AVANT-PROPOS
de n'être qu'un narrateur scrupuleux, et que je ne redoute aucun démenti; de même, pour toutes les circonstances qui ne me sont pas personnelles, je me suis renfermé sévèrement dans le rôle d'un observateur désintéressé qui raconte simplement ce qu'il a vu, ce qu'il a su, ce qu'il a entendu, sans avoir d'autres prétentions que celle de faire connaître quelques particularités qui pourront donner à réfléchir et à ceux qui sont enclins au mal et à ceux qui le redoutent. J'espère qu'en faveur de ma bonne intention, le lecteur accueillera avec indulgence le récit de mes souvenirs; j'espère aussi qu'il excusera les négligences de style d'un ancien enfant de troupe, qui sait trop combien son instruction a été négligée, pour avoir jamais la prétention de se poser en homme de lettres.
Avant de commencer le récit de mes souvenirs, je crois devoir jeter un coup d'oeil rétrospectif sur le» vingt-trois premières années de ma vie et raconter, en quelques pages, ce que j'ai été et ce qui m'est arrivé jusqu'à mon admission à la préfecture de police.
Je suis enfant de troupe.
Mon père, après avoir fait les campagnes de la République jusqu'en 1796, passa sergent dans une compagnie de vétérans à Saint-Omer. où je suis né, le 4 avril 1797.
En 1799, mon père reçut l'ordre de rejoindre à Namur (alors département de Sambre-et-Meuse) la 4e compagnie de la 6e demi-brigade de vétérans.
En 1801, la direction de la prison militaire de cette ville devint vacante ; Le commandant de la place, qui
MKMOIRES DE CàHLEH
avait servi dans le même régiment que mon père, le lit aommer directeur provisoire de cette prison, qu'il ne quitta qu'en isi).";.
Je me trouvai donc, à l'âge de quatre ans, dans une
prison <»ù la séquestration la plus complète »-l la
discipline la plus rigoureuse sont la punition infligée
aux soldats qui ont manqué à leurs devoirs ou failli
aux lois de L'honneur. Le souvenir de cette époque
m'a fait reconnaître combien les impressions du jeune
Influent sur les idées qui se développent plus
lard chez l'homme. Élevé dans les principes de la
plu- rigoureuse probité, j'éprouvai naturellement une
terreur salutaire pour tout ce <]ui pouvait m'expo-
i des punitions ; aussi, qfutfnd il m'arrivje de me
rappeler mon enfance <'t de considérer le rôle que
j'ai joué dans mon âge mur. je m puis m'empécher
d'être Frappé du rapport qui existe entre l'instruction
morale de mes premières années et la carrière que
j'ai embrassée plus tard,
J'étais depuis six ans à Namur, Lorsque L'empereur vint visiter cette ville et passer la garnison en revue. Mon père lui remit une pétition sollicitant pour moi, en m.i qualité d'enfant de troupe, la place «l'un des tambours récemment décédé. Gette demande reçut un accueil favorable , <•! I«' l,r messidor au \m 18 juin 1803 je fus nommé tambour; j'avais alors huit ans ci deux mois.
I''M <!<• temps après, nous quittâmes Namur pour aller tenir garnison à Vanloo, ou je me liai étroitement avec les enfants de troupe du •') hussards.
Comme eux, je pris l'habitude d'accompagner les hommes de ce régiment lorsqu'ils allaient se baignerdans la Meuse. Un jour du mois d'août 1806, je partis de la caserne avec plusieurs cavaliers pour nous rendre à la rivière. J'étais à peiné dans L'eàu que le trompette Xavier, qui savait combien j'étais imprudent, me recommanda de ne pas m'engager trop au large.
Le conseil était bon, mais loin de m'y conformer, je voulus faire le vaillant et j'avançai dans la rivière, lorsque je fus tout à coup emporté par un courant dont la violence me lit un moment disparaître ; heureusement, un hussard nommé Bonheur put me saisir aux cheveux et me ramener sur la berge. Mon père voulut offrir à mon sauveur une récompense que celui-ci refusa obstinément. Dès lors, Bonheur devint le commensal de la maison et y fut traité comme un frère.
Yn moi- s'était à peine écoulé depuis cet événement, lorsque mon hussard s'étant livré à quelquelibations, manqua l'appel et fut puni de deux jours de salle de police. Le lendemain, sa compagnie devant aller se baigner, on le fit sortir de prison ; mais, avant de se rendre à la rivière, il alla à la cantine el y prit quelques verres de genièvre. Bonheur était loin d'être ce qu'on appelle un ivrogne, aussi le peu de liquide qu'il avait absorbé suffît-il pour le griser. A peine fut-il au bord du fleuve qu'il s'élança en avant sans écouter les recommandations de ses camarades. Arrivé à l'endroit du courant où il m'avait
sauvé la vie, il disparut et tontes lei recherchée faites pour Le retrouver furent sans bu<
La ville de Yanloo est traversée pai un ruisseau d'environ deux mètres d<i large. Ses eaui vaseuses lui ont fait donner le nom de Schwartzbac (ruisseau noir); hors la ville, il est boni.'- d'un côté parla route, et de L'autre par de charmants jardins d'agrément qui ne manquent pas d'un certain aspect pittoresque. Les nombreuses racines d'arbres qui plongent dans ses eaux y forment un grand nombre d'excavations ou se plaisent Les écrevisses et les lamproies, fort abondantes dans ce ruisseau. Souvent j'allais avec des enfants de troupe à La pèche de ces crustacés et de ces poissons. Un jour que j'étais parvenu à prendre une lamproie monstrueuse avec l'aide d'un de mes camarades nommé Églie,une discussion s'éleva entre nous au sujet du partage de cette pêche; mon camarade m'appliqua un "soufflet que je lui rendis aussitôt, puis nous tombâmes l'un sur l'autre à bras raccourci.-.
Nous nous serions indubitablement pris aux cheveux si cela eût été possible; mais l'empereur, comme on le sait, avait remplacé depuis longtemps, dans L'armée, Les cadenettes et la poudre par Les cheveux tondus. Tout à coup Églie me dit : — Écoute, non- ne pouvons nous arranger comme des pékinsl Nous somme- soldats, uous avons des armes eten carde !...
Ces paroles n'étaient pas prononcées que déjà le-
sabres étaient croisés. Mon adversaire, voulant me
donner un coup de manchette, fit glisser fortement sa lame contre la mienne ; la pression fut si forte, que la poignée de mon briquet m'échappa de la main. Alors Églie se fendit; ne pouvant me servir de mon sabre, je parai avec l'avant-bras gauche. La blessure ne fut pas légère et la cicatrice est encore visible. Mon vainqueur s'empressa de bander la plaie avec son mouchoir, puis nous rentrâmes compère et compagnon à la caserne, Églie tout fier de m'avoir blessé, et moi plus fier encore, s'il est possible, de Ta voir été.
Ni »us quittâmes Yanloo au mois de septembre 1807, et après avoir tenu garnison à Mézières, nous nous rendîmes à Anvers, où nous fûmes casernes à la citadelle. Là, par suite d'une nouvelle organisation, je cessai d'être tambour, n'ayant pas l'âge fixé par les nouveaux règlements.
Peu après notre arrivée dans cette ville, ma mère, ma sœur et moi, nous fûmes atteints de la maladie anversoise, c'est-à-dire la dysenterie combinée avec une fièvre tierce. ANamur, nous avions gagné beaucoup d'argent; mais, depuis notre départ de la prison, le malheur semblait nous poursuivre, car ni l'ordre, ni l'économie de ma mère n'avaient pu empêcher notre position d'empirer de jour en jour: Après une année de maladie, nous nous trouvâmes dans une situation désespérée, et, pour ne pas demeurer plus longtemps à la charge de mes parents, j'allai le 6 décembre 1811 à la mairie, signer mon engagement pour le 28e de ligne, dont le dépôt était
10 M1.M0IHES DK OAMLBB
i Saint- Orner. Le 7, muni de ma Feuille <l<' route, j<' ma rendais onez l«- payeur pour toucher mon indemnité de !•> centimes par Ëene< Sa chemin, je traversai la place Verte, Un régiment, le 36' léger, je crois, formai! le carré autour des grilles pour empêcher les curieux da pénétrera l'intérieur; mais - mon
uniforme je parvins aisément à m* approcher et à voir ce dont il> s'agissait An milieu de la place étail un immense brasier, alimenté incessamment par des pièces <!-■ bazin, da nankin, <!«' dentelles, de soieries; que des hommes prenaient dans des fourgons qu'on amenai! à chaque instant. Cet autodafé de marchandises anglaises, saisies d'après 1«' système du blocus continental, dura huit jour-. I >n en brûlail pour plus d'un million par jour; les cendres étaient soigneusement recueillie- el jetées ensuite dans l'Escaut.
J.- lus très ému par la destruction de tant de richesdon! la plus modique partie aurait arraché ma mère et ma sstur à h position malheureuse où elles se trouvaient Je me bâtai die (n'éloigner, et, après avoir redçu ma modeste indemnité de route, je rentrai à la maison l«: cœur gros-, mais le visage riant. Le lendemain, je partis pour SainUOmer, et comme j'avais été tambour aui vétérans^ ,j»' rus adaais an -2X .'H cette qualité.
Bu i.si:i. je quittai les baguettes pour le fusil. Je venais d!être nommé caporal, lorsque ma compagnie reçot l'ordre de se rendre .1 Anvers où noue arrivâmes le l."> octobre.
Le duc de Plaisance, alors gouverneur de cette
MON ENFANCE ET MA JEUNESSE 1 i
place, détacha au mois de janvier 1814, une colonne des troupes de la garnison, avec ordre de pouune reconnaissance aussi près que possible deBréda, située à dix lieues nord-est. La colonne alla jusqu'aux portes de cette ville, où elle rencontra une division ennemie de force quintuple, qui la fit battre en retraite. A vingt minutes d'Anvers, avant d'arriver à la porte Rouge, il existe une rivière peu large, mais très profonde, appelée la Scheyn (lisez Chèque), qui coupe la route à angle droit et qu'on traverse sur un petit pont en pierre, où quelques hommes peuvent à peine passer de front. Lorsque la colonne d'expédition arriva auprès de ce pont, la difficulté pour le traverser fut encore augmentée par l'obscurité de la nuit; le désordre se mit dans les ran-~. Alors les uns se jetèrent à la nage, et entraînés par le courant, se noyèrent; les autres en se précipitant en masse sur l'étroit passage qui s'offrait à eux. se trouvèrent a moitié étouffés et rejetés sur les parapets, d'où ils tombèrent dans la rivière pour n'en plus sortir. Ce malheureux événement produisit la plus pénible impression sur l'esprit de la garnison et répandit l'épouvante et la consternation parmi les habitants. Presque aussitôt la ville fut bloquée. Le duc de Plaisance fut rappel^ et remplacé par le général Garnot. A peine ce dernier fut- il installé, que le siège fut poussé vigoureusement par les alliés, qui, cependant, n'obtinrent aucun résultat. Les savantes combinaisons du général déjouaient toujours les projets de l'ennemi.
12 K0IRB8 DE CANLEH
Entre autres qualités, Garnot, que las soldats avaient Buraommé l'Infatigable, possédait cette activité Incroyable, qui, en 1G73, au Biège de Maastricht, avait fait dire à Louis XIV en parlant do Villars :
« Dès qu'on tire le canoa en quelque endroit, il semble que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver. »
opposant une énergique volonté aux souffrances de la fatigue, Garnot, suivi de deux lancier-;, «-tait sur pied jour et nuit, faisant des rondes, visitant Les postes, établissant des batteries, indiquant à chacun la position qu'il devait conserver et la conduite qu'il devait tenir en cas d'attaque, enfin ne s'en rapportant qu'à lui pour les soins de surveillance que réclamait une aussi grave position.
Les alliés voulant frapper un coup décisif, placèrent une batterie derrière le faubourg de Willebrord dit Bellegrade, afin de bombarder el d'incendier les vaisseaui qui se trouvaient dans les bassins intérieurs de la ville, el qui formaient alors l'une des
plus belles et dCS plUS i'nHcS e-c;idre~ que la IVaner
possédât.
Devant cette menace, le conseil de guerre de la place fut d'avis que ce faubourg fûl immédiatement abandonné «I démoli ainsi que l'église; mais (larnoi déclara qu'il ne consentirait jamais à une destruction qui réduirait les malheureux habitants de ce quartier à la plus affreuse détresse ; et, d'ailleurs, il trouverait moyen de défendre la ville que l'empereui
avait confiée à sa garde sans avoir recours à de pareilles extrémités.
On sait que Garnot tint parole.
Après un siège inutile, l'ennemi se retira et Anvers fut sauvée.
Les Anversois n'ont pas oublié la conduite de Garnot à leur égard, et chaque fois qu'ils parlent de lui, c'est toujours avec respect et reconnaissance.
Aussi, quelques années après l'époque que je viens de rappeler, le conseil municipal d'Anvers décida que la grande rue de Willebrord prendrait le nom de Garnot, et l'on posa solennellement sur la première maison de ce faubourg une plaque en marbre qui portait, gravée en lettres d'or, l'inscription suivante :
Au général Carnot, la ville d'Anvers reconnaissante. Ce faubourg, ainsi que l'église de Willebrord, ont été préservés d'une destruction complète par le général Carnot, gouverneur d Anvers.
Louis XVIII étant monté sur le trône, la place d'Anvers fut évacuée et remise aux Anglais le 3 mai 1814. Ma compagnie retourna à Saint-Omer, où nous arrivâmes le 10 mai. Mon régiment, comme tant d'autres, avait conservé pour Napoléon le plus vif enthousiasme. Dans les chambrées, on exprimait hautement l'espoir qu'un jour on re verrait ce dieu des soldats, cet empereur qu'on regardait comme le seul souverain possible; et si nos chefs, moins expansifs que nous, sous-officiers et soldats, ne laissaient pas transpirer leurs sentiments, les cœurs étaient d'accord et les désirs unanimes.
14 MKMOIRES DE CANLfiR
Tu iii.iiiii, retentit dans toute La France comme un coup de tonnerre la nouvelle :
\ y '■ o est (Irhini/ur à Cannes II '
L'annonce de eel événement ne lit que redoubler notre enthousiasme, et chacun juranl de se joindre à lui à la première occasion^ se procura une cocarde
tricolore \ i remplacer la cocarde blanche de nos
shakos-j En attendent ce jour tant désiré, les cocardes lurent précieusement ceehées au fond de nos sacs, sous la doublure.
lien Uii.'iillnii reçtU l'ordre de partir pour aller, comme disait .M. de Saini-llilaiiv, notre colonel, combattre L'usurpateur. Arrives à Béthune, noue reçûmes contre-ordre, et l'on nous lit retourner à Saint-Omer, où, a six heures du soir, non- appiimes l'entrée triomphale de Napoléon à Paris. Toutes les fenêtres des chambrées furent spontanément illuminées comme par enohantement, et alors corn*mença une véritable fête, célébrée aux cri- de : I ivt f KuijiiTPur!
Mon régiment fut formé en deux, bataillons <\r guerre*, puis nous partîmes pour Valeneiennes, ou nous ani\;uncs le \:\ juin, liais, en passant a t Irohies», Le «'ol.inrl S.ruit-llil;iii-e nous quitta subitement pour rejoindre te roi bonis .Wlll.a (iand. Il fut remptaoé
pat le COionél Sainl-.Miehel.
Le 14, nous bivouaquàmes-déns une foret . et le K>, .m point du .jour, un nous d«mna connaissance d'une proclamation que l'empereur adressait à Bon armée avant d'entrer en campagne. Après cette lecture, qui
était pour nous le signal de marcher en avant, nous nous dirigeâmes sur Thuin, en Belgique.
Notre corps d'armée devait quitter cette ville le lendemain matin pour se trouver de bonne heure à Fleurus; mais nous ne partîmes qu'à midi, et, par un concours de circonstances, démarches et de contremarches restées inexplicables, nous n'arrivâmes à notre destination que plusieurs heures après l'engagement de la bataille.
Mon régiment fut placé derrière un petit bois, non loin de la route de Bruxelles, pour arrêter la cavalerie ennemie qu'on supposait devoir déboucher de ce côté ; on nous fit former le carré sur six rangs.
Nous restâmes dans cette position jusqu'à neuf heures du soir: alors nous reçûmes l'ordre de nous porter sur la gauche de la route de Bruxelles, en avant des Quatre-Bras.
Je ne rappellerai pas tous les actes d'héroïsme accomplis par l'armée française, et, sans parler ici de ces hommes qui broyaient leurs croix entre leurs dents, qui déchiquetaient leurs drapeaux par petits morceaux qu'ils avalaient pour que ces emblèmes ne pussent tomber au pouvoir de l'ennemi, je ne puis m'empêcher de raconter une des particularités de cette journée mémorable.
En prenant possession de notre nouveau bivouac, nous aperçûmes au bord de la route un jeune soldat, ou plutôt un tronçon d'homme, car l'infortuné avait eu les deux jambes emportées par un bouh'tî Sa blessure n'avait pas encore été pansée, on avait seu-
l»i MEMOIRES DE CANLER
lemenl cherché à arrêter l'hémorragie en bandant les plaies avec une chemise. O malheureux portail
on outre les traces récentes de blessures au visai:»' et a la poitrine. Il devait être d'une force extraordinaire
pour avoir survécu à ses blessures et à la perte de sang qui en était résultée. En nous voyant défiler devant lui, il se souleva sur les mains par un mouvement nerveux et s'écria d'une voix énergique :
— Vive l'empereur! J'ai perdu mes deux jambes, mais je m'en f... ! La victoire est à nous! Vive l'empereur!
La physionomie, les accents de ce brave qui, sans <l"iite, est mort ignoré de tous, sont restés gravés dans ma mémoire, et, en traçant ces lignes, je ne puis encore maîtriser mon émotion au souvenir de ce sentiment de patriotisme si courageusement exprime.
La division à laquelle j'appartenais «lait composée de mon régiment, et des 54*, 55- et 105" «le ligne, 5ous les ordres des généraux Bourgeois, commandant la première brigade, et Allix, la division. Arrivés à notre de-tiiiation, nous mîmes sacs à terre et les armes en faisceaux ; pui^ quelques hommes par escouades partirent à la maraude.
J'avais pris quatre hommes avec moi et nous nous étions dirigés à l'aventure, laissant nos fusils à la garde de nos camarades.
Il est un vieux proverbe qui dit qu'il est bien difficile de peigner un diable qui n'a pas de cheveux; ma iv»i, je croi- qu'il était pour le moins aussi difficile
de trouver quelque chose à manger, car chaque maison, chaque grange que nous visitions avait été visitée par d'autres. Enfin, j'avisai, au milieu d'un bois, une espèce de grange tombant en ruines; nous nous dirigeâmes de ce côté, et j'entrai dans l'édifice délabré, par une brèche que le temps avait faite dans un des angles. La nuit était des plus obscures, il me fallut quelques minutes pour distinguer les objets qui m'entouraient. Enfin, à l'angle opposé, j'aperçus quelque chose de blanc; ce n'était certes pas le moment de croire aux fantômes ou aux apparitions, je me dirigeai vers cet objet, et je reconnus, à ma grande satisfaction, que c'était un sac de farine! Nous résolûmes de l'emporter. Pour alléger le fardeau, on emplit de farine ses poches, son mouchoir, son shako, puis le restant fut laissé dans le sac, que chacun prit à tour de rôle sur ses épaules.
Par ces changements continuels de position, ces chargements et déchargements successifs, le maudit sac nous avait barbouillés de telle sorte, qu'en arrivant au camp nous eûmes toutes les peines du monde à nous faire reconnaître, et qu'officiers et soldats nous reçurent par de joyeux éclats de rire. Nous ressemblions non pas seulement à des meuniers, mais encore à ces dignes imitateurs de Debureau, habitués de nos bals masqués.
Le 17, à une heure de l'après-midi, un coup de canon partit de la hauteur où la chaussée de Bruxelles fait le coude, c'était le signal d'aller en avant; nous poursuivîmes l'ennemi l'épée dans les reins jus-
I s Ml -.MOINES DE CANLER
qu'à Bepl heures du soir. Alors non- primes |><>-ition près «lu village de Sainte-Alliam-e et des hauteurs de Rossomme, puis chacun commença ses dispositions pour -mi ilin»T. et qmekfues-uns partirent à ta maraudé. Cette FbiSj nous ne rapportâmes que du l»<.iel un petit mouton vivant ; mais comme, selon toute apparence, la journée du lendemain devail être rude, nous conservâmes notre mouton pour Je prochain déjeuner, h nous passâmes lé nuil auprès du feu. Ce n'était, certes, pohri du luxe, car pendant toute ta nuil la pluie m' cessa de tonlber. Enfin, au poinl «lu jour, chaque compaghie démontai ses fusils potfr le? graisser, enanger les amorces et faire sécher les capote-: puiBj ces préparatifs termi m1-, nous songeâmes à notre déjeuner. La marmite fut mise au feu; un de nos caporaux, quelque peu garçon boucher, tua. écorchael mit en morceaux notre pauvre petit mouton, qu'on lit CUire avec une certaine quantité de la farine par moi découverte le 16. Après une heure «le cuisson, I»' capitaine et |.> M>u--lieiitenanl ■ 1 • - la CODF
pàgnie vinrent prendre lent part de notre repas, qui, je me hâte de le dire, avait un goût détestable^ car,
au lieu de sel dont nous manquions absolument.
notre cuisinier avait imaginé de tonner poignée
de poudre dans ta mai-mite.
Le soleil •'•tant monté à l'horizon, on prit les
arme- ri l'on Se mit m bataille. L'emprinir passa ilor- «levant le Imul «|o bOUI le- rorp-. et, par un
mouvement spontané qui ressemblai! à une conimb^ lion électrique, casques, Bhakos, bonnets à poil furent
agités au bout des sabres ou des baïonnettes aux cris frénétiques de Vive l'empereur! ! !
Vers midi, nous allâmes prendre position sur le plateau de la Sainte-Alliance, où avait été établie une batterie de quatre-vingts canons, puis on nous fit descendre dans le ravin qui porte le même nom, et où nous étions à l'abri d'une batterie formidable que les Anglais avaient établie pendant la nuit en face de la nôtre, et qui faisait un feu continuel.
Bientôt ce fut un duo effroyable exécuté par les deux batteries composées de près de deux cents canons; les boulets, les bombes, les obus, passaient en sifflant au-dessus de nos têtes. Après une demi-heure d'attente, le maréchal Xey donna l'ordre d'attaquer et d'emporter d'assaut la batterie anglaise; trois coups de baguettes sur la caisse d'un tambour suffirent pour que le corps fût prêt à marcher : on nous forma en colonne serrée par bataillon; je remarquai que l'adjudant-major Hubaut, chargé de former les divisions, vieux soldat ayant fait toutes les campagnes de l'Empire, était préoccupé et d'une pâleur extrême. Enfin, les colonnes étant formées, le général Drouet d'Erlon se mit au milieu de son corps d'armée, et d'une voix forte et accentuée prononça ces seules paroles :
« C'est aujourd'hui qu'il faut vaincre ou mourir! »
Le cri de Vive V empereur ! sortit de toutes les bouches pour répondre à cette courte allocution, et, l'arme au bras, au bruit des tambours battant la charge, les colonnes s'ébranlèrent et se dirigèrent
vers les canons anglais Bans tirer un seul coup de fusil. Alors les batteries ennemies, qui jusque-là n'avaient envoyé que des boulets et «les obus forent braquées sur nos colonnes qu'elles décimèrent par la mitraille. A peine avions-nous fait cent pas que le commandant de notre deuxième bataillon, If. Marins, était blessé mortellement; le capitaine de ma compagnie, M. Duzit, «Hait frappé de deux balles; l'adjudant Hubaut et le porte-drapeau Crosse étaient tués.
Et au milieu de tout cela, la voix calme et grave de nos chefs faisant exécuter ce seul commandement : Serrez les rangs!
A la deuxième décharge de la batterie anglaise, le tambour de grenadiers Lecointre eut le bras droit emporté par un biscayen, mais cet homme courageux continua de marcher à notre tête en battant la charge de la main gauche, jusqu'à ce que la perte de son sang lui fit perdre connaissance. (En 1828, je le revis à Paris, où il était entré aux Invalides.)
La troisième décharge réduisit le front de notre bataillon au front de compagnie; le cri terrible de Serrez les rangs! se lit entendre de nouveau. Ce cri, loin de porter l'épouvante ou le désespoir dans nos
cœur.-, produisit an effet tout contraire, il exalta notre courage et nous inspira non seulement l'idée de vaincre, mais encore celle de venger dos malheureux frères d'armes expirant sous nos yeux.
Après une course de vingt minute-, nous arrivâmes près de l'ouvrage en terre où se trouvaient placé*
les canons anglais, et nous commençâmes à le gravir. La pluie qui était tombée toute la nuit avait délayé les terres, d'ailleurs naturellement grasses, de sorte que, dans le cours de mon ascension, le sous-pied de ma guêtre droite se cassa et mon talon sortit de mon soulier. Je me baissai vivement pour remettre ce dernier ; mais, au même moment, je sentis qu'une violente cecousse me rejetait mon shako en arrière, il serait très probablement tombé, sans les jugulaires qui l'accrochaient à mon menton. C'était une balle que je venais de recevoir, et qui, du n° 28 de ma plaque, avait fait un zéro et était sortie par derrière en me rasant la tête.
Toujours l'arme au bras, nous montâmes ainsi jusqu'aux canons qui venaient de vomir contre nous des flots de mitraille. A peine atteignons-nous le «ommet du plateau que nous y sommes reçus par les dragons de la reine qui fondent sur nous en poussant des cris sauvages. La première division qui n'a pas eu le temps de former le carré, ne peut soutenir cette charge et se trouve enfoncée ; alors commence un véritable carnage ; chacun se voit séparé de ses camarades et se bat pour son propre compte. Le sabre, la baïonnette s'ouvrent un passage dans les chairs palpitantes, car on est trop rapproché les uns des autres pour faire usage des armes à feu.
Mais la position n'était pas tenable pour des fantassins combattant isolément et entourés par des cavaliers; je me trouvai donc bientôt isolé, prisonnier et désarmé. Tout à coup, le commandement : Au
22 MKM01HES DE CANLBR
trotl se fait entendre : ce sont les Lanciers <•( les cuirassiers français qui arrivent à notre secours ; les dragons anglais, pour repousser cette charge, sont obligés de [n'abandonner. Alors je profite de cet instant de liberté pour me jeter dans un champ de blé qui se trouvait sur le côté. Les cavaliers français attaquent 1rs dragons anglais avec furie, sabrent et jouent de la lance à tort et à travers, de telle sorte que ceux-ci finissent par battre en retraite en laissant bon nombre des leurs sur le champ de bataille. Cela me permet de le traverser pour tacher de rejoindre mon corps, lorsqu'en faisant un détour sur la gauche, je me trouve près d'un officier de dragons anglais qui avait été tué dans la mêlée. Un coup de sabre lui avait fendu la tète et la cervelle avait jailli hors du crâne.
A la poche de son gousset pendait une Buperb< chaîne en or; quelle que fut la précipitation de ma fuite, je m'arrêtai un instant pour m'emparer de cette chaîne et d'une belle montre aussi en or. Les Anglais m'avaient dépouillé de mon sac et de mes armes, j'appliquai la loi du talion; puis, quelques pas plus loin, je trouvai une gibecière sous le couvercle de laquelle était gravé sur une plaque en enivre : Labigne^ sous-lieutenant au .V> de ligne. » Je passai rapidement l'inspection de ma seconde trouvaille, qui se composait d'une écritoire et de linge, dont je sentis toute la valeur, ne possédant, pour le moment, que ce que j'avais sur le corps. Peu après, ,i«' rencontrai, accompagné «le quelques
officiers, mon colonel, qui courait comme un fou à droite et à gauche, de toute la vitesse de son cheval r en criant : A moi, 28e ! à moi! et ces cris, où était empreinte la marque du plus profond désespoir, disaient hautement que le désastre de son régiment l'attaquait dans son propre honneur. J'allais me joindre à lui, lorsque des cris lamentables se firent entendre à ma droite; je me dirigeai de ce côté et j'aperçus, étendu par terre, un jeune soldat du 105e de ligne.
Ce malheureux, qui avait eu le tibia droit fracturé par une balle, souffrait horriblement de sa blessure qui n'avait été ni pansée, ni même bandée.
— « Camarade, me criait-il, je vous en prie en grâce, ne m'abandonnez pas là! je ne puis me traîner jusqu'à l'ambulance, et si la cavalerie vient a repasser par ici, je serai infailliblement foulé aux pieds des chevaux. » Et en disant ces mots, il étendait vers moi des mains suppliantes ; je ne pus Désister à cet appel et me précipitai vers lui.
Me mettant aussitôt à genoux, je tirai une chemise de la gibecière que je venais de trouver, je bandai sa blessure, puis je le pris sur mon dos et je le portai ainsi, avec beaucoup de peine et de fatigue, à travers le champ de bataille jusqu'à la première ambulance, où je parvins à le faire placer, non sans difficulté. J'allai ensuite me réunir à quelques-uns de mes camarades, et, errant un peu à l'aventure, nous fûmes rencontrés par un général qui nous héla et nous demanda où nous allions ; sur notre réponse
que nous cherchions à rejoindre notre corps. — C'est inutile, nous dit-il, votre régiment est en pleine débandade. Venez avec moi, je vais vous mettre en position.
Il nous plaça sur la route, avec consigne de ne laisser passer que les blessés et de faire rebrousser chemin à tous soldats en état de porter les armes. Trois Lanciers étaient déjà Là avec la même mission ; en moins d'une heure nous avions arrêté plus «le quatre cents fuyards. (J'avais pris le fusil d'un blessé a qui il était devenu inutile.)
Nous ne quittâmes cette position que lorsque l'armée entière battit en retraite en se dirigeant vers Gharleroi, avec les caissons, les bagages et les voitures chargés de malheureux ayant bras ou jambes cassés, et pour la plupart n'ayant pas encore été pansés.
Qu'on juge de la désolation que devait présenter cette scène, rendue encore plus pénible par la confusion qu'occasionnaient les ténèbres de la nuit.
A cause de l'encombrement désastreux qu'offrait la route, nous nous mimes en marche isolément, chacun cherchant à se frayer un passage de côté et d'autre à travers champs.
A cinq heures du matin, j'arrivai à Gharleroi, que je ne lis que traverser; de là je me dirigeai vers Beaumont, où je trouvai un nombre considérable de soldats de toutes armes, venus comme moi dans l'espoir de rejoindre Leurs corps et de marcher «le nouveau à L'ennemi.
J'avais grandement besoin de repos, car, depuis quatorze heures que j'avais quitté le champ de bataille, je ne m'étais pas arrêté un instant. Cependant, après avoir pris quelque nourriture, je me hâtai de quitter Beaumont et me dirigeai sur Avesnes où j'arrivai à neuf heures du soir ; les portes étaient fermées, le pont-levis était levé. Force me fut de coucher à la belle étoile ; mais, lorsqu'on a dix-huit ans, qu'on a passé trois jours sans sommeil et qu'on a fait une traite de trente lieues, on n'y regarde pas de si près.
Je ne fis qu'un somme jusqu'à cinq heures du matin ; alors les portes de la ville s'ouvrirent ; un adjudant, envoyé par le commandant, vint annoncer que, la garnison étant plus qu'au complet, nous ne pouvions entrer dans la place, et que d'ailleurs, l'armée se reformant à Laon, nous aurions là probablement toutes facilités de rejondre nos corps respectifs.
Parmi les soldats qui étaient arrivés en même temps que moi, je retrouvai trois camarades du régiment : Millet, sergent de grenadiers, décoré; il avait eu le bras gauche emporté par un boulet ; Vernon, autre sergent, et Forestier, caporal, blessés aussi au bras gauche; nous nous mîmes en route pour Laon, où mes trois compagnons de route se firent recevoir à l'hôpital. Quant à moi, j'allai rejoindre ceux de mes camarades qui étaient arrivés avant moi, et à la tête desquels se trouvaient le colonel et le commandant Senac. Lorsque nous étions entrés en
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campagne, le régiment comptait quatorze cents nommes, deux oenta à peine se trouvaient à Laon. Dan- cette campagne de quatre jours, L'Emperem avait livré Les deux grandes batailles de Fleuras el
de Waterloo.
Le 23 ou le 24 .juin, Le maréchal Soult, major général de L'armée, passi an revue les imupes qui ae trouvaient a Laon. Rn arrivant devant moi, mon colonel Le lit arrêter et Loi dit en me désignant :
— Maréchal, voici le plus jeune soldat de mon régiment; c'est un enfant de troupe âgé de 10 ans, il a fait sa première campagne à seize ans. Après a*étre conduit très bravement à Waterloo, il a emporté du champ de bataille sur son dos un soldat français dangereusement blessé.
Je fus tout stupéfait de cette apostrophe, car j'ignorais que cette action eût été remarquée par BBHO colonel.
— Eh bien ! lui répondit le maréchal, vous le porterez pour la croix !
Et il s'éloigna.
Mais le- eiroanstanees étaient trop graves alors pour ne paa faire ajourner l'exécution de promesses de ce genre, et les événements qui suivirent, en changeant la face de la France, vinrent meltre à néant les sspéranees bien Légitimes que d'autres soldai- avaient pu nmrevoir, ainsi que moi.
Le joue mémo de cette revue, je vendis à un horloger de la ville, | !■ la somme de \ lM) francs, la
montre qui me venait de L'officier anglais et qui va-
lait plus de 500 francs. Si alors je fus satisfait du prix que j'en obtins, mon acheteur en fut sans doutefplus content que moi.
Nous partîmes de Laon pour Soissons, mais avant de traverser cette dernière ville pour aller camper hors de la porte de Reims, dans une plaine qui se trouve près de la route de Compiègne, on nous fit descendre dans les fossés qui étaient à sec, et là, après nous avoir fait former le carré, le colonel nous donna lecture de l'abdication de Napoléon en faveur de son fils le roi de Rome.
Cette communication nous atterra. Vainement le colonel, voulant stimuler notre enthousiasme, criat-il Vive Napoléon 11! Le régiment, ou pour mieux dire, le détachement cria aussi Vive Napoléon II ! mais la tristesse était sur tous les visages,, et l'on semblait se dire du regard : Qu'allons-nous devenir sans notre Empereur?...
Trois jours après, nous quittâmes Soissons pour nous rendre à Compiègne ; mais déjà les Anglais nous avaient devancés dans cette ville. Notre infanterie se jeta vivement dans la forêt qui borde la route et l'artillerie resta au milieu de la chaussée pour répondre aux canons ennemis : nous nous avançâmes en tirailleurs à l'abri des arbres de la lisière du bois et nous attaquâmes les Anglais à coups de fusil. Après une heure de combat, ou plutôt d'escarmouches, on sonna le rappel, nous nous reformâmes en colonne par division pour nous rendre à Yillers-Cotterets, puis à Senlis, où nous arrivâmes
à dix heures du Boir : mais là, comme à Gompiègne, l'ennemi nous avait encore devances. Alors commença une marche pénible, exécutée à travers champs, avec l'assistance d'un guide...
Nous marchions depuis trente heures. La fatigue, la chaleur, le besoin exténuaient les hommes, hsommeil les accahlait, on dormait en marchant, on aurait volontiers dormi en se battant ; à deux heures du matin, on fit une courte halte; puis, après avoir pris un peu de repos, nous repartîmes à travers les terres Labourées, et, à neuf heure? du soir, nous arrivâmes à Bondy, où nous passâmes la nuit sous les murs du parc. Depuis quarante-neuf heures que nous étions en marche, nous ne nous étions arrêtés que deux heures. A cinq heures du matin, nous nous remimes en route pour aller camper à la barrière de Montreuil; huit jours après, nous passions la Loire â Gien pour nous rendre à Bergerac, où nous séjournâmes jusqu'au licenciement, qui eut lieu le
29 septembre 1815. Les hommes de chaque corps furent dirigés sur leurs départements respectifs pour y former la légion départementale.
Nous n'étions que trois appartenant au Pas-de- Calais : Ville mard, musicien, Pénot, soldat, et moi; nous fîmes le voyage ensemble, et, après avoir dé posé nos armes à Tours, nous nous dirigeâmes vers Paris.
Pour nous rendre de Versailles dans la capitale, nous traversâmes le bois de Boulogne, où biyaquaienl alors les Anglais; ceux-ci, en nous voyant tous trois
MON BNFAKCE ET MA JEUNESSE ï-
.-ans armes, nous poursuivirent de leurs sarcasmes, et cela, sans qu'aucun officier intervint pour leur imposer silence.
Nous continuâmes notre route jusqu'à Amis, où je lus incorporé dans la légion du Pas-de-Calais, et ne tardai pas àèt re nommé sergent.
Au mois d'août 1816, nous quittâmes Arras pour nous rendre à Saint-Omer; de là nous nous dirigeâmes, le 24 décembre, sur Paris, où nous arrivâmes à la caserne Popincourt, le 3 janvier 1817, et, le 24 décembre de la même année, j'épousais à la mairie du huitième arrondissement mademoiselle Denisot, dont le père était marchand coquetier.
Au moment où j'écris ces lignes, je compte quarante-quatre ans de ménage.
Ma lune de miel fut de courte durée, car, cinq jours après mon mariage, le régiment quittait Paris pour aller à Rennes, où nous arrivâmes le 11 janvier 1818.
On sait combien la superstition est grande en Bretagne et quel empire les légendes exercent sur l'esprit des masses. En voici une que je rapporte, car, outre son originalité, elle tend à prouver que la langue bretonne est celle qu'on parlait dans le paradis terrestre :
«Un jour qu'il faisait horriblement chaud, Adam et Eve étaient assis sous un pommier. La femme, qui était excessivement gourmande et altérée, prit une pomme; mais, au moment d'y mettre la dent, son mari, qui était non moins gourmand et non moin*
s DI CANLB1
altéré, lui en demanda m noroeau, en disant en breton : A'tamf d'où lui vint 1.' nom d'Adam.
« Puis, comme il n'y a rien qui donne soif comme un»' mauvaise action, nos premiers parents, après avoir commis leur crime, forenl plu- altérés que jamais; alors l.i femme alla chercher «if Peau <•! eu donna à bob époux, en lui disant également en breton : Evl c'est-à-dire : !!"i-! <-i depuis lors l«' u<>in lui .'-i resté. •
Voilà, j'espère, nne définition incontestable premiers parents seuls pourraient se permettre de la contredire avec «jimlqin' autorité.
Nous fîmes en Bretagne mi séjour de trois mois environ : puis, en avril , nous nous rendîmes au Havre, où, lf. 'M décembre 1818, j'obtins mon congé définitif.
M.- voici de retour a Tari-, mai- pour y vivre il faut avoir de L'ouvrage, un emploi <>u des rentes. Malheureusement je n'avais ni l'un ni l'autre, et, h vrai dire, je ne savais pas trop a quoi j-- pouvais être 1h.ii : cependant j«- me décidai à apprendre un fiai. Aussitôt «lit, aussitôt lait : j'entre en qualité d'apprenti dans la maison du sièur Thomas, fabricant de papiers peints, rue 'l'A I i u i ••, lu. Broyant des couleurs «lu matin au soir, faisant des courses, | tant des paquets •■! i\r rentrant chez moi que le soir,
un«' joii.' nuiLre »•( l'autiv verte, j.- m.' serais
facilement résigné a mon -"H. si je n'avais eu conv tinuellement à supporter les '^r<<- mots et les injures de m«»n brutal patron, !)••«> ùt.' «lu métier, j«' l'abandonnai.
Quelque temps après ma sortie de fabrique, je remarquai, en passant rue Saint-Sébastien, un grand rassemblement devant une maison; je m'approchai et j'appris qu'un locataire de cette maison avait trouvé dans sa chambre, au troisième étage, un voleur qui était en train de le dévaliser; que. lorsqu'il avait voulu s'emparer du malfaiteur, celui-ci l'avait menacé d'un couteau formidable, qu'alors le locataire s'était esquivé pour aller chercher la garde, en ayant toutefois la présence d'esprit d'enfermer le voleur à double tour.
— Je crois bien, ajouta mon narrateur, que tout cela sera inutile, et que, quand la force armée arrivera, le gaillard aura pris la fuite par la cheminée !
— Mais alors, m'écriai-je, il n'y a pas de temps à perdre, il faut l'arrêter, et au plus vite !
Et, sans attendre de réponse, je me précipite dans la maison, j'entraîne le concierge à ma suite, nous franchissons les trois étages, et, me faisant désigner la chambre, je m'approche, j'écoute attentivement : tout est silencieux : j'enfonce la porte en sapin qui cède facilement sous mes efforts, mais la cage est vide et l'oiseau déniché. Je cours à la cheminée, où j'aperçois mon homme qui s'aidait des pieds et des mains pour en atteindre l'extrémité. En un coup de main, j'arrache les matelas du lit, je saisis dans la paillasse quelques poignées de paille que je jette dans la cheminée, j'y mets le feu ; à peine s'allumet-elle que j'entends une voix enrouée qui me crie : « Arrêtez ! de grâce ! ne faites plus de feu ! je vais
32 MKMOIRES DE CANLER
descendre, j'étouffe par la fumée ! » Et aussitôt nous entendons l'individu effectuer sa descente ; mais, pensant qu'il pourrait vouloir se servir de son couteau, je me place dans la cheminée, et dès que ses jambes sont à ma portée, je les saisis, et les tirant violemment, je le fais tomber comme une masse sur laquelle je me jette aussitôt. Je lui enlevai prestement l'arme* offensive. Alors le concierge m'aida à le maintenir jusqu'à L'arrivée de la garde qui le conduisit chez le commissaire de police. La cour d'assises le condamna à sept ans de travaux forcés.
Cette affaire me donna l'idée de me consacrer à la poursuite des malfaiteurs, et, à cet effet, j'adressai au préfet de police une demande pour obtenir un emploi d'inspecteur qui me fut accordé peu de temps après L'assassinat du duc de Berry.
Le 25 avril 1820, jour de mon entrée à la préfecture, je fus placé sous les ordres de M. Dabasset officier de paix.
Le personnel de la préfecture de police, avant l'assassinat du duc de Berry, était composé de : MM. Angles, ministre d'État, préfet de police, Fortis, secrétaire général, Foudras, inspecteur général, Delaporte, adjoint à ce dernier, de 24 officiers de paix et 104 inspecteurs de poliee; plus, de 5 inspecteurs sédentaires et garçons de bureau, dont deux, détachés au bureau de l'inspecteur général, étaient les nommés Mantoux et Bailly. Les appointements de ces deux derniers étaient de 1,200 francs. Le premier est mort, il y a peu de temps, laissant une fortune de huit cent mille francs:: il était parvenu à obtenir un brevet d'imprimeurlithographe, puis à être chargé de l'impression des listes électorales du département de la Seine; en
3i- MÉMOIRES DE CANLER
outre, il avait soumissionné et obtenu la réfiic du droil des pauvres.
Quant au second, qui existe encore, il épousa la fille d'un employé de la préfecture de la Seine, où il parvint à entrer Lui-même en cette qualité. Il est modestemenl retraité depuis bien des années.
Après le crime du 13 lévrier, l'organisation du service actif reçut quelques modifications. Au lieu de deux officiers de paix et de huit inspecteurs
el larges de la surveillance de trois arr lissements,
il n'en resta plus qu'un avec six inspecteurs. C'était, comme on le voit, une réduction assez importante ; mais les employés qu'on retira de la surveillance des quartiers furent portés dans L'attribution de la politique, et ce que les voleurs gagnèrent en impunité, les libéraux le perdirent en liberté. En effet, les officiers de pan el les inspecteurs qui changèrent d'attributions, passèrent sous les ordres de M. Garnier, commissaire de police du quartier du Mail, nommé à cette occasion inspecteur général adjoint, chargé de la politique, et ayant ses bureaux à la préfecture même.
Les 48 commissaires de police de Paris avaient alors 0,000 francs d'appointements fixes; aucun inspecteur n'était spécialement attaché à leur burcau, si ce n'est un employé réunissani le titre d'inspecteur et celui de secrétaire, el recevant pour ces diverses fondions la modeste somme de 1 . 100 francs. Les officiera de paix avaient 3,000 francs et les simples inspecteurs 1,200 francs.
MON ENTREE A LA POLICE 3a
En 18:21, une amélioration fut apportée dans le traitement de certains employés ; les officiers de paix virent le leur s'élever à 3,600 francs; celui des inspecteurs secrétaires fut porté à 1,800 francs, mais ils perdirent la qualité d'inspecteurs et conservèrent seulement celle de secrétaires qui leur est restée jusqu'à ce jour.
A peine étais-je en fonctions, que je m'aperçus que plusieurs de mes collègues étaient loin d'être attachés au gouvernement de la Restauration. Presque tuus étaient anciens soldats de l'Empire, ayant échangé leurs épaulettes ou leurs galons contre la carte d'inspecteur de police. La vie qu'ils menaient alors n'était pour eux qu'une transition indispensable entre leur passé et leur avenir, et plus d'un nourrissait, à part soi. l'espoir d'endosser encore l'uniforme et de porter l'épaulette d'or au retour de l'empereur, car ce retour était la chimère de chacun. De tous les agents de police, celui qui se faisait le plus remarquer par son libéralisme était un nommé Lenfant. Ancien soldat de l'Empire, décoré de la main même de Napoléon, ex-lieutenant aux lanciers rouges, il avait fait presque toutes les campagnes, assisté à toutes les batailles et visité toutes les capitales avec le drapeau tricolore. 1815 l'avait réduit à la demi-solde, et c'est en attendant des jours meilleurs qu'il s'était mis dans la police.
Après lui venait Rousselle, qui avait servi longtemps dans la garde impériale, et avait rapporté de la grande armée l'habitude de grogner continuelle-
ment. Dieu sait si mes deux grognards s'en donnaient ! Le roi, les princes, la charte, la chambre, tout y passait.
J'avais donc, dès les premiers jours, acquis la conviction que mes agents royalistes étaient tout bonnement de bons et solides bonapartistes. Euxmêmes ne tardèrent pas à m'en fournir la preuve. A cette époque où le personnel était peu nombreux, chaque jour, à midi, les officiers de paix et les inspecteurs se rendaient individuellement à la salle de permanence afin de recevoir les ordres du préfet. D'un autre côté, le cinq de chaque mois, tous Jes employés touchaient leurs appointements à la caisse de la préfecture. La première fois que j'émargeai la feuille de solde, Lenfant vint à moi au moment où je mettais mon modeste traitement dans mon gousset ; il me prit par le bras, et m'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre, il me dit : Ganler voulez-vous être des nôtres? Nous sommes quelques bons garçons qui, le jour de la paye, nous réunissons pour déjeuner : la dépense n'est pas énorme, car le plus haut qu'elle ait atteint c'est 3 fr. 50 c. ; d'un autre côté, je crois qu'on peut bien se permettre un petit extra une fois par mois. Si cela vous va, dites oui ; sinon, bonsoir, car je suis déjà en retard.
Pour toute réponse, je passai mon bras sous le sien et lui dis : Marchons.
— A la bonne heure ! exclama-t-il, voilà qui est vraiment charmant de votre part. Rousselle prétendait que j'avais tort de vous en parler, que cela ne
vous conviendrait peut-être pas : je savais bien, moi,
que vous ne diriez pas non.
Et nous partîmes.
En sortant de la préfecture, nous prîmes le quai, le pont Neuf, le quai de l'Ecole, la rue du Coq et la rue Saint-Honoré, mais celle-ci nous ramenait sur nos pis, et j'en fus tellement étonné que je ne pus m'empécher de le faire remarquer à mon conducteur.
— Où allons-nous? lui dis-je.
— Nous allons rue des Prouvaires, chez Lecourt, restaurateur, où nous serons parfaitement bien. Je dois vous engager à ne pas être étonné de trouver à table une douzaine d'employés de différentes attributions ; peut-être ne les connaissez-vous pas tous, mais vous ferez bientôt connaissance avec eux ; ce -<>nt de bons camarades.
— Mais, dites-moi donc, Lenfant, pour aller de la préfecture à la rue des Prouvaires, je ne vois pas qu'il y ait nécessité de passer par le Louvre.
— Vous ne comprenez pas?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien, en voici la raison : chacun de nous doit aller prendre son service en quittant Ja préfecture ; or, si nous partions tous par le même chemin, nous risquerions d'être filés et de voir arriver au beau milieu de notre déjeuner l'un de nos chefs qui viendrait nous offrir ses félicitations.
— Vous avez raison, je n'avais pas tout d'abord pensé à cela.
— Et puis, vous comprenez combien il serait
vexanl pour nous d'être confondus avec ces brigands de Libéraux qui, sous prétexte de se réunir pour dîner, tiennent de très jolis petits conciliabules contre le gouvernement de Sa Majesté très chrétienne Louis XVIII.
Mais j'avais trop entendu parler mon interlocuteur pour croire un seul mot de ce qu'il venait de me «lire : aussi le regardai-je d'une manière qui lui prouvait que nous étions d'accord, et nous partîmes d'un éclat de rire. Puis enfin, tout en devisant de la sorte, nous arrivâmes chez Lecourt, où nous montâmes dans une salle située au premier étage. Se couvert était dressé, et une douzaine d'agents, groupes çà et In, causaient ensemble.
A notre entrée, Rousselle vint au devant de nous en nous disant :
— Ma foi, mes amis, il ne manquait plus que vous, et puisque nous sommes au complet nous allons commencer tout de suite.
J'étais en face de Rousselle, à ma gauche était Gayetti et à ma droite mon parrain Lenfant. Pendant le repas, il ne lut pas dit un seul mot qui eût rapport à !a politique, et je Unissais, ma foi, par croire que je m'étais trompé sur leurs intentions et leurs opinions : mais vers la fin du déjeuner, Uousselle commença l'attaque en me disant :
— Dites-moi donc, Canler, n'avez-vous pas servi sous L'Empire .'
Je m'apprêtais à lui répondre, lorsque Gayetti me coupa la parole.
— Certainement, dit-il, c'est un enfant de troupe, et quoiqu'il -oit bien jeune, il a fait trois campagnes.
— Mais, reprit le premier, jusqu'à quel moment avez-vous servi ?
Ce fut encore mou voisiu de gauche qui répondit pour moi.
— Jusqu'à quoi moment ? Notre ami n'est ni plus ni moins qu'un de ces affreux brigands de la Loire, comme on les a baptisés si poétiquement.
A ces mots, tous se levèrent d'un mouvement itané et saisirent Leurs verres; alors Lenfant, portant cette fois la parole, dit :
— Mes amis, le nouveau compagnon que nous recevons aujourd'hui dans notre petite société a fait suffisamment ses preuves, ainsi que l'a annoncé notre ami Gayetti ; c'est un enfant de troupe qui a suivi pas à pas la fortune de Napoléon et qui est pesté fidèle à son devoir jusqu'au licenciement complet de L'armée de la Loire. Buvons donc à sa santé, et qu'il soit le bienvenu parmi nous?
Et les verres furent vidés.
Prenant alors la parole, je remerciai en peu de mots mes aimables confrères ; puis la conversation prit enfin son véritable cours, c'est-à-dire se rabattit exclusivement sur la politique.
Chacun apporta son mot, présenta son plan de réforme et déblatéra à son aise contre les excès des royalistes. D'ailleurs, ce n'était pas à tort que ces derniers étaient blâmés, car les reproches les plus sérieux qui leur furent adressés, les griefs les plus
Importants qui s'élevèrent contre eux, reposaient Ions sur les malheureux événements qui s'étaient passés ilans le midi, dès le commencement de la Restauration, et qu'on avait si justement qualifiés du nom de (erreur blanche.
La conversation continua ainsi, vive, animée, pendant un certain temps: puis à trois heures, Lenfant, qui était le plus instruit, le plus capable de la société, et qui en outre remplissait en quelque sorte, dans ces petites réunions, les fonctions de président, annonça qu'il était temps de songer à la retraite, en ajoutant :
— Nous avons tous accepté un mandat, notre honneur est engagé à sa parfaite exécution ; que le gouvernement nous soit antipathique, cela se comprend, mais que nous manquions à notre devoir, ce ne serait le fait ni d'hommes de cœur, ni de loyaux citoyens : seulement, mes amis, avant de nous séparer pour un mois je réclame un moment de silence.
Trois bouteilles venaient d'être vidées dans nos verres, Lenfant se leva, saisit le sien, puis le portant à hauteur de l'œil, dit à mi-voix :
— A la santé et au retour de l'Empereur!
Nous imitâmes son geste, nous répétâmes ses paroles. e( après avoir vidé nos verres, nous nous séparâmes el chacun alla où son devoir l'appelait.
Tel fut le premier déjeuner que je fis avec mes nouveaux camarades, déjeuner que nous renouvelâmes tous les mois, même après la mort de L'Empereur.
En 1822, nos réunions cessèrent brusquement; quelques-uns de ces pauvres diables, ayant manil'eslé trop librement leurs opinions politiques, furent révoqués lorsde l'arrivée de M. Delavau à la préfecture de police, et les autres se trouvèrent tellement disséminés dans tous les services, qu'il n'y eut plus possibilité de nous réunir comme par le passé.
D'ailleurs, à cette époque, la délation était devenue à l'ordre du jour parmi les employés ; entre amis, entre parents même, on s'épiait, on s'observait, et il n'était pas rare de voir deux intimes se vendre mutuellement, dans l'espoir de voir leur trahison profiter à leur avancement.
M. ANGLl.S PRÉFET DE POLICE
M. Angles fut appel»'- à la Préfecture de polta le... 181... A cette époque la Congrégation était toute -puissante dans les affaires gouvernementale-. Le nouveau préfet avait servi Napoléon avec fidélité : mais pour faire oublier aux jésuites et aux émigrés Bon ancien attachement à l'empire, il poursuivit avec une haine persistante tous le- bonapartistes; il s'empara de l'opinion publique qu'il Interpréta suivant son bon plaisir. Alors tous les moyens réprouvés par l'honneur et la probité, et qui déshonorent autant ceux qui les emploient qu'ils font de victimes, furent mis en œuvre par Les agents de police pour plaire au nouveau maître et recevoir Les impenses promises à leur- détestables Ben ii
Le préfet fut d'autant mieux Becondé dans Ba police que des agents qui dataient de L'empire, pour satisfaire leur cupidité, Be tirent à l'envi Les uns des autres provocateurs et dénonciateurs. Quelques-uns des nouveaux agents, anciens militaires, se joignirent
aux premiers et les dépassèrent en quelque sorte, pour donner des preuves de leur dévouement aux Bourbons. Je pourrais au besoin citer plusieurs de ces agents qui, après avoir harcelé les bonapartistes sous la Restauration, pourchassèrent avec non moins d'acharnement les légitimistes sous le gouvernement de Juillet. L'un d'eux, en 1849. écrivit une lettre à M. le préfet Garlier pour lui demander sa réintégration dans son ancien emploi, espérant sans doute qu'il pourrait poursuivre tout à la fois légitimistes, orléanistes et républicains. Mais sa lettre resta sans réponse.
La police, il faut le dire, a malheureusement trop souvent travaillé elle-même à sa déconsidération, en adoptant au nombre de ses agents des hommes dont la moralité ou les opinions politiques laissaient beaucoup à désirer. En choisissant de pareils instruments pour l'exécution des mesures qu'elle prescrit, elle laisse à penser qu'elle veut avoir à sa solde des hommes qui ne rougiront de rien et qui se prêteront aux actes les plus arbitraires. Cependant elle ne peut se faire illusion sur le jugement que lui réserve l'opinion publique. La police, suivant moi. ne devrait admettre parmi ses agents que des hommes dont la probité et la moralité seraient un sur garant d'une bonne et loyale conduite.
Si l'on voulait avoir une idée de la police absurde et vexatoire de la Restauration, qu'on lise la Police dévoilée par Froment, chef de la brigade du cabinet du préfet Delavau et le Livre noir de Grêlant, offi-
M MOIRES DE CAMLRR
cier de paix. Il est vrai que Lee renseignements qu'ils donnent se consistent qu'en copies de rapports de surveillances exercées sur des personnes victimes de
dénonciations calomnieuses, dictées par la nain i
La vengeance des agents. <>n a peine à croire que les chefs de la préfecture de police se soient Laissé aveugler par Leur passion politique à ce point de donner Boite aui rapports mensongers de Leurs agents, et pourtant c'est La plus pure vérité!
M. de Belleymè avait commence à purger son administration non seulement des agents provocateurs, mais encore de ceux qui avaient «le fâcheux anb dents. Malheureusement sa trop courte présence à la préfecture de police ne lui permit pas d'accomplir cette réforme, qui fut entièrement délaissée par M. Ifangin, son successeur.
Je reviens à M. Angles.
I. -que le ministère, sous l'influence des jésuites, des émigrés et de sa camarilla royale, voulait faire passer .i La Chambre des députés un-' l"i dans L'intéi êl «lu parti dominant, un budget par trop anormal, ou prendre des mesures réactionnaires, la police, par des moyens plu- ou moin> machiavéliques, détournait L'attention des affaires politiques. C'est ainsi qu'en IïsIT. elle faisait pleuvoir, dans la ru.- Montesquieu, de petites pièces d'argent, sans qu'il lût possible de savoir d'où elles provenaient. Cette rue et celles environnantes étaient encombrées d'une foule de curieux (l"nt L< is uns ramassaient la monnaie qui Leur tombait sur Le nez, les autres cher-
M. ANGLES, PRÉFET DE POLICE 4o
chaient à deviner le phénomène. Les bonnes gens disaient que c'était une tentation du diable et que ceux qui toucheraient à cet argent seraient damnés à tout jamais; d'autres pensaient que c'était un tour de physique ; mais les plus fins devinaient une machination de la police. Certains journaux, pour donner plus de créance à cette jonglerie, annoncèrent que l'autorité avait fait explorer, mais sans succès, toutes les maisons, pour découvrir la main mystérieuse qui jetait tant d'argent sur le pavé.
Cette comédie se renouvelait chaque jour, à la grande satisfaction des badauds. Mais après trois semaines de cette mystification, le but de la police étant atteint , elle fit cesser la pluie d'argent qui avait coûté trente mille francs au budget des fonds secrets.
Si à cette époque le spiritisme et les frères Davenport eussent existé, on leur aurait sans aucun doute attribué ce prétendu miracle.
En 1819, la préfecture de police fit courir le bruit que des individus se faisaient un cruel plaisir de piquer, avec un poinçon ou une longue aiguille fixée au bout d'une canne, les jeunes femmes qu'ils rencontraient dans les rues ou sur les boulevards. Les journaux dévoués à la police publièrent cette nouvelle et publièrent en même temps les noms de plusieurs victimes que la police leur avait donnés.
La nouvelle s'était propagée de telle façon dans la capitale, que les filles e* les femmes n'osaient plus sortir sans être accompagnées de leur père, de leur
.' MÉMOIRES DE CANLEH
frère "ii de leur mari. La panique était -i grande, qu'à nuit close, "M M.- rencontrai! paf nne seule femme 3ur la vif publique. Pour donner plus de vraisemblance à cette diabolique invention, Le che! du bureau des moeurs avait <-li"i-i dix de ses lubordonnéea pour les faire promener dans Les divers quartiers de la capitale : chacune d'elles étai( suivie par deui agents qui étaient chargés d'arrêter celui qui Les piquerait, et en même temps on faisait afficher !'• signalement d'un prétendu piqueur, en invitant I.-- citoyens a l'appréhendi i .
Vn m>>\- après, le tour étant joué, il ne tut plus question de piqueurs.
La discussion du projet de loi pour le double vote avait soulevé de violentes tempêtes au sein du corps représentatif. Le i2'.' mai 1820, la Chambre devait prononcer sur un amendement •!.- M. Camille Jordan, député de l'opposition. Ce jour-là, M. le marquis de Chauvelin, autre député de L'opposition, qui était atteint d'une maladie aiguë, se lit néanmoins transporter à la Chambre dans une chaise a porteurs. L'amendement passa à La majorité d'une seule voix. Ott'' nouvelle l'étant répandue au dehors, .M. <\r Chauvelin, a -mu retour, fut accueilli -m- la aime Louis \ V par le- cris de : v*ive la Charte ! Vive le député tel- le ! p. mi — « - - par me' foule considérable qui stationnait depuis plusieurs jours sur cette place.
Le lendemain, M. Chauvelhi revint a la Chambre et reçut de peuple, qui eu encombrait Les aborda, un accueil encore plu- sympathique. Puis a la sortie de la
séance, au far et à mesure, que les députés libéraux paraissaient, la foule criait avec enthousiasme : Vive Benjamin Constant ! Vive Manuel ! Vive Labbei de Pompière ! Vive Sébastiani! etc., etc.
Les jours suivants, les démonstrations publiques furent encore plus vives. La police pensant qu'aucun stratagème, ne pourrait distraire l'opinion publique de ce projet de loi. crut devoir adopter des moyens plus énergiques que les précédents.
A cet effet, le 2 juin, mes collègues et moi reçûmes de l'officier de paix: M. Dabasse , l'ordre de nous rendre sur la place Louis XV, de nous mêler à la foule et d'exciter tous ces chenapans , en criant nous-mêmes comme eux et plus fort qu'eux. Des militaires, ajouta-t-il, pour la plus grande partie gardes-du- corps, s'y rendront également, mais en bourgeois et munis de cannes, et aux cris de : Vive le Roi! rosseront d'importance tous ces braillards de la Charte et de l'opposition.
Nous nous dirigeâmes vers la Chambre des députés. Là, nous nous séparâmes trois par trois ; je restai avec Gayetti et Lenfant. dont j'ai déjà eu l'occasion de parler à propos de nos petites réunions de la rue des Prouvaires. Sur les trois heures de l'aprèsmidi, des hommes de haute stature, porteurs de cannes, arrivèrent de tous côtés ; nous les reconnûmes pour être des gardes-du-corps déguisés. Les jeunes gens qui encombraient la place (les élèves des écoles de droit et de médecine étaient venus en masse devinèrent aussi le déguisement de ces messieurs
MÉMOIRES DE I \.\LKH
el les accueillirent aux cris de: Vive la Charte!
Lea nouveaux venus essayèrent, mais vainement, de proférer quelques Vive le Roi '. Leurs voix étaienl perdues dans le tumulte. Il- se mirenl alors à distribuer des coups de cannes à tous ceux qui se trouvaient à leur portée. Un jeune clerc de notaire ou d'avoué, nommé Durand, s'approcha <•[ leur adn les plus vifs reproches en leur disant avec raison qu'ils étaienl v< nus armés de cannes, Bachanl parfaitement bien que lea personnes qui 5e trouvaient sur la place n'avaient rien pour Be défendre. A ces mots, les partisans du projet de loi tombèrent but ce malheureux jeun.- homme et le bétonnèrent à outrance. Ému de compassion, je m'élançai suivi de près par Lenfanl et Gayetti, et noua parvînmes, grâce au concours de quelques-uns de noa voisins, à retirer de leurs mains l'infortuné clerc.
Nous nous gardâmes bien de rendre compte à nos chefs de cet incident. Mais noua avions été vua par d'autres inspecteurs, qui ne jugèrent pas les choses comme nous, el trouvèrenl très agréable de faire un petit rapport Bur le compte de leurs collègues.
Le lendemain, M. L'inspecteur général Poudras noua lit appeler tous troia dans son cabinet pour noua témoigner Bon mécontentement sur notre conduite de la veille.
— Comment! nous dit-il, <»n voua envoie pour prêter votre concours aux militaires en bourgeois, el vous faites tout le contraire! En vérité, je ne vous • omprends pas I M. le préfet voulait vous révoquer,
mais j'ai intercédé pour vous, et, grâce à ma prière, vous conserverez vos places. Mais, une autre fois, rappelez-vous bien à quelle administration vous appartenez, et sachez, à l'avenir, mieux exécuter les ordres qu'on vous donnera.
M. Foudras était naturellement paternel pour les employés. De plus, il avait comprisque, dans la circonstance présente, nous révoquer c'était livrer authentiquement à l'opposition le secret de l'affaire.
Pendant que nous arrachions Durand à la bastonnade, une scène plus grave se passait sur un autre point. Un peu avant la fin de la séance, M. de Chauvelin quitta la Chambre, et comme toujours traversa le pont Louis XVI et la place Louis XV, dans sa chaise à porteurs. A sa vue. les cris de : Vive Chauvelin ! Vive le député fidèle ! partirent de toutes les bouches ; mais aussitôt, plusieurs individus entourèrent le député qu'ils menacèrent en brandissant leurs cannes, sans pourtant oser s'en servir. Cette action exaspéra la foule, et une collision s'engagea pour ne finir qu'à l'arrivée de la force armée, qui fit entièrement évacuer la place. Presque en même temps, un étudiant, le jeune Lallemand, fils d'un riche marchand de graines de la rue du Petit- Carreau, était tué d'un coup de fusil tiré par un garde royal en faction près de la grille du jardin des Tuileries.
Le lendemain, le préfet de police faisait placarder, sur les murs de la capitale, une proclamation dans laquelle les rassemblements étaient qualifiés
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de rébellion, d'attentat à la tranquillité publique. Les attroupements cessèrent sur la place Louis \ Y • •i aux environs; mais chaque soir, <l<- nombreux rassemblements se formaient entre Les portes Saint- Denis et Saint-Martin. On envoyait des agents Bor les boulevards, non pour sommer les attroupements de se dissiper, mais pour avertir la préfecture lorsque la foule compacte empêcherait la circulation. Alors "H exécutait au galop, !•• sabre à la main, des charges de cavalerie qui, bon gré, mal gré, arrivaient forcément à s'ouvrir un chemin dans cette foule tumultueuse et agitée.
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S'il est une chose ignoble dans la société, c'est la délation; les cœurs se glacent à la pensée de ces hommes qui viennent à vous, le sourire aux lèvres, les bras ouverts, qui vobs serrent la main avec les plus chaleureuses protestations d'amitié et qui vont ensuite vous livrer au bourreau. Mais si l'individu dénoncé est un bienfaiteur qui ait comblé de ses bontés celui qui vient de le vendre, si le misérable, secouru jadis par une main généreuse, n'a trouvé dans son cœur, au lieu de reconnaissance, que les inspirations de la plus infâme trahison et n'a pas reculé devant le rôle odieux de délateur. Oh! alors, je vois les poitrines soulevées par le dégoût qu'inspire cet homme, et les yeux exprimer le mépris et l'indignation qu'il mérite. Aussi, ne puis-je m'empècher d'éprouver une certaine émotion en citant le fait suivant.
En 1820, il existait parmi les officiers de paix en fonctions un petit homme au corps replet, à l'œil vif,
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au teint coloré, d'une figure assez agréable, de manières distinguées, ayant un langage des plus choisis el une conversation tellement attachante qu'on aurait pu La prendre pour de l'éloquence, enfin une tenue irréprochable, Invariablement composée d'un habit et «l'un pantalon noirs ainsi que d'une cravate Manche. Tel était au physique le portrait «le M. D***, qui devait sa position aux services exceptionnels qu'il avait rendus à la police dans les circonstances que je vais raconter.
D*** avait été dans sa jeunesse l'obligé de la famille Labédoyère, obligé au premier degré, <-;ir il avait été reçu f«»rt jeune et en quelque sorte élevé dans la maison. Plus d'une fois, la mère de M. Labédoyère avait fermé les yeux sur certaines actions que. dans sa bonté <làme, elle taxait d'enfantillages et d'espiègleries; mais qui auraient pu recevoir une qualification plus Bérieuse. Enfin, après une faute des plus répréhensibles, D**" s'enfuil de la maison qui l'avait recueilli et passa eu Espagne, d'où il ne revint qu'en 1814, à la Buite de l'armée française. Arrivé a Paris, il demanda et obtint Bon admission à la police en qualité d'inspecteur.
La première restauration «-ut lieu, puis le retour de l'Ile d'Elbe, les Cent jours, el enfin la rentrée de Louis XVIII. Cette seconde restauration amena <!<' nombreuses listes de proscription, et parmi ceux, qui pendant les Cent jours, B'étaient rapprochés de Napoléon, nu grand nombre payèrent de leur Bang ou de l'exil le crime d'avoir été fiuVli^ a Imi- conviction-.
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Le colonel Labédoyère fut au nombre de ces malheureuses victimes. Profondément attaché à l'empereur, il s'était empressé de se joindre à lui lors de son passage à Grenoble, au retour de l'île d'Elbe. Or, un tel acte ne pouvait que le rendre odieux au parti royaliste; aussi, après les Cent jours, Labédoyère se vit-il forcé de prendre la fuite. Pendant quelque temps, il se cacha en province, mais on se lasse de tout, même de la prudence, et, quittant la retraite sûre où il aurait pu attendre de meilleurs jours, ou tout au moins trouver les moyens de passer à l'étranger, il revint à Paris malgré les conseils de ses amis et y fut arrêté dans une maison du faubourg Poissonnière. Conduit à la Conciergerie et incarcéré avec les nombreuses victimes de cette époque néfaste, Labédoyère se trouva privé de toute communication au dehors; mais des cœurs dévoués, des amis sincères veillaient sur lui et formèrent le projet de le faire évader. L'àme de ce projet était une digne et respectable femme toute dévouée à la famille de cet infortuné, et disposée à acheter de sa vie, s'il le fallait, la délivrance de son cher protégé. Elle avait préparé et arrangé tous les ressorts de cette affaire; un employé de la prison était gagné moyennant la somme de 10,000 francs ; un seul point restait encore à résoudre : Il fallait trouver le moyen de faire sortir de Paris le colonel aussitôt après son évasion. Jugeant les autres d'après son propre cœur, cette brave femme alla trouver D*** ; elle lui confia sous le sceau du secret, les moyens de salut préparés
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par elle el ses amis pour assurer la iuit** de Labédoyère; et lui lit pari de l'embarras dam lequel elle se trouvai! poor mener à bonne fin cette œuvre de délivrance. Puis Lui rappelanl toul ce qu'il devait au colonel el a sa famille, énumérant les bienfait! qu'on lui avait prodigués, les services qu'on Lui avait rendus, elle le conjura d • se joindre à elle dans cet acte de dévouement, eu L'aidant à faire sortir Labédoyère de La capitale.
D*". feignant L'attendrissement, promit qu'à L'aide de sa carte d'inspecteur de police il préserverait le colonel de toute fâcheuse rencontre el Lui faciliterait son passage à La barrière. A la Buite de eet entretien, il courut à la préfecture dénoncer non seulement !«■ projet de fuite, mais encore tous ceux, qui devaient v concourir.
Peu de temps après, Labédoyère était fusillé I D***, en récompense de Bon infâme trahison, fut uommé officier de paii et reçut à titre de gratification une somme de dix mille francs.
Voilà comment cet homme acheta Ba position au prix du sang I Mais la Providence ne permit pasqu'il enjouîl Longtemps; sa mauvaise action donnait La mesure du peu de confiance que l'on pouvait avoir en lui, et, lors de L'avènement du ministère Villèle en 1821, D"* perdit sa place d'officier de paix. Redoutant alors d'être démasqué, il s'expatria. Il alla i Moscou fonder un établissement commercial <pii prospéra, grâce à L'aptitude <\<- Ba femme; mais du moment où il devint veuf, La fortune cessa de lui être