CHAPITRE XXIV
le monde encore plus renverse : l inquisition d'état et le conseil des dix deviennent facétieux.
On m'excusera , je le suppose , d'avoir songé a défendre ma peau, si Ton considère qu'a peu de frais un homme irrité trouve des gens prêts à donner un coup d'épée par derrière au passant qu'on leur désigne ; et que je suis trop distrait pour prendre garde a moi dans les rues. Le 17 janvier, je me rendis donc chez Sacchi, armé de mes plus grandes résolutions. Sacchi dînait chez le patricien Joseph Lini, demeurant k Saint-Samuel. Je courus au palais Lini. On u'était pas encore a table, et le capo-comico vint me parler dans l'antichambre.
— Je vous défends , lui dis-je sur le ton du sénateur Contarini, de faire représenter ma pièce des Drogues de F Amour a votre théâtre, ni demain , ni aucun autre jour.
— Comment ! qu'avez-vous? demanda le vieux tout ébahi.
— Je n'ai pas besoin de vous donner mes raisons , repris-je. Vous avez su mettre la pièce au théâtre malgré moi , vous saurez bien la retirer si vous voulez.
Songez à me satisfaire , ou vous perdrez mon amitié , ma protection , et tout ce que vous deviez en attendre pour l'avenir.
— Et quoi, signor comte! s'écria le capo-comico, ignorez-vous le vacarme et le scandale occasionnés par le spectacle manqué ? Ne vous rappelez-vous pas la fureur du public, rengagement solennel que j'ai pris de remettre a demain la cinquième représentation? Ne savez-vous pas que les tribunaux m'ont ordonné de tenir fidèlement cette parole ? Voulez-vous que l'on détruise la salle ou que l'on m'assomme? Signor comte , demandez-moi une chose possible.
— Bien décidément, repris-je, j'entends que ma pièce soit ensevelie et oubliée. C'est ma volonté; il faut qu'elle s'accomplisse.
— Signor corn te, levez vous-même les obstacles que je viens de vous signaler, et, quoi qu'il puisse m'en coûter, je suis prêt à. vous obéir.
Le seigneur Lini , d'autres gentilshommes et beaucoup de dames quittèrent le salon au bruit de notre querelle, et vinrent former un grand cercle autour de nous, en demandant la raison de ce débat entre moi et Truffaldin. Le coquin de Sacchi, prenant son air pleureur et comique , exposa le sujet de la discussion de façon h faire rire les convives. Un murmure général s'éleva contre moi. Je fus condamné unanimement par cette joyeuse assemblée. Sacchi, voyant que je ne plaisantais point, me dit que la représentation annoncée pour le 18 ne pouvait être empêchée; mais que, pour me satisfaire, il tâcherait que ce fût la dernière.
Autres murmures et réclamations des assistants. J'imposai silence aux clameurs, et je fis répéter au capo-comico sa promesse formelle d'abandonner la pièce. Le patricien Lini et ses convives voulaient m'entraîner a table; mais je m'excusai poliment et gagnai la rue pour aller conter cette première démarche a Charles Maffei.
— Yoila qui est bien , me dit cet excellent ami ; à présent il faut tenter une autre démarche auprès de la dame puissante , ennemie de Gratarol ; et, quand vous aurez ainsi prouvé votre bonne volonté, retirez- vous dans votre tente comme le fils de Pelée pour y attendre l'événement.
Afin de suivre cet avis , je me rendis le soir même chez la dame en question , accompagné de l'acteur Benedetti, jeune homme réfléchi et sensé, que je voulais avoir pour témoin. Nous montons un bel escalier. Un domestique nous ouvre la porte , et je demande a parler a la maîtresse de la maison. Il y avait au salon une grande réunion de gens de haut parage ; cependant, la dame vient me trouver, m'accueille avec un sourire aimable, me fait asseoir, ainsi que Benedetti , et s'informe du sujet de ma visite :
— Yotre Excellence , lui dis-je, a daigné prendre sous sa protection ma pièce des Drogues de l'Amour , qui sans elle n'aurait jamais été représentée ; je viens aujourd'hui la supplier d'employer son crédit k empêcher que cette comédie soit remise au théâtre.
— Quelle envie avez-vous la? s'écrie la dame. A quel propos cette demande? qui vous a engagé a la faire?