CHAPITRE XI
La révolution en Europe. — Adresses des peuples a la République fraivçaisc. — Les patriotes étrangers à Paris. — Départ des colonnes polonaises , italiennes , allemandes. — Crise industrielle. — Rivalité des ouvriers étrangers et des ouvriers français. — Projet révolutionnaire dés Belges. — Instances de Blervacq auprès de l'administration. — Neutralité du ministère de l'intérieur. — Le citoyen Fosse à l’IIôtel de ville. — N. Bûchez lui remet de l'argent — Rôle des divers membres du Gouvernement provisoire dans cette affaire. — M. Lamartine , M. Marrast , M. Bastide. — Permis de départ. — La troupe belge au chemin de fer. — Le combat de Risquons-TouL — Morts et blessés. — Piège et trahison. — Révélations sur ces événements.
La révolution de Février, en France, avait été comme une promesse sacrée de 1’émancipation de tous les peuples d’Europe; et l’Europe, en effet, se sentit émue par un contre-coup sympathique. Tandis que chaque nationalité se redressait contre ses oppresseurs, tandis que des adresses enthousiastes arrivaient à F Hôtel de ville de tous les points du globe, de l’Italie, de l’Allemagne , de l’Amérique et même de l’Angleterre et de l’Irlande, i les étrangers résidant à Paris se réunissaient par groupes et formaient des projets de régénération de leur patrie. L’Italie y voyait son affranchissement, la Pologne sa résurrection , l’Allemagne son unité. Chaque peuple
espérait en la solidarité généreuse d’une révolution dont le caractère paraissait universel.
Aussi, chaque jour, le Gouvernement provisoire recevait-il des députations qui venaient lui demander un concours efficace, dos armes et des moyens d’action en faveur de la liberté. C’étaient les Polonais exilés, les Italiens proscrits, les Belges et les Allemands. Les hommes de l'Ilotel de ville répondaient tou jours par de belles phrases évasives, et ne surent point profiter de cet élan républicain; mais cependant des processions de Polonais partirent pour leur terre promise; les Italiens allaient chercher de l’autre côté des Alpes, les combats patriotiques; les Allemands rentraient chez eux pour coopérer à la commune délivrance.
Une autre cause contribua à la migration des étrangers hors de Paris. La plupart des Allemands et des Belges étaient des ouvriers auxquels la France n’offrait plus guère de travail et de ressources, par suite de la crise industrielle et commerciale. Le manque d’ouVrage dans les ateliers faisait naître souvent des discussions dangereuses entre les ouvriers français et les ouvriers étrangers, il convenait donc de faciliter, à tout prix, l’écoulement de ces niasses d’hommes qui pouvaient être toL ou tard le sujet de rixes et de violences. C’était affaire d’administration et de prévoyance sociale et économique, autant qu’affaire de politique et de révolution.
Les Belges surtout étaient nombreux à Paris, et ils résolurent bientôt de rentrer dans leur pays , en ’ formant des colonnes de propagande républicaine. La Belgique ne paraissait point éloignée d’imiter la France et de se constituer en démocratie.
Le citoyen Blervacq avait donc réuni environ deux mille de ses compatriotes, qui sollicitaient sans cesse les moyens de partir.
Je prévins le ministre de l’intérieur, M. Ledru-Rollin, des obsessions dont j’étais assailli par les plus impatients.
11 me répondit qu’il consulterait ses collègues, mais qu’il ne pouvait agir sans leur assentiment.
Quelques jours s’écoulèrent. Les Belges insistaient plus que jamais /auprès de moi pour obtenir une solution. Enfin, le ministre déclara que le Gouvernement français ne s’engagerait dans aucune démarche de nature à inquiéter la Belgique, avec laquelle on était en bonne relation; qu’on accorderait seulement le transport gratuit •à ceux qui voudraient rentrer dans leur pays, mais sans intervenir autrement dans leurs affaires.
J’avais également proposé à M. Ledru-Rollin, dans le cas où le Conseil aurait approuvé et soutenu une. initiative révolutionnaire, d’adjoindre aux Belges un renfort d’environ deux mille gardes municipaux, excellents y soldats, tout prêts à marcher.
En effet, les ex-gardes municipaux, réduits, en partie, aux rations que je leur faisais distribuer, exécrés du peuple de Paris, eussent été heureux d’obtenir l’oubli du passé par des actions d’éclat. Ils étaient inoccupés, et deux ou trois de leurs lieutenants que j’avais entretenus de ce projet, m’avaient assuré de leurs bonnes intentions.
J’instruisis les envoyés belges de la résolution du Gouvernement et de mon impuissance à les aider. Je dois avouer franchement que mes sentiments personnels me portaient plutôt à protéger avec vigueur cette entreprise, qu’à lui refuser mon concours.
Les délégués se retirèrent assez mécontents, et je restai plusieurs jours sans en entendre parler; je regardais donc cette affaire comme manquée et n’y songeais plus, lorsque je reçus la visite du citoyen Pétiot, ingé-^ nieur en chef du chemin de fer du Nord, qui venait m’a-
vertir que le nommé Fosse exigeait pour le soir même un train spécial qui devrait le conduire à Mouscron. 11 allait, disait-il, avec un détachement de Belges, proclamer la République en Belgique.
J’enjoignis alors à M. Pétiot de n’obtempérer à aucun . ordre de ce genre, sans une autorisation spéciale de la Préfecture de police; je chargeai en même temps le citoyen Mercier de se mettre de suite à la recherche de . Fosse et de me le ramener.
Mercier trouva Fosse à l hôtel de ville, en conférence avec M. Bûchez, adjoint au maire, dans une grande salle où plusieurs personnes étaient occupées à écrire.
Le citoyen Mercier dit alors à Fosse:
— Je suis envoyé par le préfet de police pour vous avertir que si vous ne venez pas immédiatement lui rendre compte du but de votre voyage, il s’opposera à vo« tre départ. «
A ces mots, le citoyen Bûchez dit à Mercier:
— Chut! plus bas, je vous en prie!
1 11 est à remarquer que, lorsque Mercier arriva, M. Bûchez remit à Fosse, de la part de M. Lamartine, deux billets de banque et une lettre de crédit sur un banquier *de Bruxelles.
j Ce qui est bien certain, c’est que Fosse, en se rendant à la Préfecture, dit au citoyen Mercier que MM. Lamartine et Marrast lui prêtaient leur concours pour | opérer ce mouvement. Peut-être la nouvelle de l’insurrection de Berlin, où l’on disait que la République venait d’être proclamée, avait-elle ému l’Hôtel de ville.
11 semble, au reste, que tous les gens de l’Hôtel de ville connaissaient ce projet de départ. Au moment de : sortir, Mercier et Fosse rencontrèrent, dans un corridor, le colonel Rey, gouverneur de l’hôtel, et Fosse lui de- ^ manda s’il ne pourrait pas lui remettre des fusils. Le ci-
toyen Rey no parut nullement étonné de cette demande, et se contenta de répondre qu’il avait distribué tout ce qui lui restait d’armes, qu’il lui était donc> impossible d’en délivrer quant à présent.
Devant moi, le sieur Fosse tint les mêmes propos, ajoutant qu’il avait vu aussi M. Bastide dont il avait l’assentiment. Il me montra la lettre de crédit, remise par M. Bûchez. Il réclamait donc avec de nouvelles instances un convoi spécial, iï avait donné rendez-vous aux Belges, dans la soirée, à la gare du chemin de fer, et il voulait absolument partir le même jour.
Je le renvoyai à deux heures de là, et le lis tenir en surveillance.
J’avais besoin d'informations auprès du ministre de l’intérieur; mais il était au Conseil, et je ne pus rien savoir.
A l’heure indiquée, Fosse revint chercher son permis de départ. Je ne savais trop quel parti prendre, et j’emmenai Fosse avec moi au ministère de l’intérieur. Après une heure d’attente, le secrétaire de M. Ledru-Rollin vint me dire que les membres du Gouvernement devaient assister à une représentation populaire au théâtre National. 11 était donc probable que le ministre de l’intérieur s’y trouvât aussi.
Je dus alors, dans la crainte de contrecarrer des démarches qu’il ne m’appartenait point de juger, accorder le permis en question. L’heure du départ était sonnée. Mercier, que j’avais désigné pour surveiller la gare du chemin de fer, vint me prévenir que les Belges remplissaient déjà l’embarcadère.
On disposa un convoi pour les' deux détachements; je dis les deux, car parmi les quinze cents Belges qui partirent, il y avait division: les uns, commandés par Blervacq, accusant Fosse et les siens d’ètre vendus au
prince d’Orange; ceux-ci disant que Blervacq et ses camarades soutenaient la mauvaise cause. Une dispute'violente s’engagea; ils manquèrent d'en venir aux mains; et, menaçant de mettre le feu à la gare, ils demandèrent deux trains séparé;?.
Le citoyen Mercier, en. présence des principaux administrateurs du chemin de fer, leur adressa quelques paroles énergiques; et, soit crainte, soit raison, ces hommes si exigeants tout à l’heure, se résignèrent à partir tous ensemble.
Un second détachement partit encore le lendemain.
On sait les détails de celte tentative aventureuse. Les Belges s’armèrent sur la route et au moment du départ de Lille. Leurs fusils provenaient en grande partie de la prise d’une caisse d’armes destinées aux gardes nationales de la frontière. Une colonne d’environ onze cents hommes se dirigea, le 28 mars au soir, sur la route de Menin, pour entrer en Belgique par Bourbecque. Mais, soit difficultés imprévues, soit trahison, soit fatalité, ils se rabattirent sur Mouscron, - passage très-bien défendu par les troupes royales. < 1
Il était jour, lorsqu’ils fouillèrent le poste de la douane, qui se trouva désert. Alors ils eurent l’imprudence de s’avancer sur le territoire belge, où tout à coup parurent un régiment d’infanterie, des chasseurs à cheval et de l’artillerie.
Un feu assez vif se prolongea de part et d’autre pendant plus d’une heure, quoique les braves ouvriers se fussent éparpillés en tirailleurs sous les décharges de mitraille.
Ils rentrèrent sur le territoire français après avoir tué une douzaine de soldats et perdu à peu près le même nombre d’hommes. 11 y eut environ vingt-cinq à trente blessés de chaque côté.
Ce fut donc véritablement un piège tendu à la crédulité des Belges. Fosse accuse Blervacq, O’spilton et Delestrée d’avoir servi d’agents provocateurs; mais ils sont en prison et sous le poids d’une condamnation capitale. Il n’est pas d’ailleurs dans l’usage des gouvernements qui ont à craindre des révélations de salarier ainsi des serviteurs compromettants. Nous ne disons pas non plus que Fosse se soit rendu coupable de ce crime. Ce qui est plus probable, c’est que quelque agent, dont le nom est inconnu, aura mis en garde le gouvernement belge, qui, par suite, avait pris ses mesures.
Quoi qu’il en soit, quelques débris de cette triste expédition rentrèrent à Paris encore plus misérables qu’auparavant. On les recueillit pendant quelques jours à la caserne des Grès, où des rations de vivres leur furent distribuées. Ainsi se termina cette échauffourée, qui pèse encore plus sur d’autres hommes que sur ses véritables auteurs.
Si j’avais été appelé à donner un concours direct à cette affaire, je l’aurais voulue largement traitée, avec des forces militaires, et la certitude d’un appui dans les populations du Borinage, dont les habitants ont plus de propension aux idées démocratiques que ceux des villes de Bruxelles et de Gand. On voulut se hâter, afin d’avoir les honneurs du succès ; on n’a fait que de la couardise et de la trahison!