‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 75 sur 142 · II · texte numérisé non relu

II

Oq aurait pénétré jusqu’à moi pendant mon sommeil, et l’on m’eût égorgé.

Ensuite, on s’emparait des armes. de la Plréfocture, et, à l’aide des aillés du dehors, on proelamait l’insurreclion. Quelques complices, restés à l’Hôtel de ville, devaient tenter le même coup.

Ce projet fut modifié : on me savait armé, on voulut prévenir ma résistance. Comme je me couchais fort tard, il fut décidé qu’une députation se rendrait auprès de moi pendant la nuit et me poignarderait à l’aise.

La plaisanterie me parut un peu forte. Je fis suivre l’affaire par ceux qui me l’avaient révélée, mais dans l’inlenlion de l’étouffer avant qu’elle ne transpirât en public.

Sur ces entrefaites, le colonel Rey, commandant l’Hôtel de ville, vint me visiter. Je rengageai à se mettre sur ses gardes; il me répondit qu’il avait déjà des présomptions d’attaque.

J’avais reçu du Gouvernement l’ordre de faire arrêter Rianqui. Il manquait à cet ordre les signatures de Louis Blanc et Albert, momentanémentabsents du conseil. M. de Lamartine amt obstinément refusé la sienne. Je chargeai le commissaire de police Bertoglio de cette arrestation. Il<

Digiti.

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GHAPtïBE V. Si

86 transporta, avec quatre agents, dans la maison occupée par Bianqui; il en laissa deux dans l’allée et les deux autres sur l’escalier. Après avoir frappé à la porte de l'appartement, il fut introduit dans une première pièce où'se trouvaient une vingtaine d’individus armés , qui l’examinèrent d’un air soupçonneux. Il reconnut tout de suite que l’arrestation était impossible, et se retira après quelques propos insignifiants, échangés avec Bianqui.

On prit de nouvelles mesures pour s’en emparer, et une surveillance active fut exercée; mais il ne coucha point, cette nuit-là, chez lui, et redoubla de défiance et de pi^autions.

On pàt plus tard, le Gouvernement fit retirer l’ordre d’arrêter Bianqui, et M. l..aiidrin, procare»r de la République, m’en prévint par la let^e suiTante :

« Mon cher Gaussidiere,

« Ivrf) Gouvernement, au reçu de ma lettre, m’a fait demander; il m’a dit qu’il ne saurait autoriser la mise à exécution des mandats d’amener ; ainsi je- rengaine mon compUment, et voilà notre responsabilité à couvert !

« J’avais écrit, dans les termes convenus ; il m’a prié de faire surveiller exactement les /lommes suspects.

« Cela regarde Caussidiere, ai-je répondu, et il n’y manquera pas.

c 3 mai, 1848.

< Salut, fraternité,

< Iandrin. »

Ën me rendant compte du résultat de sa démarche, M. Bertoglio m’affirma avoir vu, parmi ceux qui gardaient Blanqui, le sieur Dormes, chef de Montagnards. Le soir même, dès que celui-ci fut rentré à la Préfecture, j’envoyai cinq hommes pour l’arrêter. Il ameuta les siens, qui ne voulurent point le laisser prendre, coururent aux armes et menacèrent de tout mettre à feu et à sang, et de faire sauter la Préfecture. La partie saine des Montagnards saisit aussi ses armes, et une lutte sanglante allait s’engager, lorsque je fus averti de ce qui se passait.

Il était onze heures du soir. Les insurgés s’étaient retranchés au fond d’une cour obscure.

CH.VP1TBB V.

J’ëcartai tous les miens, et, haletant d’indignation, je descendis seul au milieu de la révolte :

— Je sais que vous conspirez contre moi, leur dis>je. Quels sont donc ceux qui doivent venir me poignarder dans la nuit? Me voici à leur merci. Vousêtes tous armés, et contre qui donc? Vous éics les derniers arrivés , et vous voulez faire la loi ! Vous n’êtesque des instruments de désordre. Êtes-vous donc jaloux de mériter le titre de brigands que vos ennemis vous donnent? Je ne livrerai point aux tribunaux ceux qui couvent de mauvais projets ; mais vous sortirez de la Préfecture ; une épüralion sera faite, et Dormes ira coucher en prison.

La plupart, voyant que les choses étaient allées trop loin, se groupèrent autour de moi. Dormes nia effrontément sa culpabilité et me supplia de le laisser, cette nuit encore, avec ses camarades . Il promettait de se constituer prisonnier, le lendemain.

Je fis déposer les armes, et la nuit se passa en surveillance, mais sans bruit.

Le lendemain matin. Dormes voulut sortir. Il fut arrêté.

Je rassemblai alors les chefs des Montagnards, et leur intimai l’ordre de se retirer à la caserne Saint-Victor, où ils auraient à s’épurer, eu pro-

UËH0IRB8 DE CiDSSIDIERE.

cédant au renvoi des hommes tarés, qui, depuis quelque temps, avaient été admis trop légèrement parmi eux. Ils abandonnèrent la Préfecture dans la journée, au nombre de quatre cents, et ne lais* sèrent qu’un poste de trente hommes de service- Le soir même, il y eut encore quelqnes projets de révolte qui avortèrent , et dont Ledru*Roilin m’avait averti par ce billet :

4 Cabinet du ministre de l’intérieur,

« Paris, 19 avril 1848.

< Mon cher Caussidiere,

« J’apprends ce soir, par Albert, qui vient de voir un Montagnard en qui il a une confiance absolue, que les hommes que vous avez fait sortir de la Préfecture dans la journée veulent tenter un mouvement cette nuit; ils ont montré on grand nombre de cartouches dont ils sont disposés, disent-ils, à se servir.

€ Albert regarde ceci comme certain; moi, je n’y crois pas. Cependant, par mesure de précaution, faites vérifier et prenez des mesures, en environnant leur casernement de nombreuses pa-

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trouilles. S’il fallait des recfo rts,' écrives tout de suite, que je fasse sortir de la garde mobile, sur laquelle on peut compter.

« Je le répète, je n’y crois pas; maisiAibtrtest tellement convaincu de la véracité de son confident, que je ne dois rien négliger.

€ La tentative se ferait sur la Préfecture et l’Hôtel de ville.

€ Bonne nuit, coinnie à l’ordiiiaire, en ne dormant pas.

« Ah! que Saint-Just avait raison!

* Tout à vous,

« LEDia-R0LLI.> . »

Depuis deux mois, les Montagnards ne m’avaient point quitté. Toujours, autant que possible, j’avais fait droit aux demandés qui me paraissaient justes, et repoussé avec fermeté les exigences en dehors de la raison. Ils partirent avec regret; mais les plus sages comprirent cependant l’utilité de, cette émigration; en même temps qu’ils me promirent de renvoyer toutes les brebis galeuses ; ce fut leur expression.

Au bout (le deux jours, ils avaient, en effet, ren> voyé quatre-vingts hommes, et n’augmentèrent plus leur nombre jusqu’à leur licenciement, qui eut lieu le i6 mai.

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