‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 22 sur 85 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Convocation des commissaires de police. — Discours sur l'union des citoyens. — Les factieux incorrigibles. — Peuple et bourgeoisie. — Rappel à la fraternité. — La commission d’enquête. — Retour vers le passé. — M. Odilon Barrot elles banquets. — M. Bauchard et la commission d’enquête. ; — Adresse des commissaires au préfet. — Les royalistes et le républicain. — Mutations. — Personnel du cabinet. — M. Allard. — Les agents de sûreté. — Travestissements. — Les mouchards politiques. — Charles Marchai et M. Crémieux. — Le numéro 580. — Un million pour assassiner le duc de Bordeaux.

— Indignation de M. Delessert. — Brochure contre Louis-Philippe

— Les gardiens de Paris. — Les policemen de Londres. — La baguette magique. — Le caractère français. — Le vrai Cavaignac. — Emancipation de l’homme. — Le faux Cavaignac et le socialisme. — Les ex-sergents de ville. — M. Marrast. — Tentative d’escamotage.

— Bonne foi du maire de Paris. — M. Ledru-Rollin. — Le Constitutionnel.

Dès le mois d’avril, la Préfecture, malgré les embarras de la nouvelle position que lui avait créée la révolution de Février, fonctionnait régulièrement, comme mécanisme administratif et comme influence morale. Les affaires étaient expédiées avec exactitude et célérité; ainsi, en trois semaines, on délivra plus de huit mille demandes en naturalisation, exigées par le décret relatif aux élections générales. Ainsi, les moyens de conciliation, d’autant plus efficaces qu’on a en main la force

pour sévir, étaient toujours employés avec succès par mes agents. Chaque division apportait la meme intelligence et la même activité dans les attributions de son ressort. .

Seuls, les commissaires de police, dont la magistrature importante et difficile devait surtout activer cette impulsion nouvelle, montraient quelque hésitation. 11 fallait les rassurer et faire appel à un bon vouloir dont la plupart ne manquaient pas.

Je les convoquai vers la tin d'avril; il en vint quarante-cinq sur quarante- huit.

L’allocution que je leur adressai fut peut-être la plus sage et la plus concluante qu’ait pu m’inspirer le génie de la République. Je leur fis entrevoir la nécessité d’une surveillance incessante, pour mettre le Peuple en garde contre les excitations de ses ennemis. Je leur dis que tous ces projets de destruction et d’incendie, qui entretenaient l’inquiétude , n’étaient point dans le cœur de l’ouvrier, mais seulement dans la 'tête de quelques incorrigibles factieux; qu’on en aurait raison, par de pacifiques remontrances, et que nous devions être les tuteurs et non les oppresseurs du Peuple.

Je leur recommandai aussi d’inviter la bourgeoisie à la prudence et à la modération dans ses actes et ses propos vis-à-vis des travailleurs.

Ainsi donc, ce discours prescrivait tout à la fois la fermeté et l’exactitude dans les devoirs, l’emploi de moyens conciliants pour calmer dès hommes aigris par le malheur, et le rappel des classes privilégiées à la fraternité envers les classes souffrantes.

Sur la déposition du sieur Troessard, qui, après avoir été révoqué, était venu me proposer des rapports secrets que je n’acceptai pas plus que ses services de commissaire de police, la* commission d'enquête a voulu

incriminer cette péroraison en lui donnant une fausse couleur. Puisqu’on faisait un retour vers le passé, il eût été plus rationnel d’incriminer les discours de M. Odilon Barrot dans les banquets. Il est vrai que le patron de M. Bauchard faisait partie de la commission d’iniquité. Si la passion politique n’eût point remplacé tout esprit de justice, on aurait pir se convaincre, par la lecture de la pièce suivante, de la pureté de mes intentions:

«Citoyen préfet,

« Votre accueil à la manifestation que nous avons été si heureux de vous faire nous a pénétrés de reconnaissance.

«Nous vous dirons la vérité toujours, parce que nous savons que nous nous adressons à un homme de cœur. Nous concourrons avec vous à faire aimer la République.

« 11 y a du dévouement, du courage et du cœur dans vos subordonnés; ils s’efforceront de chercher tout ce qui tend à la fraternité véritable: ce sont vos intentions, nous les remplirons.

« Vous nous trouverez dévoués au pays, le jour où le gouvernement de la République sera menacé; soyez sûr que nous parlons avec conviction.

« Nous sommes fiers de servir sous les ordres d’un homme capable d’entendre la vérité, quelle qu’elle soit, et qui apprécie fort peu les qualités de courtisan.

«Nous vous aimerons!

«Paris, ce 29 avril 1848.

« Les commissaires île police délégués de leurs collègues.

« A. Gabet , Gille , Y ver et Dussaux , ëruncamp, Biurlet, Desvicses, Panmers, Choyeux et Lalmand; Bravieix, Rconnie. »

Une autre lettre, datée du 23 août dernier, signée par MM. Nusse et Jennesson, # con tenait ceci:

« L’impression que nous avons reçue de vos paroles était de conseiller à la population, par l’entremise des commissaires de police, de se faire des concessions mutuelles, et surtout de s’abstenir de tout ce qui pourrait amener de l’irritation de part et d’autre. «

Plusieurs commissaires de police m’offrirent aussi de déposer en faveur de mes loyales intentions.

A, quoi bon? Les royalistes Odilon Barrot, Bauchard et autres, voulaient à tout prix frapper le républicain; seront-ils en droit, plus tard, d’en appeler à la clémence du Peuple?

Tous les services, réorganisés dès le 28 février, avaient subi peu de mutations. Un petit nombre d’employés prend une part active à la politique. Le personnel du cabinet fut seul renouvelé entièrement.

Si j’étais resté à la Préfecture, je n’a*urais fait que des changements motivés par incapacité ou malversation. Je me proposais de témoigner ma gratitude à M. Allard, en lui attribuant la délégation d’un commissariat ; car, dans ces moments difficiles , il avait retrouvé toute l’ardeur de scs beaux jours. L’utilité de ses brigades de sûreté est incontestable. Avant Février, ces hommes, chargés le plus souvent d’opérations' périlleuses , n’étaient pas plus de quarante à quarante-cinq; à mon départ, on en comptait le double. Avec une centaine d’agents actifs et les autres moyens de police indiqués par l’expérience ^ on peut arriver à la sécurité complète de la ville. *

Ces agents de sûreté doivent être forts, perspicaces, rusés, habiles à tous les travestissements. J’en ai vu se déguiser avec tant d’adresse qu’il devenait impossible à leurs proches de les reconnaître. Ils acquièrent par l’exercice de leurs fonctions la persistance et le flair du li-

mier ; ils prennent goût à une arrestation, comme d'autres à une partie de plaisir. Toute entreprise dangereuse est pour eux une bonne affaire. Aux yeux des hommes de sens , ils sont couverts par l’utilité de leurs actes , tandis que le mouchard politique est méprisé et exécré de tous.

Qpe de rapports figurent aux archives, dont les au*

leurs sont constamment à vous serrer la main, et méri-

teraient qu’on brisât la leur, comme dans un étau !

Les agents politiques fréquentent beaucoup la salle des pas perdus de l’Assemblée nationale. Quelques-uns sont décorés. Ils cherchent à se lier avec les représentants républicains et recueillent perfidement les milliers de propos qui s’y tiennent pour ou contre le Pouvoir. Ils m’obsédaient sans cesse, et je dus souvent leur faire comprendre qu’ils étaient à jour, et même indiquer à quelques-uns leur numéro d’ordre.

Un des plus effrontés, Charles Marchai, arrêté après les événements du 15 mai, se fit conduire chez M. Crémieux et fut relâché lorsqu'il eut décliné sa qualité de mouchard. Il se promenait toujours dans la salle des pas-perdus, s’introduisant familièrement dans toutes les conversations. , -

Un jour il m’accosta pour causer.

* — Vous êtes Charles Marchai, lui dis-je?

— Oui, répondit-il.

**— Vous êtes le n° 580; débarrassez-moi de votre

* présence.

Je prévins M. la Rochejaquelein, quelques jours après, des fonctions de cet estimable citoyen qui cherchait û le moutonner. '

. Sous Louis-Philippe, Charles Marchai avait offert ses services à M. Delessert, alors préfet de police; il demandait un million pour assassiner le duc de Bordeaux.

« J’ai de l’éducation, écrivait-il, et du liant ; je me présenterai à lui avec un grand train, avec un luxe aristocratique, et je finirai par pénétrer dans son intimité. Le hasard et mon courage feront le reste. »

Je lus, en marge de cette lettre, l’apostille suivante, de la main de M. Delessert:

« Si ce misérable reproduit sa demande, meltez-Ie en arrestation. »

Si je fais cette révélation, e’est que Charles Marchai avait eu l’impudence de solliciter l’emploi de secrétaire à la Préfecture, et de demander à l’Assemblée nationale une pension, Comme ancien détenu politique ayant rendu des services à la cause républicaine. Effectivement, il a été condamné à la prison pour une brochure contre Louis-Philippe, et son procès révéla qu’il< était à la solde de la cour. Cette attaque inqualifiable contre son royal protecteur avait été déterminée par le refus d’une somme d’argent. * . ,

Pour compléter la police de sûreté, il fut question, vers ce temps-là, d’instituer des gardiens de Paris, à l’instar des policemen de Londres. Le projet en avait été soumis par le ministre de l’intérieur au Gouvernement, qui l’avait adopté.

M. Ledru-Rollin me confia donc le soin de cette organisation qui entrait dans mes vues de police conciliatrice. J’en chargeai M. Elouin, chef de la police municipale, qui alors montrait beaucoup de zèle et me faisait mille protestations de dévouement. Depuis ma sortie de la Préfecture, 1 son dévouement pour moi s’est traduit en une surveillance insidieuse et acharnée.

Le nombre des gardiens de Paris fut arrêté à deux mille. Ils devaient être payés 1,200 francs par an; les brigadiers, 1,800 francs. Un costume simple fut adopté: seulement, on substitua un demi-briquet à la baguette

magique du policeman ; car ce symbole de la loi aurait pu être tourné en ridicule par l’esprit sarcastique du Peuple ; et d’ailleurs nos allures sont moins pacifiques

que celles de nos voisins d’outre-mer.

De ce côté-là, notre civilisation est très en retard. Le caractère français ne se plie pas volontiers sous l’autorité de la loi, représentée jusqu’ici par la monarchie. Mais un temps viendra sans doute où les vrais représentants de l’ordre social n’auront plus besoin de l’emploi de la force pour faire exécuter leurs mandats. Alors, comme le disait le vrai Cavaignac, notre ami Godefroy, au lieu de perdre son temps à garder des murailles avec un fusil au bras, chacun, à tour de rôle, sera appelé à surveiller des machines qui affranchiront le bras de l’homme. Les applications politiques du Cavaignac existant ne nous prédisposent guère aux théories socialistes de son frère.

Au bout de quelques jours, plus de quatre mille hommes demandaient à garder Paris. Une commission nommée pour examiner leurs titres devait admettre de préférence les patriotes ayant souffert précédemment pour leurs convictions politiques. Les dossiers judiciaires des solliciteurs devaient être purs de toute condamnation. Aucun ex-sergent de ville ne pouvait faire partie de cet honorable corps.

Nous avions déjà quelques centaines de gardiens de Paris, admis par la commission; leurs costumes étaient commandés, et un certain nombre d’entre eux fonctionnaient auprès des commissaires de poüce, lorsque j’appris que M. Marrast avait fait ouvrir des bureaux à l’Hôtel de ville, dans lesquels on formait également cette organisation en double. M. Marrast savait pourtant qu'elle était du ressort de la police municipale, et qu’on y travaillait sans relâche.

LA PRÉFECTURE pE POLICE. 4 77

Je dus mettre ordre à cette tentative d’escamotage, en publiant que je ferais arrêter et punir, conformément au code civil, quiconque paraîtrait sur la voie publique en usurpation de fonctions.

Bien déterminé à sévir rigoureusement, je transmis cet ordre aux commissaires de police.

En même temps, j'annonçai ma résolution au ministre de l’intérieur, qui dut s’expliquer sur cette affaire avec M. le maire de Paris. M. Marrast argua de son ignorance; il avait cru que les gardiens de Paris devaient dépendre de son administration. Il ne paraissait point disposé à céder sur son prétendu droit. La discussion fut vive. La prétention erronée de M. Marrast y fut traitée de mauvaise foi, et le ministre vint m’annoncer que le corps des gardiens de Paris resterait, comme de juste, dans les attributions de la Préfecture de police.

L’idée mère de cette organisation émanait de Ledru- •

Rollin; car il comprenait aussi qu’il était temps d’en finir avec les allures brutales des sergents de ville, et qu’il était nécessaire d’établir un réseau de siireté pour envelopper la ville dans toutes ses parties. Une police de gardiens, bien faite, tout en rendant les vols et méfaits presque impossibles, serait également très- puissante à prévenir les émeutes. L’agitation populaire, lorsqu’elle n’est pas à l’état réel d’insurrection, est facile à calmer par des moyens pacifiques. Pour mon compte, je n’en ai pas employé d’autres pendant près de trois mois, et j’ai toujours réussi.

La Préfecture de police, en effet, avait obtenu de tels résultats pour la sécurité publique, que tout le monde fut forcé de me rendre justice, et le Constitutionnel luimème, dont les rédacteurs, à coup sûr, ne sont pas de mes amis, publia, le 9 avril, la note suivante:

« Chaque jour, les rues de Paris deviennent plus tranquilles. On n’y voit plus de promenades, drapeau et tambour en tète; plus de pétards, plus de chants inattendus au milieu des rassemblements. Des étalagistes n’encombrent plus les rues fréquentées et n’entravent plus la circulation. Nous félicitons sincèrement le citoyen Caussidière de ces progrès très-marqués vers l’ordre public. Qu’il persévère, et il contribuera, plus qu’on ne pense, à ranimer la confiance et le crédit. »

nr

Page 1