‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 91 sur 142 · CHAPITRE \fl · texte numérisé non relu

CHAPITRE \fl

i5 mai. — Pouvoir dictatorial du présidrnt dp l’Asacmbiée. — Lettre de M. Bûchez. — Une poignée de factieux. — Une lettre au président, à la Cmmisslon exécutive et au général Courtais.

— Post-scriptum. — Les Muntagnards et la garde républicaine.

— Le colonel Caillaud à la caserne Saint-Victor. — Luxation au genou. — Réponse à la Commission exécutive. — Point d'ordres.

— Mesures tardives dit Gouvernement. — Lettre de Garnier- Pagès et .\rago au ministre de l'intérieur. — M. Recurt. — La manifestation. — 130,000 hommes. — Cent corporations. — La pétition pour la Pologne. — Euvaliissement du palais. — Un coup de fusil. — La salle des pas-perdus. — Le général Courtais. — La salle des séances. — M. Wolowski. — Tumulte. — Les tribunes publiques. — Craquement de l'édifice. — Le peuple maître de l'Assemblée. — Le Monileur. — Fuite des députés. — Nouveau Gouvernement provisoire. — L Hôtel de ville. — La garde nationale. — Les prisonniers de Vincennes. — Un rôle imprévu.

Le président de l’Assemblée nationale avait été investi d’un pouvoir dictatorial qui l’autorisait à convoquer au besoin toutes les forces de Paris et de la province pour la défense de l’Assemblée.

Depuis son investiture, il en agissait ainsi et avait

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fait ('hoix de commissaires à sa convenance ; je devais me conformer à ses ordres. La responsabilité pesait donc tout entière sur lui pour la sécurité de l’Assemblée.

Le 14 mai au soir, j’avais reçu de M. Bûchez une lettre dont voici un extrait :

€ On se prépare à reprendre demain ce qui a été en partie manqué hier. La préoccupation de tous ces désordres est de nature à déranger les importants travaux de l’Assemblée nationale. Une poignée de factieux, de fous et d’étourdis, attente ainsi à la souveraineté même du peuple.

« Je vous prie de prendre toutes les mesures néc.c8saire8 pour que le mouvement avorte , et n’approche pas même du voisinage de l’Assemblée . Agissez babilemeut et vigoureusement, comme vous l’avez fait hier; mais que, comme hier , nul attroupement n’arrive seulement à la vue du palais de r.\ssemblée.

«Salut et fraternité.

« Le jnrésidmt de l’Assemblée ttaltonale ,

« Bi'chez. »

CHAPITBK Xrt.

Je lins eonseil avec plusieurs ‘élTiployes (leU Pbéfeclure : il fut décidé qu’aucun placard ne serait alfiché, afin de ne pas compromettre la valëur de ces avis au peuple, qu'on doit ménager pour les circonstances importantes. Je ne pouvais deviner alors la gravité des événements du lendemain.

Mais, le matin du d’après de nouveaux renseignements, j’écrivis la lettre suivante au président de l’Assemblée nationale, pour l'informer de ce qui se passait. Deux lettres, dans le même sens, furent également adressées, l’une à la Commission exécutive, l’autre au général Courtais ;

« Citoyen président ,

« Il y a ce matin réunion d’un grand nombre de citoyens, qui se proposent de se porter à la Ghaitibre pour manifester leurs sympathies en faveur de la Pologne, et provoquer une décision de la part de l’Assemblée.

« Cette manifestation sera faite sans armes, et il n’y a de tèoübles à craindre que de la part de quelques membres du club Blanqui, dont la réunion a lieu en ce moment au boulevard du Temple, et qui

l:U) MÉUOIHKS Dt: C.VUSSiOiKRK.

suTotil, dit-on, armés de pistolets, qu’ils tiendront cachés.

« Je prends mes mesures en conséquence, et si je puis me rendre à la Chambre , je vous tiendrai verbalement au courant de tout ce qui se passera.

« Salut et fraternité.

« Le préfet de police.

« P. S. Dix heures un quart. — J’apprends à l'instant que, nonobstant toutes les prévisions, plusieurs citoyens, dont le nombre peut grossir, se rendent en armes aux divers lieux de réunion ; ceux-ci seront soumis plus spécialement à une surveillance active. »

J’invitai le chef de la police municipale à fournir des gardiens en nombre suffisant aux commissaires de police Bertoglio et Dousseaux, en leur recommandant d’empêcher les masses d’avancer jusqu’au péristyle de l’Assemblée. Une /tfaiwre d’agents inostensibles fut établie depuis le boulevard jusqu’au pont de la Concorde, pour correspondre avec les iiulres et avertir le président Bûchez des mouvements de la colonne.

CHAPITHE Xri.

En même temps, je songeai à rassembler les Montagnards et la garde républicaine.

Les gardes républicains avaient été repoussés du service de l’Assemblée; et, le jour de l’ouverture, ils n’avaient obtenu qu’à grand’peine une place au cortège. De plus, ils s’étaient pénétrés de l’idée qu’on avait le projet de les licencier, attendu que, malgré les démarches de leur colonel et les miennes, ils attendaient vainement depuis un mois la confirmation des nominations d’officiers, acceptées par le ministre de l’intérieur.

Quelques compagnies avaient même dit qu’elles ne marcheraient pas, si elles étaient appelées à un service irrégulier, comme on paraissait vouloir l’exiger d’elles.

J’ordonnai qu’on fit venir cinq cents hommes à la Préfecture, et le reste fut consigné.

Le lieutenant-colonel Caillaud, que j’avais envoyé à la caserne Saint-Victor, pour connaître les dispositions des Montagnards, me transmit cette note :

« (htoyen préfet.

]omme vous me l’avez ordonné , je suis allé

('(2 iilalin à la caserne Saint-Victor pour ril’assurer, si les Montagnards iétaient dans Tititention dë se joindre à la manifestation en faveur de la Pologne. J*en ai trouvé un grand nombre dans la cour, occupés à faire l’exercice; ils iti’ont dit qüe telles étaient leurs intentions.

« Je leur annonçai que vous étiez instruit que des gens malintentionnés se trouveraient à cette réunion pour y répandre des idées autres que celles dont ils étaient animés ; qu’en conséquence, vous les engagiez à venir à la Préfecture pour y rendre des services, dans le cas où il y aurait tumulte.

€ Il a été décidé que vingt d’entre eux seulement se mêleraient à la manifestation , sans marques distinctives , afin d’arrêter les perturbateurs qui, eii leur nom, tenteraient de troubler l’ordre.

« J5 mai 1848.

, € Le lieutenant-colonel,

a GaILLADD. »

Ils arrivèrent, en effet, une heure après, au nombre de trois cent cinquante, à la Préfecture. Sur les onze heures du matih, je me levai avec la

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volonté (l’aller ij rAsseinbl(»e : il me fui même impossible de descendre l’escalier. J’avais Uli ^pancbement de la synovie et ne sentais plus fonctionner ma jambe droite.

Vers midi seulement, je fus appelé à la Commission exécutive ; mais mon indisposition me força (le répondre :

* La luxation rpji me retient au lit depuis trois jours ne me permet pas de me rendre près de vous; si cependant vous jugiez ma présence indispensable, j’attends vos ordres, et je me ferai transporter au petit Luxembourg pour assister à vos délibérations. »

J’attendis des ordres; on ne m’en envoya point.

Seulement, sur les deux heures, le citoyen Panisse, chef de la division de la police générale au ministère de l’intérieur, m’apporta un ordre de la (Commission exécutive, adressé au ministre de l’intérieur, pour opérer des arrestations.

Le mandat était ainsi conçu :

« Citoyen ministre,

< La Commission du pouvoir eXi-cUtif voüs in-

vite à prendre sur-le-champ les mesures suivantes :

« Faire offrir aux ouvriers des ateliers nationaux, âgés de 18 à 25 ans et non mariés, un engagement dans l’armée, et renvoyer tous ceux qui refuseraient de s’engager ;

€ Prescrire aux maires des arrondissements de Paris la plus grande sévérité dans l’accomplissement des formalités exigées pour l’inscription sur les contrôles des ateliers nationaux ;

« Faire arrêter sur-le-champ les individus les plus notoirement compromis dans les complots organisés pour renverser l’Assemblée nationale et le Gouvernement.

t Salut et fraternité.

f G;iRMEB Pagès, F. Arago.

€ Paris, 15 mai 1848. »

C’est alors que j’envoyai mon secrétaire général pour avoir des prescriptions plus explicites. Le ministre Recurt était en train de dicter un nouvel ordre, lorsque ses bureaux furent envahis, et il fit lacérer la pièce commencée. Dans le cours de la

CHAPITRB XII.

journée, divers rapports m’étaient parvenus siucessivement. La manifestation , forte d’environ cent cinquante mille citoyens, arrivée au pont de la Concorde, en avait forcé le passage, gardé par un détachement de garde nationale. L’enthousiasme que cette immense colonne avait rencontré le long de sa route, l’ardeur du soleil, l’absence de nourriture depuis huit heures du matin , l’électricité qui circule dans les foules, les cris patriotiques , tout cela avait augmenté l’excitation générale, lorsque, vers deux heures, le.< premiers groupes se présentèrent aux portes du palais de l’Assemblée.

Il n’y avait, d’ailleurs, aucun projet bien arrêté.

On comptait près de cent corporations différentes, avec leurs bannières particulières et leurs chefs, qui tous avaient la prétention de conduire leur monde et de faire à leur guise, selon les chances du moment ; mais, au fond, ils voulaient surtout donner une impulsion démocratique à la Chambre, qui avait déjà trahi ses tendances réactionnaires.

Une centaine d’hommes, au plus, entra d’abord dans la cour pour présenter la pétition ; mais les nombreuses corporations agglomérées à l’autre ex- * trémité de la colonne essayaient aussi d’arriver à la

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Chauilu'e,ou du moins de s’en rappruch c. C’est ce qui occasionna cette presse compacte qui, de minute en minute, se refoulait aux abords de la porte principale.

Le seul moyen d’arrêter cette mer vivante eût été d’interdire d’abord le passage du pont par une force convenable; alors les environs du palais eussent été dégagés.

Les quelques gardes postés à l’entrée tinrent le plus possible ; mais les flots devinrent si formidables que la grille fut forcée, et l’inondation s’étendit jusque dans la cour intérieure.

Une autre circonstance fit entrer au moins cinq cents hommes d’un seul flot.

Un des soldats de garde dans la cour ayant, par mégarde, laissé tomber son fusil, le coup partit inopinément. Grande rumeur, nouvelle effervescence, et le cri : on assassine nos frères ! qui de cohorte en cohorte circula jusqu’à la place de la Concorde.

Toute la foule se précipita alors vers la porte du palais, et plusieurs furent littéralement étouffés.

On apprit bientôt que le coup de fusil était un coup de hasard ; mais le peuple disait : La troupe a donc ses armes chargées?

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