CHAPITRE IV
Arrivée à Rome. — Lucagnolo de Jesi. — Le Fattore. — Donna Porzia Chigi. — Le lis de diamants. — Rivalité. — Les deux cornets. — Les bo...rie et les coglionerie. — L'aiguière de l'évêque de Salamanque. — Paulino. — Faustina. — Le concert. — Le songe. — Querelle de Cellini avec l'évêque de Salamanque. — Commandes. — La médaille de Léda.
A Sienne j'attendis l'estafette de Rome, et je partis avec elle. Lorsque nous eûmes passé la Paglia, nous rencontrâmes le courrier qui portait la nouvelle de l'élection du nouveau pape Clément VII.
A mon arrivée à Rome, j'entrai dans la boutique de maestro Santi, qui, depuis la mort de cet orfèvre, était tenue par un de ses fils. Celui-ci ne travaillait pas lui-même, mais il avait confié la direction de toutes les affaires à Lucagnolo de Jesi, jeune campagnard qui, dès son enfance, avait travaillé avec maestro Santi. Lucagnolo était de petite taille, mais bien proportionné. Jamais jusqu'alors je n'avais rencontré un meilleur ouvrier : il avait une extrême facilité et dessinait très-bien. Il ne faisait que de la grosserie, c'est-àdire des vases, des bassins et autres pièces du même genre. Lorsque je fus établi dans cette boutique, j'entrepris, pour un Espagnol, l'évêque de Salamanque, des chandeliers qui furent exécutés aussi ridiculement que le permettait un ouvrage de cette nature.
Gianfrancesco, surnommé le Fattore1, vaillant peintre,
1. Giovan-Francesco Penni, surnommé le Fattore, naquit à Florence, et mourut, à l'âge de quarante ans environ, en 1528. « L'aménité de son
élève de Raphaël d'Urbin, était intimement lié avec l'évêque de Salamanque. Il me poussa si avant dans les bonnes grâces de ce seigneur, que j'en reçus de nombreuses commandes qui me valurent de gros profits.
A cette époque, j'allais dessiner tantôt dans la chapelle1 de Michel-Ange, tantôt chez le Siennois Agostino Chigi,où se trouvaient une foule de magnifiques peintures de l'illustre Raphaël. Le palais d' Agostino 2 étant habité par son frère messer Gismondo Chigi, je ne pouvais y entrer que les jours de fête. Les Chigi étaient très- fiers quand ils voyaient de jeunes artistes comme moi venir chercher dans leurs palais des sujets d'études. La femme de messer Gismondo, qui était gracieuse au possible et belle au delà de toute expression, m' ayant souvent aperçu chez elle, m'aborda un jour, regarda mes dessins et me demanda si j'étais peintre ou sculpteur. Je lui appris que j'étais orfèvre. Elle me dit que je dessinais trop bien pour un orfèvre ; puis, s'étant fait apporter par une de ses caméristes un lis composé de magnifiques diamants montés en or, elle me le montra, en me priant de l'estimer. Je l'évaluai à huit cents écus. Elle me dit que je ne m'étais point trompé, et me demanda ensuite si je me sentais capable de faire une belle monture à ses diamants. Je lui répondis affirmativement, et aussitôt je traçai en sa présence un petit dessin ; je l'exécutai d'autant mieux que je prenais plaisir à m'entretenir avec cette belle et charmante femme.
Au moment où j'achevais ce dessin survint une belle et
caractère, dit Vasari, ses dispositions pour la peinture et ses autres qualités furent cause que Raphaël le prit dans sa maison et lui prodigua tous ses soins, de même qu'à Jules Romain. Raphaël considéra toujours ces deux artistes comme ses enfants, et, à sa mort, il le prouva en les instituant ses héritiers. » Le Fattore fut un des collaborateurs les plus dévoués et les plus intelligents de son illustre maître, et l'un des derniers soutiens de l'école romaine. Il contribua à l'avancement de l'école napolitaine, en lui léguant son excellent élève, le Pistoia.
i . La chapelle Sixtine, où se trouve le Jugement dernier de Michel- Ange.