M !• MOIRES
en me cacliant sa présence ; nous nous querellions toute la soirée.
Il se vantait de n'avoir jamais aimé, de traiter les femmes h la hussarde. On dit que l'amour se présente souvent en tenant la haine par la main. C'est ce qui arriva.
Il buvait moins devant moi, il devenait presque aimable ; on le plaisantait beaucoup , mais cela prenait assez de force pour dompter la raillerie.
l'n jour, ma mère me dit :
— Tu devrais t'établir, j'aurais soin de ta maison ; cela te ferait une position ; je pourrais rester près de toi sans t'être à charge.
Celte idée me sourit: je donnai congé; ma mère chercha une boutique et en trouva une, rue (ieoffroy-Marie, n" *2.
.le louai un logement au n» 5, presque en face.
Pendant que nous nous occupions de nos préparatifs, je reçus une lettre de la Haye ; elle était du baron, que m'avait envoyé ma fausse sceur. 11 avait cessé ses rapports d'amitié avec moi parce que son service auprès du roi l'avait rappelé en Hollande.
Il me disait dans cette lettre qu'il venait d'être très-malade, ijue mon image était toujours préstMile à sa mémoire, cl <|ue ma présence avance
DE ci: LESTE MOG.VDOR Ml
cerail plutôt sa guérison que tous les secours de la Faculté.
Six mois avant ou six mois plus tard, je l'aurais envoyé promener avec cette fantasque proposition.
Mais elle arrivait fort à propos ; j'avais grand besoin de distractions. L'idée d'un voyage me souriait.
Une promenade en pays étrangers me semblait une excellente préparation à la carrière commerciale, dans laquelle je me proposais d'entrer.
Je n'bésitai donc pas un instant.
J'annonçai à ma mère que je partais le soir pour Anvers, que de là je gagnerais la Haye, que j'emmenais ma domestique et que je serais de retour dans six jours au plus tard.
Ma mère me conduisit au chemin de fer et pleura à cliaudes larmes en me voyant jiartir.
IMPRESSIONS DE VOVAGE.
Presque tous les hommes sont galants en voyage.
Pourtant, il y en a beaucoup qui, lorsqu'ils aperçoivent une l'emme dans une diligence, se sauvent en disant : « Allons dans une autre, nous ne pourrions pas l'umer. »
Deux jeunes gens, sur le point d'entrer dans la voiture où je me trouvais, refermèrent la porte pour aller chercher ailleurs ; après avoir visité le convoi, ils revinrent, n'ayant pas trouvé d'autres places; je vis sur leurs ligures qu'ils nie donnaient h tous les diables. J'aurais pu les rassurer, car je
fumais des cigarettes et le cigare ne m'incommodait nullement.
Mais je pris plaisir à les taquiner.
L'un d'eux, oubliant ce contre-temps, en prit son parti et voulut se dédommager, s'il le pouvait, par une histoire galante.
Je répondis par des oui et des non bien secs. 11 se rebuta et ne m'adressa plus la parole.
Si je n'étais pas très-bavarde, j'aimais au moins beaucoup à causer. Mes compagnons parlèrent bas , puis s'arrangèrent dans leur coin pour dormir.
Je n'avais pas sommeil, je voulais qu'ils me tinssent compagnie. J'avais réservé pour ce moment un moyen triomphant pour les dérider.
— Si vous voulez fumer, messieurs, leur dis-je, ne vous gênez pas, cela ne m'incommode pas, au contraire, j'aime l'odeur du tabac.
Ils fouillèrent en même temps dans leurs poches, et ne me dirent merci qu'après avoir cassé le petit bout de leurs cigares avec leurs dents.
Je suis sûre qu'à partir de ce moment ils me trouvèrent charmante, au travers du nuage de fumée dont ils m'enveloppaient.
Pour certaines personnes, fumer est un besoin plus impérieux que manger.
lii MEMUIRKS
Je les avais rendus si heureux, qu'ils nie comblèrent de politesses, d'attentions.
Ils poussèrent la complaisance jusqu'à m'apporicr de l'eau sucrée et des gâteaux dans la voiture, dont je n'avais pas voulu descendre.
D'abord , ils étaient lorl intrigués sur mon compte; puis,m'ayant reconnue pour m'avoir vue à l'Hippodrome, ils furent gais avec moins de retenue. De mon coté, je m'étais assurée que c'étaient des gens comme il faut, et qu'ils resteraient dans les limites convenables.
Ma bonne ronflait plus fort que la locomotive et ne fut pas la moindre cause de notre hilarité; elle tombait obstinément sur son voisin, qui entreprit de la caler avec sa canne et son manteau.
Elle dormait en équilibre avec des soubresauts impossibles à raconter... et nous de rire !
]1 faisait un froid atroce.
Gomme tous les gens qui n'ont jamais voyagé, j'étais partie corsée, ajustée, connue si j'allais à la noce; aussi, le matin, étais-je pâle , rompue de fatigue.
J'allai à l'hôtel de la Poste, à, Bruxelles; je dormis pendant (juclques heures, ce qui me remit lout-à-fail.
Aiirès déjeuner, je li> un luur dans la ville.
C'est Paris, moins les monuments et les Parisiens.
Toutes ces rues qui montent et descendent m'ennuyaient; d'ailleurs je n'avais pas le loisir de m' arrêter longtemps.
Je m'étais figuré que Bruxelles devait avoir un cachet particulier. Je rentrai désillusionnée, et je partis pour Anvers dans un mauvais chemin de fer qui nous secoua à nous bossuer le front les uns contre les autres. Heureusement que le chemin n'était pas long.
J'arrivai très-incommodée ; je demandai où se trouvaient les bateaux à vapeur faisant le service de la Haye; je m'adressai à un grand homme joufflu qui me laissa répéter trois fois, puis finit par me faire signe qu'il ne comprenait pas. Je l'envoyai au diable en français. Il me fit un grand salut.
Un employé vint m'annoncer que les bateaux à vapeur ne marchaient pas, à cause des glaces ; qu'ils reprendraient peut-être leur service dans une quinzaine de jours.
L'autre m'avait mal disposée, j'eus envie de battre celui-là ; mais, comme je n'aurais pas été la ])lus forte et que je n'ai pas la témérité de Lola- Monlès, je le pris par la douceur: je me donnai un air (l'imj)ortance, et je dis que j'étais atlendue