cattivanza se fût seulement montré un peu, même sans dégainer, ils auraient inévitablement mis en fuite leurs adversaires. Mais ceux-ci ayant résisté quelque temps, Bertino tomba frappé de graves blessures ; Anguillotto, au même instant, fut blessé au bras droit, de sorte que, ne pouvant plus soutenir son épée, il se retira de la mêlée le mieux qu'il put ; les autres l'imitèrent. Bertino Aldobrandi fut emporté dans un triste état.

Pendant que ces choses se passaient, nous étions tous à table, parce que nous avions dîné une heure plus tôt que de coutume. Au bruit que nous entendîmes, le plus âgé des

jeunes gens qui étaient avec nous se leva de table pour aller voir cette rixe ; il se nommait Giovanni. Je lui dis : — « De grâce, n'y va pas; dans de semblables affaires, il y a tout à perdre et rien à gagner. » — Son père lui criait de son côté : — « Mon cher fils, je t'en supplie, n'y va pas. » — Mais Giovanni n'écouta personne, et dégringola l'escalier. En arrivant aux Banchi, où la bataille avait eu lieu, il vit ramasser Bertino. 11 revint à toutes jambes, et rencontra mon frère Cecchino, qui lui demanda ce qu'il y avait. Giovanni, en dépit du signe qu'on lui fit de ne pas conter l'affaire à Cecchino, lui dit étourdiment que Bertino Aldobrandi avait été tué par le guet. Mon pauvre frère jeta alors un si grand cri de rage, qu'on aurait pu l'entendre à dix milles de là ; puis il dit à Giovanni : — « Au moins saurais-tu m'indiquer celui qui me l'a tué? » — Giovanni lui répondit que oui, et que c'était un de ceux qui étaient armés d'un espadon, et qu'il avait une plume bleue sur la barrette. Mon pauvre frère, s'étant avancé et ayant reconnu le meurtrier à ce signalement, se lança au milieu du guet avec sa promptitude et son intrépidité merveilleuses, et, sans qu'on pût l'arrêter, il allongea une botte dans le ventre de son homme, le traversa de part en part et le poussa à terre avec la garde de son épée. Il attaqua ensuite le reste du guet avec tant d'audace, qu'à lui seul il l'aurait mis en fuite, si un arquebusier, pour se défendre, n'eût, en déchargeant son arme, atteint au-dessous du genou droit le brave et malheureux jeune homme. Il tomba, et le guet opéra une retraite précipitée, dans la crainte qu'un second champion aussi formidable ne survînt.

Ayant entendu que le tumulte continuait, je me levai aussi de table, et je mis mon épée au côté, car alors tout le monde portait cette arme. Lorsque je fus arrivé au pont Sant'-Agnolo, je vis un rassemblement nombreux. Je m'approchai. Comme plusieurs personnes me connaissaient, on me fit place, et on me montra ce que j'aurais voulu le moins voir au monde, malgré l'extrême curiosité qui semblait me pousser. De prime abord, je fus sans reconnaître

mon frère, parce que ses habits étaient différents de ceux que je lui avais vus peu de temps auparavant, de sorte que ce fut lui qui me reconnut le premier. — « Cher frère, me dit-il, que mon malheur ne t'afflige point ; c'est le sort que me promettait mon métier. Fais-moi enlever d'ici promptement, car je n'ai que peu d'heures à vivre.» — Tandis qu'il me parlait on m'avait raconté l'affaire. Je lui répondis avec cette concision que de telles circonstances commandent : — « Frère, voici la plus grande douleur que je doive ressentir dans toute ma vie ; mais sois tranquille ; car, avant que tu ne puisses plus voir celui qui t'a frappé, ma main t'aura vengé. » — Tel est le sens des brèves paroles que nous échangeâmes.

Le guet n'était qu'à cinquante pas de nous, parce que Maffeo, qui le commandait, en avait ramené une partie pour enlever le caporal que mon frère avait tué. Je serrai ma cape autour de moi, et je franchis lestement le court espace qui me séparait de mes adversaires. Je me trouvais tout auprès de Maffeo et j'aurais certainement réussi à le tuer, car je m'étais adroitement faufilé dans la foule, qui était nombreuse. J'avais même déjà tiré à moitié mon épée, lorsqu'un de mes meilleurs amis, le jeune et vaillant Berlinghier Berlinghieri, me saisit le bras par derrière. Il avait avec lui quatre jeunes braves qui crièrent à Maffeo : — «Sauve-toi, sinon il va te tuer. » — «Quel est cet homme?» demanda Maffeo. — « C'est le frère de celui que tu vois là, » lui répondirent-ils. — 11 ne voulut pas en entendre davantage, et se sauva à toutes jambes dans la tour de Nona. — « Benvenuto, me dirent ces jeunes gens, c'est pour ton bien que nous t'avons arrêté. Maintenant, allons au secours du malheureux qui bientôt aura cessé de vivre. »

Nous retournâmes donc vers mon frère, que je fis transporter dans une maison. J'appelai aussitôt des médecins. Après s'être consultés, ils n'osèrent lui couper la jambe, ce qui l'aurait .peut-être sauvé; ils se bornèrent à le panser.

A peine avaient-ils achevé cette opération que le duc

Alexandre entra. Il prodigua toutes sortes de caresses à mon frère, qui, possédant encore toute sa connaissance, lui dit:

— « Signor mio, la seule chose qui m'afflige, c'est que Votre Excellence perd un serviteur que d'autres peuvent surpasser en habileté, mais que personne n'égalera en fidélité et en dévouement à votre personne. » — Le duc lui dit qu'il ne fallait songer à rien, et qu'il le connaissait pour un brave et galant homme. Il se tourna ensuite vers quelques-uns de ses gens, et il leur recommanda de ne laisser manquer de rien ce digne serviteur.

Après le départ du duc, l'énorme quantité de sang que perdait mon frère sans qu'on parvînt à y remédier lui bouleversa le cerveau au point que toute la nuit suivante il fut en proie à un terrible délire, excepté au moment où l'on voulut lui administrer la communion. — « Vous avez eu raison, dit-il alors, de me confesser à l'avance; maintenant je ne saurais recevoir ce divin Sacrement dans cette machine déjà désorganisée ; souffrez seulement que mes yeux le savourent et le transmettent à mon âme immortelle, qui demande miséricorde et pardon. » — Dès qu'il eut achevé ces mots et que l'on eut enlevé le Sacrement, son délire recommença. Il tomba dans les plus violents accès de fureur, et proféra les plus horribles paroles que l'on puisse imaginer; cela dura jusqu'au jour. Au lever du soleil, il se tourna vers moi et me dit : — « Frère, je ne veux plus rester ici, parce que ces gens-là me pousseraient à quelque action qui les ferait repentir de m'avoir tourmenté. » — En même temps, il dégagea ses jambes, que nous avions placées dansune boîte fort pesante, se souleva comme pour monter à cheval ; puis, me regardant en face, il me cria trois fois :

— Adieu ! adieu! adieu ! » — Avec cette dernière parole, son âme courageuse s'envola. Le soir, vers la vingt-deuxième heure1, il fut, par mes soins, honorablement inhumé dans l'église des Florentins. Je lui fis ensuite tailler une superbe

i. Les Italiens divisaient le jour en vingt-quatre heures, qu'ils comptaient à partir du coucher du soleil.

pierre tumulaire en marbre, sur laquelle on sculpta des trophées et des bannières.

Je ne dois pas omettre qu'un de ses amis, lui ayant demandé s'il reconnaîtrait celui qui lui avait tiré cette arquebusade, il lui répondit que oui et lui en donna le signalement. Mon frère avait tâché que je n'entendisse rien de tout cela, mais je n'en perdis pas un mot. Je raconterai la suite de cette aventure quand il en sera temps.

Revenons au tombeau dont j'ai parlé plus haut. Des savants distingués, qui connaissaient mon frère, me donnèrent une épitaphe, en me disant que cet admirable jeune homme la méritait bien. Elle était ainsi conçue :

Francisco Cellino Florentino,

qui quod in teneris annis ad ioannem

medicem ducem plures victorias retul1t

et signifer fuit, facile documentum dedit

quanta fortitudinis et consilii vir futurus

erat, ni crudelis fati, archibuso transfos-

sus, quinto ,etatis lustroiaceret .

Benvenutus frater posuit. Obiit

die xxvn Maji. MDXX1X.

Il était âgé de vingt-cinq ans. Son véritable nom était Giovanni Francesco Cellini ; mais les soldats ne le connaissaient guère que sous celui de Cecchino del Piffero. Ce fut donc ce dernier que je plaçai au bas de nos armes. Je l'avais fait graver en lettres antiques, qui toutes étaient brisées, à l'exception de la première et de la dernière. Les savants qui m'avaient donné Fépitaphe m'en demandèrent la raison. Je leur répondis que les lettres brisées signifiaient que son corps était détruit, et que des deux lettres entières la première faisait allusion à son âme immortelle, ce glorieux présent de Dieu, et la dernière à la renommée qu'il avait conquise par sa valeur. Cette idée obtint beaucoup de succès, et fut depuis souvent reproduite.

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Je fis aussi graver sur le tombeau de mon frère les armes des Cellini, mais en y opérant un petit changement. En eiTet, à Ravennes, les honorables gentilshommes de la famille Cellini portent d'azur au lion rampant d'or, tenant un lis de gueule dans la patte dextre ; en chef un lambel accompagné de trois petites fleurs de lis d'or. Tel est le véritable blason des Cellini. Mon père m'en montra un où il n'y avait que la seule patte de lion avec toutes les autres pièces. Je préfère celui desCellinide Ravennes. Pour revenir aux armoiries dont j'ornai le tombeau de mon frère, elles renfermaient la patte de lion ; mais au lis je substituai une hachette sur un champ écartelé, dans le seul but de me rappeler que je devais le venger *.

Je m'occupais sans relâche à terminer le bouton de la chape du pape Clément. Il désirait vivement l'avoir, et me faisait appeler deux ou trois fois par semaine pour examiner mon ouvrage, qui lui plaisait de plus en plus. A diverses reprises, iJ me reprocha de me laisser accabler par la profonde tristesse où m'avait plongé la mort de mon frère. Un jour, entre autres, m'ayant vu plus abattu et plus sombre que de raison, il me dit : — « Benvenuto, j'ignorais que tu

i. La bibliothèque palatine possède les armes de Cellini, dessinées par lui-même, à la plume et au crayon. Elles sont accompagnées de la note suivante, tracée de sa propre main : — « CELLINI ARME. — I tre Gigli rossi in campo d'argento, ed il Rastrello rosso ; il Lione d'oro in campo azzurro. — La vera Arme de'Cellini, conforme a quella delli Gentiluomini di Ravenna, città antichissima, e trovata in Casa mia insino da Cristofano Cellini mio Bisavo, padre di Andréa mio Avolo. »

fusses devenu fou. Étais-tu donc arrivé jusqu'à ce jour sans savoir qu'il n'y a point de remède à la mort? Tu semblés vraiment courir après elle. » — Je pris congé de Sa Sainteté, et je retournai travailler à son bouton de chape et aux coins de la monnaie.

Mon seul délassement était de lorgner, comme une maîtresse, l'arquebusier qui avait tué mon frère. Il avait été autrefois soldat dans les chevau-légers, puis il était entré dans le guet en qualité de caporal des arquebusiers. Ce qui ajouta encore à ma colère, c'est qu'il s'était vanté en disant : — « Si je n'avais pas tué ce brave jeune homme, à lui seul il nous aurait bientôt tous mis en déroute de la façon la plus funeste. » — M'étant aperçu que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, et me menait dans un mauvais chemin, je me disposai, un soir, à sortir de ce tourment, sans tenir compte de ce qu'une telle entreprise avait de peu louable. Mon homme demeurait près d'un endroit nommé Torre Sanguigna, à côté de la maison d'une des courtisanes de Rome le plus en vogue, que l'on appelait la signora Antea. Vingt-quatre heures avaient sonné depuis peu; mon arquebusier venait de souper, et se tenait sur le seuil de sa porte, l'épée à la main. Je m'approchai adroitement de lui, avec un grand poignard semblable à un couteau de chasse. J'espérais d'un revers lui abattre net la tête ; mais il se retourna si vivement que mon arme l'atteignit seulement à la pointe de l'épaule gauche et lui fracassa l'os. Il se leva, laissa tomber son épée et, troublé par la douleur, se mit à courir. Je le poursuivis, le rejoignis en quatre pas, et levai mon poignard au-dessus de sa tête, qu'il inclinait très-bas, de sorte que mon arme s'engagea entre l'os du cou et la nuque si profondément que, malgré tous mes efforts, je ne pus la retirer.

A ce moment, quatre soldats, le fer au poing, sortirent de la maison d'Antea : je fus forcé de mettre l'épée à la main pour me défendre contre eux. Je partis en abandonnant le poignard, et, dans la crainte d'être reconnu, je me rendis chez le duc Alexandre, qui demeurait entre la place

Navona et la Ritonda. J'allai aussitôt parler au duc, qui me répondit que, si j'étais seul, je n'avais qu'à rester tranquille, sans aucune inquiétude. 11 me recommanda en même temps d'aller m'occuper de cet ouvrage que le pape désirait tant avoir, et de rester huit jours sans sortir. — Les soldats qui m'avaient attaqué s'étaient emparés du poignard, et racontaient comment la chose s'était passée, et combien ils avaient eu de peine à retirer l'arme du cou et de la tête du mort qu'ils ne connaissaient pas, lorsque Giovan Bandini survint, et leur dit : — « Ce poignard m'appartient, je l'avais prêté à Benvenuto, qui voulait venger son frère. » — Les soldats exprimèrent alors un vif regret de leur intervention dans l'affaire, bien que ma vengeance eût été complète.

Plus de huit jours se passèrent sans que le pape me fit appeler comme d'ordinaire. Enfin, il m'envoya chercher par ce camérier bolonais dont j'ai déjà parlé. Ce gentilhomme me dit que Sa Sainteté savait tout et me voulait beaucoup de bien ; il ajouta que je pouvais continuer à travailler en paix. Quand je parus devant le pape, il me lança un regard menaçant qui me fit trembler. Mais dès qu'il eut examiné mon ouvrage, son visage commença à se rasséréner, et il me donna de grands éloges, tout en me disant que j'avais abattu bien de la besogne en peu de temps. Puis il me considéra en face, et s'écria : — «Maintenant que tu es guéri, Benvenuto, prends soin de ta vie. » — Je le compris, et je répondis que je lui obéirais.

J'ouvris de suite, dans les Banchi, une superbe boutique vis-à-vis de celle de Rafifaello. C'est là que, peu de mois après, je terminai l'ouvrage de Sa Sainteté.

Le pape m'avait envoyé toutes les pierreries, à l'exception du diamant, qu'il avait été forcé de mettre en gage chez des banquiers génois. Je n'avais donc que le modèle de ce diamant, mais toutes les autres pierres étaient entre mes mains. J'occupais cinq habiles ouvriers, et, sans compter la commande du pape, j'étais surchargé de travaux, de sorte que ma boutique renfermait des valeurs considérables en pier-

reries, en or et en argent. — J'avais chez moi un énorme et magnifique barbet, que le duc Alexandre m'avait donné. Il était excellent à la chasse, où il me rapportait les oiseaux et les animaux de toutes sortes, que je tuais avec mon arquebuse; de plus, il gardait admirablement la maison. — A cette époque, comme je n'étais âgé que de vingt-neuf ans, je pris pour servante une jeune fille, dont les formes étaient d'une beauté et d'une élégance extraordinaires. Elle me servait de modèle, et permettait à ma jeunesse de contenter ses appétits charnels. J'habitais en conséquence une chambre fort éloignée de celle de mes ouvriers et de la boutique, et qui communiquait, par une petite cachette, à la pièce où couchait cette jeune servante. Je prenais souvent mes ébats avec elle : aussi, bien que j'aie toujours eu le sommeil le plus léger du monde, m'arriva-t-il quelquefois de dormir profondément, ainsi que cela a lieu ordinairement après l'exercice de la chair. C'est ce qui m'advint une nuit, entre autres, au profit d'un voleur qui, en prétendant qu'il était orfèvre, avait espionné mes allures et lorgné mes pierreries, avec l'intention de me les dérober. Ayant donc crocheté ma boutique, il trouva quantité de petits joyaux en or et en argent ; mais, pendant qu'il tâchait de forcer quelques cassettes, dans l'espoir de mettre la main sur les pierreries qu'il avait vues, mon chien se jeta sur lui. Le voleur se défendit avec son épée, de sorte que mon fidèle barbet courut plusieurs fois dans la maison jusqu'aux chambres de mes ouvriers qui étaient ouvertes, attendu que l'on était en été. Comme ils n'entendaient pas ses aboiements, il arracha leurs couvertures; puis, les tira par les bras l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il eût réussi à les éveiller. Il leur montra alors le chemin, en aboyant horriblement et en s'élançant en avant. Voyant qu'ils ne voulaient pas le suivre, il harcela tellement ces traîtres, qu'ils fermèrent leurs chambres, après lui avoir lancé des pierres et des bâtons, ce qu'ils pouvaient faire, car je leur avais ordonné de garder de la lumière toute la nuit. Le chien, ayant perdu l'espérance d'être aidé par ces ribauds, se mit

seul à l'œuvre. Il descendit dans la boutique, et n'y trouvant plus le voleur, le poursuivit et le rejoignit. Il l'attaqua, et déjà lui avait déchiré et enlevé sa cape, lorsque le larron appela à son secours des tailleurs qu'il supplia, au nom de Dieu, de le défendre contre un chien enragé. Ces gens crurent que c'était la vérité et chassèrent le chien avec beaucoup de peine.

Le matin, mes ouvriers, en entrant dans la boutique, virent qu'on l'avait crochetée et que toutes les cassettes étaient brisées. Ils poussèrent aussitôt de tels cris, que j'accourus tout épouvanté. — « Ah 1 malheureux que nous sommes, me dirent-ils, nous avons été pillés par un voleur qui a tout brisé et tout emporté. » — Ces paroles m'atterrèrent au point que je n'eus pas la force d'aller voir si les pierreries du pape étaient encore dans ma caisse. J'étais si ému, que mes yeux ne distinguaient presque plus rien. Je dis à mes ouvriers d'ouvrir eux-mêmes ma caisse, et de voir ce qui manquait parmi les pierreries du pape. Ces jeunes gens étaient tous en chemise. Quand ils eurent ouvert la caisse et aperçu toutes les pierreries et le bouton de chape, ils s'écrièrent avec joie : — « Puisque le bouton et les pierreries y sont, il n'y a pas de mal, quoique ce voleur nous ait tous réduits à notre chemise; car, hier soir, à cause de la grande chaleur, nous nous étions déshabillés dans la boutique. » — Le courage me revint aussitôt, je remerciai Dieu, et je dis à mes ouvriers : — « Allez vous habiller de neuf, je payerai tout, car cet événement s'est passé de telle façon, que je le regarde comme fort heureux. »

Dans cette affaire, ce qui m'avait causé une frayeur si peu en harmonie avec mon caractère, c'était surtout l'idée que l'on pouvait penser que j'avais imaginé ce vol pour m'emparer des pierreries. En effet, un des favoris du pape et d'autres personnages, tels que Francesco del Nero, le Zana de' Biliotti, son computiste, et l'évêque de Vaison lui avaient dit : — « Très saint Père, comment osez-vous confier des pierreries d'une si grande valeur à un jeune homme qui n'a pas encore trente ans, qui est tout feu, et qui songe

plus aux armes qu'à son art? » — Le pape demanda alors si quelqu'un d'entre eux savait que j'eusse jamais commis des actions capables de leur inspirer des soupçons. Francesco del Nero, son trésorier, répondit : — « Non, très saint Père, attendu qu'il n'en a encore jamais eu l'occasion. »

— A cela le pape répliqua : — « Je le tiens pour un parfait honnête homme, et si je le voyais commettre une faute, je n'en croirais pas mes propres yeux. » — C'était le souvenir subit de toutes ces choses qui m'avait le plus bouleversé.

Aussitôt après avoir ordonné à mes jeunes gens d'acheter des habits, je pris mon ouvrage avec les pierreries que je mis de mon mieux à leur place, et je me rendis de suite chez le pape, dont Francesco del Nero avait déjà éveillé les soupçons, en lui racontant une partie de ce qui s'était passé dans ma boutique. Le pape, qui avait pensé au mal plutôt qu'à autre chose, me lança un regard terrible, et me dit d'une voix courroucée : — « Qu'es-tu venu faire ici ? Qu'y a-t-il ?» — « Voici votre or et toutes vos pierreries, il n'y manque rien, » lui répondis-je. — « Alors, sois le bienvenu, » me dit le pape, dont le visage se rasséréna. Je lui montrai mon travail, et, pendant qu'il l'examinait, je lui racontai l'aventure du voleur, mes craintes et la principale cause de mon chagrin. Lorsque je touchai ce dernier sujet, il me regarda fixement à plusieurs reprises. Francesco del Noro était présent : aussi le pape paraissait-il à moitié fâché de n'avoir pas deviné la vérité. Enfin, il se mit à rire de tout ce que je lui avais conté et il me dit :

— « Va, et continue à être homme de bien, comme je le savais. »

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