CHAPITRE XVII
La fêle «le la Concorde. — Après le 13 mai! — Les fêtes monarchiques. — La joie par ordre. — Le Peuple acteur et spectateur. — Droit au travail. — Chefs-d’œuvre de chaque corps d’état. — Les cornes dorées. — 300 jeunes filles. — Les ouvriers du Luxembourg.
— La première révolution. — Ordre et discipline. — Cinq heures du matin. — Les couronnes de fleurs. — Commencement du défilé.
— Les 86 bannières des départements. — Les jeunes filles lançaut des fleurs. — Le banquet au milieu du champ de Mars. — Les billets lilas. — Grande confusion. — Plus d’eau ! — Le Conservatoire et le ministre du commerce. — Les blessés de février et Ledru-fiollin. — Les jeunes filles et Charles Blanc. — La baguette de Moïse.
— Le factotum de la chambre. — Fête fnal nommée. — Un mois après!
La fameuse fête de la Concorde } qui avait éprouvé tant de vicissitudes, arrivait bien, après les scènes du 18 mai !
Remise de jour en jour, comme nous l’avons raconté, elle perdit toute couleur de fusion fraternelle et cet enthousiasme unanime qu’elle aurait pu avoir un peu auparavant.
Depuis quarante ans , toutes les fêtes monarchiques avaient été organisées selon le même programme : des revues, des théâtres en plein air, des mâts de cocagne, des feux d’artitice ; la joie par ordre. 11 appartenait à la République de sortir de cette voie rebattue.
Si 8 DEUXIÈME PARTIE.
C’était, certes, une idée nouvello que d’essayer une fête entièrement populaire, où le peuple fût en même temps acteur et spectateur.
La Répubblique de Février n’avait-elle pas écrit en tête de son manifeste : Droit au travail , honneur aux travailleurs !
La fête du 21 mai devait être la consécration de cette promesse.
En effet, tous les divers corps d’état, sous la direction du citoyen Charles Blanc, prêtèrent avec empressement leur concours gratuit. Chacun d’eux créa un chef-d’œuvre de son art., et l’entoura d’emblèmes allégoriques , d’une rare élégance#. v * • • *
Dans cette grande solennité, tous les hommes utiles , tous les producteurs, jadis dédaignés par le pouvoir et par l’aristocratie bourgeoise , allaient faire eux-mêmes les honneurs de leur fête à la représentation nationale et aux délégués des départements.
Que de plaisanteries n’a-t-on pas lancées sur les cornes dorées des bœufs traînant le char de la Liberté !
Que de choses absurdes n’a-t-on pas écrites au sujet ;• des 800 jeunes filles du Peuple, inaugurant le triomphe i' de la révolution !
Ah ! si à une autre époque, on eût choisi 800 héritières aristocratiques et bourgeoises pour assister à quelques mariages princiers, un aurait trouvé l’invention admirable , et tout le personnel digne et bien choisi. Mais des filles du Peuple pour orner une fête, c’était par trop présomptueux ! *
Le ministère de l’intérieur ne s’était nullement immiscé dans le choix de ces jeunes filles. Les délégués des ouvriers du Luxembourg ont eu seuls le droit de former la liste. Ainsi tombent naturellement toutes les inductions malveillantes émises à ce sujet* -
A toutes les époques, excepté aussi dans la première révolution , il n’y avait de fête possible qu’à l'aide de nombreuses escouades de sergents de ville et de garde municipale ; mais dans cette fête populaire, à laquelle 600 mille personnes ont pris part, le Peuple lui-même, avec les délégués de Juillet et des combattants de Février, suffit à protéger le bon ordre.
200 hommes à larges chapeaux gris, habit et pantalon noirs, portant pour tout signe distinctif un brassard tricolore, ont, depuis la Bastille jusqu’au Champ de Mars, maintenu la discipline au milieu de cet immense cortège.
Le Peuple comprenait que tous ces hommes étaient peuple comme lui, et il leur obéissait.
Le matin, des cinq heures, à chaque station indiquée, on voyait sur les boulevards les préparatifs de chaque corporation, préludant à l’embellissement de son chef-d’œuvre. Les jeunes filles se réunissaient à la Bourse et au ministère de la marine , pour y recevoir leurs couronnes. La plupart, bien certainement, n’avaient pas dormi; quelques-unes même ne s'étaient pas couchées, tant elles attachaient d’importance à cette cérémonie. ~
Dès quatre heures, le Champ de Mars était déjà envahi par une foule nombreuse.
Beaucoup cependant doutaient encore que cette fête eût lieu, et la veille, les ouvriers des échaffaudages avaient môme refusé de travailler. Aussi, à dix heures, plusieurs trophées étaient encore inachevés. Les gradins et amphithéâtres adossés à l’École militaire étaient loin d’être terminés.
Néanmoins , tous les corps invités et de nombreuses ’ dames arrivaient en foule, munies de billets.
La représentation nationale était à son poste vers dix heures du matin ; et immédiatement commença le défilé de chaque industrie accompagnant son chef-d’œuvre.
Les vainqueurs de la Bastille, les décorés de Juillet et les combattants de Février, semblaient venir, leur étendard en tête, offrir à la République le fruit de leurs communs efforts pour la conquête de la liberté.
Les 86 bannières, portant le nom de chaque département, passèrent entourées de leurs délégués respectifs.
Chaque char était suivi de deux ou trois cents jeunes filles chantant des hymnes patriotiques ; et ce fut là, en face de l’estrade où siégeait la représentation nationale, qu’elles donnèrent une marque délicate de leur amour et de leur respect , en lançant spontanément les fleurs qu’elles portaient à la main; et tous les représentants tinrent à honneur de ramasser un de ces bouquets.
Mais le programme de la fête, tant de fois modifié, se trouva bien insuffisant, lorsqu’il s’agit du banquet fraternel, préparé dans le milieu du Champ de Mars.
Qu’on se figure une tente contenant une table de 80 à 100 couverts, autour de laquelle devaient s’asseoir alternativement, d’abord huit à neuf cents députés , trois à quatre cents maires ou adjoints des communes environnantes, tout le corps diplomatique, les diverses autorités de Paris et des départements voisins, les dames porteurs de billets lilas , au nombre de douze à quinze cents , enfin , tous les membres du Conservatoire , qui avaient prêté le charme de leur talent à celte cérémonie. ''
Tels étaient matériellement les préparatifs faits pour celte partie du service.
Aussi jamais confusion ne fut plus grande; jamais parcimonie plus mal calculée.
A onze heures, les représentants prirent place à table, et comme les ordres les plus formels avaient été donnés pour que nulle autre personne ne fût admise, les dames même furent comprises dans cette consigne.
Mais de toutes parts on fit irruption dans la lente du banquet , si bien qu’un peu après , il ne restait plus ni rafraîchissements ni vivres pour l’immense majorité des acteurs de la fête, qui suivaient le cortège depuis dix heures du matin.
L’eau même manquait totalement.
Dans cette extrémité, les dames mourant de faim, les délégués étrangers, tout le monde invoquait les autorités pour obtenir satisfaction.
Le Conservatoire porta plainte au ministre du commerce, le citoyen Flocon, qui fut sur le point de signer gravement un bon pour un tonneau d’eau.
Les blessés de Février s’adressèrent au citoyen Ledru- Rollin, qui, quoique membre du Gouvernement, n’avait aucun pouvoir direct
Les jeunes filles présentèrent leur requête au directeur des beaux-arts, le citoyen Charles Blanc, qui regretta bien de n’avoir pas la baguette de Moïse pour frapper le rocher. Enfin l’intendant, le factotum de la Chambre, le citoyen Degousée vint au secours des commissaires, et tout arriva en abondance, quand il n’y eut plus besoin de rien.
Ainsi se termina cette fête qui coûta plus d’un million, et qui mérita si bien son nom de Fête de la Concorde , qu’un mois après, le Peuple avait repris les armes pour réclamer les conséquences de Février!