CHAPITRE II
Nouvelles de France. — Trahison d'Ascanio et de Pagolo. — La Méduse. — Perfidies de Baccio Bandinelli. — Mort du beau-frère de Cellini. — Bernardino Manellino de Mugello. — Les Poggini. — Travaux d'orfèvrerie. — Le modèle du buste du duc Cosme. — Réclamations de François Ior. — Reddition décomptes. — Le courtier Bernardino Baldini et le diamant de vingt-cinq mille écus. — Ignoble complot du majordome Riccio et de la Gambetta. — Fuite de Cellini à Venise.
Je recevais souvent des lettres de France, de mon fidèle ami messer Guido Guidi : elles ne m'annonçaient rien de fâcheux. — Mon ouvrier Ascanio m'écrivait aussi de son côté. Il m'engageait à me donner du bon temps, et m'assurait que, s'il arrivait quelque chose de nouveau, il m'en avertirait.
Le roi François Ier apprit que je m'étais mis à travailler pour le duc de Florence. Comme il était le meilleur homme du monde, il dit plusieurs fois : — « Pourquoi Benvenuto ne revient-il donc pas? » — Il questionna particulièrement mes jeunes ouvriers, qui tous deux lui répondirent que je leur écrivais que j'étais très-bien; et ils ajoutèrent qu'ils pensaient que je n'avais plus envie de rentrer au service de Sa Majesté. — Le roi, irrité de ces irrévérencieuses paroles dont j'étais innocent, s'écria : — « Puisqu'il nous a quitté sans aucun motif, je ne le rappellerai jamais ; ainsi qu'il reste où il est. » — Ces infâmes bandits avaient amené les choses au terme qu'ils désiraient ; car, si j'eusse reparu en France, ils seraient redevenus ouvriers comme auparavant, tandis que, si je n'y reparaissais pas, ils demeuraient les
maîtres et prenaient ma place : aussi n'épargnèrent-ils rien pour que je ne revinsse point.
Pendant que je faisais construire l'atelier où je voulais commencer le Persée, je préparais, dans une chambre au rez-de-chaussée, un modèle en plâtre, exactement de la grandeur que devait avoir la statue. J'avais l'intention de m'en servir pour exécuter mon moule ; mais bientôt je reconnus que ce procédé serait trop long et j'adoptai une autre méthode, d'autant que déjà on voyait un peu sortir de terre les murailles de briques de cette mauvaise petite baraque, dont le seul souvenir me fait mal tant on la bâtissait misérablement. — Je fabriquai une ossature en fer pour la figure de Méduse, que je modelai ensuite en terre et que je fis cuire dès qu'elle fut terminée.
Je n'avais pour m'aider que quelques petits apprentis, parmi lesquels il y en avait un d'une rare beauté ; c'était le fils d'une prostituée nommée la Gambetta. Cet enfant me servait de modèle, car la nature est le seul livre qui nous enseigne l'art. — Comme il m'était impossible de tout faire par moi-même, je cherchai des ouvriers pour expédier lestement ma statue; je ne pus en trouver. — Il y en avait bien cependant à Florence qui seraient venus volontiers chez moi, mais le Bandinelli les en empêchait. Non content de me forcer à traîner mes travaux en longueur, il dit au duc que je cherchais à lui enlever ses ouvriers, parce que sans auxiliaires j'étais incapable de mettre d'ensemble une grande figure. — Je me plaignis au duc des tribulations que cet animal me causait, et je le priai de me procurer quelques ouvriers de la cathédrale. Cette demande fut cause que le duc ajouta foi aux calomnies de Bandinelli. M'en étant aperçu, je résolus d'opérer tout seul, et je me mis à la besogne sans reculer devant les fatigues les plus extrêmes que l'on puisse imaginer.
Tandis que je travaillais sans relâche, mon beau-frère fut attaqué d'une maladie qui l'emporta au bout de peu de jours. Il me laissa sur les bras ma sœur, qui était jeune encore, et six filles, tant petites que grandes. Rester père et
MKMOIRES DE BENVENUTO CELLIN'I
conducteur de cette pauvre famille, telle fut la première des déplorables calamités qui m'assaillirent à Florence. — Cependant je voulais que rien ne marchât mal. — J'avais envoyé chercher à Ponte-Vecchio deux manœuvres pour nettoyer mon jardin, qui était couvert d'immondices. L'un d'eux avait soixante ans, l'autre dix-huit. Ils étaient chez moi depuis trois jours environ, lorsque le jeune m'engagea à renvoyer le vieux, qui, disait-il, non content de ne rien faire, l'empêchait de travailler. Il m'assura qu'à lui seul il expédierait facilement le peu de besogne qu'il y avait, ce qui m'éviterait une dépense superflue. Il se nommait Bernardino Mannellini de Mugello. Quand je vis combien il était plein d'ardeur, je lui demandai s'il voulait entrer à mon service. Nous tombâmes d'accord sur-le-champ. Il pansait mon cheval, soignait mon jardin et, de plus, tâchait de m'aider dans mon atelier. Peu à peu il s'initia si bien aux secrets du métier, que jamais je n'eus de meilleur auxiliaire que lui. Je résolus de tout mener avec l'unique secours de ce jeune homme, et bientôt, en effet, je commençai à montrer au duc que le Bandinelli était un menteur et que je me tirerais très bien d'affaire sans l'assistance de ses ouvriers.
Sur ces entrefaites, je fus atteint de douleurs de reins peu violentes à la vérité, mais qui cependant m'empêchaient de travailler. Pour me distraire, j'aimais à passer mon temps dans la galerie du duc, en compagnie de deux jeunes orfèvres nommés Gianpagolo et Domenico Poggini, qui ciselaient sous ma direction un petit vase d'or couvert de figures et d'autres beaux ornements en bas-relief. Ce vase était destiné à la duchesse, qui voulait s'en servir pour boire de l'eau. — Son Excellence me commanda aussi une splendide ceinture d'or, enrichie de pierreries, de mascarons et d'une foule d'autres fantaisies de ce genre : ses ordres furent exécutés. — De temps en temps le duc venait dans cette galerie, et il prenait beaucoup de plaisir à voir travailler et à causer avec moi. — Mes douleurs de reins ayant commencé à se calmer un peu, je me fis apporter de
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la terre, et pendant que le duc restait avec nous, je modelai d'après lui une tête beaucoup plus grande que nature. Ce portrait plut infiniment à Son Excellence. Elle conçut pour moi tant d'amitié, qu'elle me dit qu'elle aurait été enchantée si j'eusse installé mes ateliers dans son palais. Elle ajouta qu'il fallait y chercher un emplacement assez vaste pour établir mes fourneaux et tout ce dont j'avais besoin. Je répondis à Son Excellence que cela était impossible, parce qu'alors mes ouvrages ne seraient pas terminés avant un siècle.
La duchesse me comblait d'inappréciables démonstrations d'amitié. Elle aurait voulu que je travaillasse pour elle et qu'en conséquence je laissasse de côté et le Persée et tous mes autres ouvrages. — Mais, au milieu de ces vaines faveurs, je n'étais pas sans savoir que ma cruelle fortune ne manquerait pas de me jouer quelque nouveau mauvais tour. En effet, à chaque instant se présentait à ma mémoire la grosse sottise que j'avais commise en croyant agir sagement dans mes affaires de France. — Le roi ne pouvait avaler le violent déplaisir que lui avait causé mon départ. Il désirait cependant que je revinsse près de lui, pourvu toutefois que mon retour s'opérât de façon à contenter son amour-propre. Mais moi, convaincu que la raison était de mon côté, je me refusais à plier, car je craignais que, si je m'abaissais à écrire une humble lettre d'excuses, ces Français n'en conclussent que j'étais coupable et ne regardassent comme vraies les calomnies que l'on avait répandues contre moi. C'est pourquoi je me mettais sur mon quant à moi, et je n'écrivais que sur le ton de maître à compagnon, en homme qui a raison ; mes deux traîtres d'élèves en étaient au comble de la joie. Comme, dans les lettres que je leur adressais, je me vantais d'avoir trouvé un admirable accueil près d'un prince et d'une princesse, souverains absolus de Florence, ma patrie, ils n'avaient pas plus tôt reçu une de ces missives qu'ils couraient chez le roi et le suppliaient de leur donner mon château. Le roi, qui était merveilleusement bon, ne voulut jamais acquiescer à
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la téméraire demande de ces fieffés larrons. Il avait commencé à comprendre à quel but aspirait leur malice. — Afin de les tenir en peu en haleine et en même temps de m'offrir une occasion de revenir de suite, Sa Majesté me fit écrire en termes un peu sévères par un de ses trésoriers, messer Giuliano Buonaccorsi de Florence. Dans cette lettre on lisait que, si je voulais conserver ma réputation d'honnête homme, après un départ que rien ne motivait, il fallait absolument que je rendisse compte de tout ce que j'avais fait pour Sa Majesté. Cette lettre me causa un si vif plaisir, que, si j'eusse eu à formuler un souhait, je n'aurais demandé rien de plus, rien de moins. — Aussitôt je me mis à écrire et je remplis neuf feuilles de grand papier.
Je détaillai minutieusement tous les ouvrages que j'avais exécutés, tous les accidents qu'ils avaient éprouvés et toutes les dépenses qu'ils avaient entraînées. Puis j'énumérai toutes les sommes que m'avaient remises deux notaires et un des trésoriers de Sa Majesté, et je joignis à cette note tous les reçus des fournisseurs et des ouvriers entre les mains de qui ces sommes avaient passé. J'ajoutai que pas un seul quattrino de cet argent n'était entré dans ma bourse; que, pour prix de mes travaux terminés, je n'avais eu absolument rien, et que je n'avais emporté en Italie que quelques compliments et des promesses royales vraiment dignes de Sa Majesté. — «Mes ouvrages, continuai-je, n'ont point eu d'autre rétribution que les appointements que Sa Majesté m'avait fixés pour me sustenter, et sur lesquels on me doit encore plus de sept cents écus d'or que j'ai laissés exprès en France afin qu'on me les envoie pour mon retour. Malgré tout cela, comme je ne suis point mû par un sentiment d'avarice, je n'ai qu'à me louer de Sa Majesté très-chrétienne, car j'ai appris que des méchants, poussés par l'envie, ont ourdi de noires machinations contre moi. La vérité finit toujours par l'emporter. Bien que j'aie fait pour Sa Majesté beaucoup plus que je ne m'y étais engagé, et bien qu'en retour on ne m'ait pas tenu ce qu'on m'avait promis, je n'ai cependant point d'autre soin au monde que
de conserver dans la pensée de Sa Majesté la réputation de loyauté et de probité que j'ai toujours méritée. Si Sa Majesté conservait le moindre doute sur mon intégrité, j'accourrais au moindre signe pour rendre compte de ma conduite, au risque de ma vie. Le peu de cas que l'on a fait de moi m'a seul empêché de retourner offrir mes services, et comme je sais que partout où j'irai je gagnerai toujours mon pain, je ne répondrai que quand on m'appellera. » — Ma lettre renfermait une foule de choses dignes de ce glorieux roi et propres à venger mon honneur. Avant d'expédier cette épître, je la montrai à mon duc, qui la lut avec plaisir : puis je l'envoyai de suite en France, au cardinal de Ferrare.
A cette époque, Bernardone Baldini, le courtier de pierreries de Son Excellence, apporta de Venise un gros diamant pesant plus de trente-cinq carats. — Antonio, fils de Vittorio Landi, était, au même titre que Baldini, intéressé à ce que le duc l'achetât. — Ce diamant avait été primitivement taillé en pointe; comme il ne jetait point des feux aussi vifs et aussi nets qu'on devait l'attendre d'une telle pierre, on l'avait étêté, mais, en vérité, il ne faisait bien ni en table, ni en pointe. Le duc, qui était grand amateur de pierres précieuses, mais pauvre connaisseur, donna à ce fieffé fripon de Bernardaccio tout lieu d'espérer qu'il le lui achèterait. Bernardaccio désirait tellement avoir seul la gloire de tromper le duc, qu'il ne soufflait mot de l'affaire à son associé Antonio Landi. Ce dernier, qui était mon ami d'enfance, ayant vu combien j'étais familier avec le duc, me tira un jour à part, vers l'heure de midi, au coin du Mercato Nuovo, pour me dire : — « Benvenuto, je suis certain que le duc vous montrera un gros diamant qu'il a envie d'acheter; facilitez-en la vente. Je vous confie que je puis le céder pour dix-sept mille écus. Je suis convaincu que le duc demandera votre avis. Si vous voyez qu'il soit bien décidé à acheter le diamant, nous ferons en sorte de l'en accommoder. » — Cet Antonio paraissait avoir tout pouvoir nécessaire pour conclure l'affaire. Je lui promis
que, si l'on me montrait le diamant et si Ton me consultait, je dirais franchement ma pensée sans déprécier la pierre.
Ainsi que je l'ai noté plus haut, le duc venait chaque jour passer quelques heures dans l'atelier d'orfèvrerie où je surveillais les travaux des Poggini. Plus d'une semaine s'était écoulée depuis qu'Antonio Landi m'avait parlé, lorsqu'un jour, après dîner, Son Excellence me montra le diamant en question. Je le reconnus de suite aux indications que Landi m'avait données sur sa forme et sur son poids. Comme ce diamant était d'une eau un peu trouble, et que sa pointe avait été abattue, je n'aurais certes jamais conseillé de l'acheter. Cependant, lorsque le duc me le montra, je lui demandai comment il voulait que je lui en parlasse, parce qu'un joaillier a deux façons d'estimer une pierre, suivant qu'elle est achetée ou à acheter. Le duc répondit qu'il avait acheté le diamant, et qu'il désirait seulement savoir ce que j'en pensais, Je ne voulus pas le lui cacher. Il me dit alors de considérer la beauté des facettes et des arêtes. Je lui répliquai que c'était loin d'être aussi beau que Son Excellence l'imaginait, attendu que ce n'était qu'une pointe étêtée. A ces mots, le duc, reconnaissant que c'était la vérité, fronça les sourcils et me recommanda d'examiner avec soin le diamant et de déclarer la valeur que je lui assignais.
En pensant qu'Antonio Landi me l'avait offert pour dixsept mille écus, je crus que le duc l'avait eu pour quinze mille au plus; mais, comme je voyais qu'il prenait mal ma franchise, je résolus de ne pas détruire ses illusions, et je lui dis en le lui rendant : — « Il vous coûte dix-huit mille écus. » — A ces mots, le duc poussa une exclamation, en formant avec ses lèvres un O plus grand que la bouche d'un puits. — « Maintenant, s'écria-t-il, je crois que tu ne t'y connais pas. » — « A coup sûr, vous avez tort de croire cela, signor mio, répliquai-je ; tâchez de maintenir la réputation de votre diamant, et, de mon côté, je tâcherai de m'y connaître. Veuillez au moins me dire ce que vous l'avez payé, afin que j'apprenne à m'y connaître à la manière de Votre Excellence. » — « Benvenuto, je l'ai payé plus de
vingt-cinq mille écus, » me dit alors le duc en se levant et en souriant d'un air de pitié ; — et là-dessus il se retira.
Les orfèvres Gianpagolo et Domenico Poggini assistaient à cet entretien, ainsi que le brodeur Bacchiacca, qui travaillait dans une salle voisine de la nôtre, et qui était accouru au bruit. Je leur dis : — «'Je n'aurais jamais conseillé au duc d'acheter ce diamant, mais je crois que je le lui aurais eu pour quinze mille écus et même moins, s'il en avait eu envie; car, il y a huit jours, Antonio Landi me l'a proposé pour dix-sept mille écus. Probablement le duc veut faire une réputation à sa pierre. Après l'offre d'Antonio Landi, du diable si Bernardone aurait osé friponner le duc d'une manière si infâme ! » — Cela était pourtant la vérité, mais nous ne pouvions le croire, de sorte que nous nous mîmes à rire, sans nous douter de la niaiserie de ce bon duc.
J'ai déjà dit que j'avais préparé la grande figure de la Méduse avec son ossature de fer. Après l'avoir modelée en terre, je la mis au feu, puis je la recouvris de cire et je la terminai comme je l'entendais. Le duc, qui plusieurs fois était venu la voir, aurait voulu que j'appelasse un maître fondeur pour la jeter en bronze, tant il craignait que cette opération ne réussît point entre mes mains.
Le majordome Pier-Francesco Riccio, furieux de ce que Son Excellence vantait sans cesse mon habileté, profita de l'autorité qu'il exerçait sur les bargelli et tous les magistrats de cette malheureuse ville de Florence pour chercher à me tendre un piège où je me rompisse le cou. — Chose merveilleuse ! Ce paysan de Prato, notre ennemi, fils d'un tonnelier ignorant fieffé, était pourtant arrivé à posséder cette puissance parce qu'il avait été le sale pédagogue de Cosme de Médicis avant que celui-ci ne fût duc ! — Comme je viens de le dire, il était à la piste de tout ce qui pouvait tourner contre moi ; mais, ayant vu que je ne lui offrais nullement prise, cet ignoble pédant imagina d'aller trouver la mère de mon apprenti Cencio, qui se nommait la Gambetta, et d'ourdir avec cette misérable prostituée un complot capable
de m'épouvanter au point de me forcer à fuir. — Ils commencèrent par embaucher le bargello, qui était un Bolonais que le duc chassa plus tard pour avoir trempé dans diverses infamies de ce genre. — Puis, un samedi, vers la troisième heure de la nuit, la Gambetta, suivant les instructions de ce vil pédagogue aussi fou que coquin, se rendit chez moi avec son fils. Elle me dit qu'elle avait tenu cet enfant renfermé pendant plusieurs jours pour empêcher qu'il ne m'arrivât malheur. — Je lui répondis qu'elle pouvait se dispenser de le renfermer pour mon compte. Je me mis à rire de sa machination de putain, et je me tournai vers son fils, auquel je dis : — « Tu sais, Cencio, si j'ai péché avec toi ! » — Cencio s'écria en pleurant que non. Aussitôt sa mère lui dit, en secouant la tête d'un air menaçant : — « Ah! petit ribaud, crois-tu que je ne sais pas comment cela se pratique? » — Puis s'adressant à moi, elle me demanda de le cacher dans ma maison, parce que le bargello le cherchait et n'oserait le toucher là, tandis que partout ailleurs il l'arrêterait. — Je lui répliquai que je ne voulais receler personne dans ma maison, attendu que ma sœur et ses six petites filles y habitaient. — Alors elle me dit que le majordome avait donné des ordres précis au bargello, et qu'à coup sûr je serais arrêté. — « Mais, ajouta-t-elle, puisque vous refusez de prendre mon fils, remettez-moi cent écus, et vous n'aurez rien à craindre, car le majordome est mon ami intime ; vous pouvez compter que je lui ferai faire tout ce qu'il me plaira, pourvu que vous me donniez cette somme. » — Cette impudence m'enflamma d'une telle fureur, que je m'écriai : — « Sors d'ici, infâme prostituée ! Si ce n'était par égard pour le monde et pour l'innocence de ce malheureux enfant, je t'aurais déjà éventrée avec ce poignard sur lequel ma main vient de se porter deux ou trois fois. » — En même temps, je lui administrai une sévère correction, et je la jetai hors de chez moi ainsi que son fils.
Après avoir réfléchi à la scélératesse et à la puissance de ce maudit pédagogue, je jugeai que le plus prudent était de
reculer devant cette diabolique machination. En conséquence, le lendemain de bonne heure, je confiai à ma sœur des pierreries et divers objets valant deux mille écus environ, puis je montai à cheval et je m'acheminai vers Venise. J'emmenai avec moi Bernardino de Mugello. — Dès que j'eus gagné Ferrare, j'écrivis au duc que, bien que j'eusse quitté Florence sans prendre congé de lui, je reviendrais sans être rappelé.