‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 29 sur 142 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

à favoriser celle que je conseillais pour le lendemain. •

Il fut donc convenu qu’on emploierait tous les moyens pour calmer la population pendant la soirée, et qu’on se réunirait le lendemain matin, à onze heures, sur la place de la Concorde. Immédiatement, j’envoyai des exprès dans les divers quartiers de Paris et dans la banlieue, annonçant que, le 17 mars, le Peuple devait se rendre à l’Hôtel de ville, pour féliciter le Gouvernement provisoire du décret qu’il avait rendu, et lui promettre appui, lorsque ses efforts tendraient à doter la nation d’institutions démocratiques.

Le Luxembourg, de son côté, et les clubs populaires, prévinrent les corporations d'ouvriers et tous les groupes de citoyens amis de la révolution.

Aussi, dès neuf heures du matin, le 17 mars, la grande avenue des Champs-Elysées se remplissait de foule, et bientôt une colonne se forma dans un ordre admirable, depuis l’Arc - de -Triomphe jusqu’aux Chevaux de Marly. Chaque corporation, chaque club, avaient en tête leur étendard avec des inscriptions significatives.

Avant midi, l’immense procession traversa la

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place (le la Concorde et défila sur les quais vers l’Hotel de ville.

Lorsque les premiers rangs y arrivèrent, les derniers touchaient encore au Louvre, et de nouvelles corporations, paraissant de tous côtés, formaient de nouvelles phalanges, et renforçaient encore cette patriotique armée, rangée en silence autour de la place.

Durant la marche triomphale du Peuple, je recevais, de minute en minute, des rapports attestant le calme le plus complet. J’avais prié mes amis et un certain nombre de Montagnards de tenir la tête du cortège, afin d’entourer, au besoin, le Gouvernement, d’unegarde sûre etdévouée. J’étais bien convaincu que nul insensé n’oserait apporter le trouble dans une réunion inspiri-e d’un enthousiasme si unanime. Néanmoins, je voulais être parfaitement tranquille sur les résultats de cette journée.

Une députation d’une quarantaine de délégués des corporations et descluhs fut admise auprès du Gouverneimiiit provisoire, et un citoyen lut une adresse dans laquelle, après avoir protesté contre la manifestation menaçante des grenadiers du 16 mars, on demandait réloigncmeni des troiqies déjà

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rappelées dans Paris et l’ajournement au 51 mai des élections pour l’Assemblée nationale.

Car, tout en témoignant de son ardeur révolulutionnaire et de sa sympathie pour le gouvernement de février, le Peuple s’inquiétait déjà des luttes qu’on devinait entre les membres de la Commission, en même temps que des intrigues des anciens royalistes dans toute la France. Il supposait qu’en reculant le jour des élections, le sentiment républicain s’étant implanté davantage sur notre sol, la composition de l’Assemblée nationale y gagnerait en énergie et répondrait mieux aux nécessités de la situation. Ce fut une erreur du Peuple qui, à la vérité, ne s’attendait pas à voir la révolution si perfidement combattue et pervertie par la majorité de ceux même qu’on avait nommés pour la défendre. Ce fut aussi une faute du Gouvernement que cette prorogation du vote électoral. Les conservateurs en profitèrent mieux que le parti populaire, et les hommes condamnés par Février reparurent presque tous pour constituer une république à laquelle ils s’étaient toujours opposés. Le résultat a bien prouvé que pour faire une républi que, il faut des républicains.

Le Gouvernement fut assez embarrassé devant I. 43

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celte attitude du Peuple., exigeant qu’on délibérât, séance tenante, sur ses volontés. Les vrais représentants de la révolution osèrent seuls prendre la parole. Louis Blanc montra surtout, en cette circonstance, une grande dignité et une éloquence véritable. H déclara que le plus ferme désir du Gouvernement provisoire était de marcher avec le Peuple, de vivrez pour lui, et, s ille fallait, de mourir pour lui ! Les applaudissements l’interrompirent; mais, sur l’insistance de quelques membres des clubs, Ledru-Rollin ajouta qu’il avait consulté les commissaires des départements et qu il attendait la réponse de la France ; qu’il s agissait de l’établissement sérieux et définitif de la République proclamée sur les barricades. Ses chaleureuses paroles excitèrent de nouveau l’apptubalion du Peuple.

Alors Gabet et Sobrier conjurèrent le Gouvernement de veiller au salut public; et, comme celuici attestait la confiance du Peuple aux dictateurs provisoires :

■ g Pas à lousl s’écria une voix de la foule. »

' Ce mol caractérise à merveille le mouvement du 17 mars, qui était franchement révolutionnaire et républicain.

CHAITIRK I\.

Un autre délégué alla même jus(|u’à interpeller M. Lamartine.

M. Lamartine répondit assez ubscurément, dans son magnifique langage. Sur le renvoi des troupes spécialement, il assura qu’il n’y avait pas de trou-^ pos à Paris, et qu’on n’avait même pas songé à les rapprocher de la capitale.

« Il faudrait, dit-il, que le Pouvoir fût insensé, après ce qui s’est passé, après que la royauté déchue a vu se fondre quatre-vingt mille hommes de troupes contre le Peuple désarmé de Paris, pour songer à lui imposer, avec quelques corps d’armée épars et animés du même républicanisme, des volontés contraires à vos volontés et à votre indépendance. Nous n’y avons pas songé, nous n’y songeons pas, nous n’y songerom jamais. La République, à l'intérieur, ne reut d'autres défenseurs que le Peuple armé. Voilà la vérité , rapportez-la au Peuple. »

C’est pourtant M. Lamartine qui, un mois plus tard, comme il l’a raconté à la commission d’enquête, fit tous ses efforts pour rappeler les soldais dans Paris et les op|)oser au Peuple républicain.

Et, partageant la répulsion de M. Arago pour

MÉMOiKËÜ Dë CAU8S1DIËRK.

les manit’eslations populaires, M. Lamartine finissait ainsi :

€ Prenez garde à des réunions de ce genre, quelque belles qu’elles soient. Les 18 brumaire du Peuple pourraient amener, contre son gré, les 18 brumaire du despotisme. >

\j& députation se retira. Les ouvriers qui couvraient la place demandèrent que le Gouvernement parût sur les marches de l’Hôtel de ville. Son arrivée fut accueillie avec acclamation, et Louis Blanc prononça un nouveau discours. Car, en ces premiers temps révolutionnaires, il y avait deux hommes, bien attaqués depuis par leurs collègues, qu’on mettait toujours en avant, quand il s’agissait de calmer le Peuple et de sauvegarder le Gouvernement provisoire.

Les colonnes de travailleurs défilèrent ensuite pendant plus de deux heures et se dirigèrent vers la Bastille.

Un groupe d’environ 10,000 hommes se rendit au ministère de l’intérieur, où M, Ledru-RoHin chercha à les réconcilier avec l’armée, qui dèslors, en effet, rentrait petit à petit dans l’intérieur de la ville, pour la défense et la satisfaction des conservateurs.

CHAPÎRF. IX.

Lfi lendemain, le Gouvernement provisoire prorogea les élections de la garde nationale, ce qui impliquait également la prorogation des élections de l’assemblée constituante. Il éluda la question de l’armée. On remarquait, dans la proclamation, le passage suivant : *

« Le Gouvernement provisoire croit de son devoir de vous remercier de la manifestation si imposante dont vous avez donné hier le magnifique spectacle.

« Proclamé pour ainsi dire , sous le feu du combat et dans le premier moment de la victoire , le Gouvernement provisoire a vu hier ses pouvoirs confirmés par ces deux cent mille citoyens , organisés comme une armée , marchant avec le calme de la puissance, et qui, par leurs acclamations, ont apporté à notre autorité transitoire la force morale et la majesté du souverain.

« Peuple de Paris, vous avez été aussi grand dans cette manifestation , si régulière et si bien ordonnée , que vous aviez été courageux sur vos barricades ! »

De son côté, le commandant supérieur de Paris élicitait le Peuple d ans un ordre du jour :

MAMOIRKS de CAUSSIDIERE;

« Citoyens,

« Vous vous êtes levés pour fêter le triomphe de la République. Cette manifestation spontanée , eet élan f enthousiasme, inspiré par l’amour de la patrie, vous honorent et honoreront la France.

« Dans quel autre pays du monde pourrait-on voir deux cent mille hommes , unis comme deux cent mille frères, marcher avec plus de dignité dans leur indépendance? Voilà bien la majesté du Peuple !

€ Au milieu de vos chants patriotiques, vous demandez des armes : à quelles mains plus dignes de les porter pourrait-on les confier ? Vous en aurez tous ! La garde nationale ainsi agrandie sera la plus solide colonne de notre République naissante. »

Hélas ! qui donc a divisé si promptement la population parisienne, jusqu’à pousser les citoyens à la guerre sociale ?

Quel est le Sainson qui a ébranlé cette colonne (lu temple démocratique ?

En moins de trois mois , ce Peuple majestueux

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