‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 17 sur 142 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

émigrés, par des corporations et des bataillons de toute arme. Il défila pendant trois heures et demie, au milieu de deux haies vivantes.

Un soleil doré rayonnait sur cette piété populaire, et faisait entrer dans les cœurs l’espérance, cette dernière religion de l’homme.

Au moment où les corbillards arrivèrent près de la colonne, les parents des victimes se précipitèrent en foule vers les caveaux ; le secrétaire général du Gouvernement provisoire s’avança alors vers eux, et leur adressa ces paroles :

« Citovens,

« Les affections de la famille, quelque saintes qu’elles soient, doivent faire place aujourd’hui aux grandes affections de la patrie.

« Les parents que vous avez perdus, les enfants que vous pleurez, morts pour la République, sont, avant tout , les fils de la République : c’est à elle à glorifier leurs funérailles. I^aissez au Gouvernement provisoire la pieuse mission d’exprimer à la fois les angoissés de la douleur privée et le sentiment profond de la reconnaissance et de la douleur publiques. »

l‘ib MÉMUIKES UB CAUBSlülERE.

Les parents des victimes, avec une résignation touchante, se retirèrent devant les membres du Gouvernement provisoire , lesquels se placèrent sur le terre-plein de la Bastille, Les cris de vive la République empêchèrent longtemps le citoyen Dupont de l’Eure de se faire entendre.

Lorsque le silence fut rétabli, le président du Gouvernement provisoire dit:

€ Citoyens,

« Je suis profondément affligé d’avoir à porter la parole pour l’objet qui nous rassemble.

« Personne plus que moi ne désirerait payer aux malheureuses victimes, aux glorieuses victimes de notre belle et dernière révolution, le témoignage de la reconnaissance qui leur est due ; mais mes forces ne me permettraient pas de me faire entendre; plusieurs de mes collègues du Gouvernement provisoire se proposent de le faire, et ils vous diront mieux que moi quelle est la grande et douloureuse solennité qui nous rassemble au pied de ce monument. Qu'il me soit seulement permis de déposer cette couronne de lauriers et d’imnH>rtelles sur les cercueils de ceux qui vont bientôt

CUAP1TB£ V.

reposer |>rèB de nos frères morts en 1830 pour la liberté!

« Vive la République ! »

De vives et unanimes acclamations éclatèrent; aussitôt le cri de vive la République retentit de toutes parts!

Le citoyen Crémieux, membre do Gouvernement provisoire , prit ensuite la parole en ces termes :

* Citoyens, le gouvernement déchu était fondé sur le culte d’un seul homme.

< Aux volontés de cet homme il sacrifiait l’honneur, la gloire, les plus chers intérêts de la France» La carrière de ces tristes pouvoirs est irrévocable-‘ ment tracée; ils ne vivent que pour la corruption, et c’est par là qu’ils périssrat. Le gouvernement que vous avez chassé descendait dans toutes les consciences pour les séduire, pour les corrompre. Après un éphémère succès de quelques jours , la conscience publique s’est soulevée tout entière.

« Notre hère France a poussé contre lui le cri unanime de réprobation, et il a disparu.

« Sur ces ruines que le temps ne relèvera pas, le Roupie prit pour symbole éternel de la Révolution : Liberté, Egalité, Fratei'oité!

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« Liberté, Égalité, Fraternité! c’est là, citoyens, la condamnation du passé et l’œuvre du présent, l’œuvre de l’avenir. Prenons à tout jamais pour but, pour unique moyen de gouvernement, la morale, la pureté du cœur et la justice. »

Des bravos retentirent de toutes parts; un immense cri de vive la République fut la prière mortuaire que la foule jeta sur la tombe de ses frères !

Et chacun se retira avec le calme d'une bonne action.

Déjà , le dimanche précédent , 27 février, le Gouvernement provisoire s’était rendu à la colonne de Juillet inaugurer la République, et le Peuple avait entendu MM. Ârago, Dupont de l’Eure et Grémieux. La solennité religieuse du 4 mars fut une nouvelle consécration de l’avenir républicain, conquis sur les barricades. L’idée triomphait; elle avait pris racine dans le cœur de la population.

Quelles que fussent désormais les tentatives réactionnaires, la République était adoptée; son développement pouvait être plus ou moins lent et enfanté avec plus ou moins d’elforts ; mais le principe avait été compris, et devait bientôt remuer la vieille Euro|)c jusque dans scs fondements.

cuAi’irRË V.

Gloire à vous, viclimes généreuses de la liberté ! Votre sang n’aura point arrosé un terrain stérile! Les peuples nos voisins ont tressailli à l’appel de la France. Qui sait même, et j’en ai le pressentiment, bientôt ces nouveaux fils de la démocratie devanceront leurs aînés dans la voie du progrès ; car, de même qu’ils auront à soutenir des luttes plus violentes , de même l’immensité de leurs efforts amènera chez eux une solution plus radicale.

Depuis longtemps la France a donné l’initiative du progrès social. Que les divisions et les ambitions personnelles ne viennent point l’arrêter dan? sa mission d’institutrice des peuples ; elle perdrait le plus beau fleuron de sa couronne.

Après avoir brillé par la gloire des armes et par son génie littéraire, qu’elle se place au premier rang par son génie social et son amour de l’humanité : c’est là un idéal digne d’une aussi grande nation !

Tel fut l’ordre de pensées que m’inspira cette cérémonie , empreinte du cachet des temps antiques; je me disais : les hommes qui ont si peu de jours à passer sur cette terre, doivent-ils donc les employer à s’entre-déchirer? Tâchons, par nos œuvres , de faire triompher les vi-ais principes

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(l’ordre, c’est-à-dire l’esprit de fraternité, sans lequel il n’y a point de société véritable.

C’est en vertu de ces idées que je voulus faire de la Préfecture, qui n’avait jusqu’alors causé que de l’effroi , un instrument de conciliation et de fraternité.

Il y avait de grands obstacles à vaincre , mais j’avais une ferme volonté de réussir.

Le Gouvernement provisoire aurait pu, dès lors, essayer des réformes radicales, qui eussent été acceptées par le peuple avec enthousiasme.

Aussi, M. Garnier-Pagès disait-il, le soir du 4 mars :

« — Cette journée est immense comme résultat pour la République ; elle a ju-ouvé que les sympathies générales étaient en faveur de la Révolution.»

Il était aussi, lui, plus républicain ce jour-là que le 24 février!...

Ces cérémonies dans lesquelles le Peuple est appelé à jouer un rôle , agrandissent les idées , en même temps qu’elles épurent le cœur ; elles appellent le dévouement et font naître un esprit de coticorde qui relie les hommes.

Ën voyant Pbarinonie solennelle et enthousiaste qui avait présidé à cette fête des morts , quel est

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celui qui n’a pas senti remuer en sui toutes les nobles passions et ne s’est point promis d’aider de tous ses efforts la sainte communauté qui se fondait. Les natures les plus mal douées furent peut-être elles-mêmes atteintes en ce moment par ce sentiment fraternel.

Aussi , cette fête rallia-t-elle beaucoup de citoyens autour des membres du Gouvernement provisoire , dont la tenue fut simple et digne pendant toute la durée de la cérémonie.

Pour moi, trop heureux de cet accord unanime, je retournai à mes travaux , plus confiant dans le sort de notre République. Le Peuple venait encore de la sanctionner sur la tombe de ses martyrs !

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