CHAPITRE V
a ces beaux messieurs de les accompagner. Vous êtes discret; vous ne divulguerez pas la confidence que je vais vous faire : C'est moi qui suis l'homme au masque , et ce soir, les espingoles seront au nombre de quatre. J'y périrai, s'il le faut ; mais d'autres y laisseront la vie, avant qu'on passe dans la ruelle dont je défends l'entrée. Je ne voudrais point qu'il vous arrivât malheur. Dispensez-vous, sous quelque prétexte, d'aller au rendez-vous, et ne vous embarrassez pas des autres : ils trouveront a qui parler.
— Je m'étonne, répondis-je, de vos protestations d'amitié, comme de votre prudence. Vous ne me paraissez pas bien pénétré des devoirs de l'une ni de l'autre. Je suis seulement flatté de la confiance que vous me témoignez , et vous n'aurez pas sujet de vous en repentir. Mais vous m'exhortez a manquer a une parole donnée, en menaçant ma vie, ce qui serait un cas de me rendre la fable de tous mes camarades ; et vous appelez cela une marque de votre amitié! En outre, par un vain point d'honneur et a la gloire d'une jolie commère qui mériterait d'être fustigée, vous vous croyez obligé de vous faire casser la tête en tuant des gens parmi lesquels vous avez des amis : et c'est la une preuve de votre rare prudence? Au lieu de cela, croyez-moi, renoncez a votre entreprise ; laissez le chemin libre aux fous qui veulent y passer, et il n'en résultera aucun mal. On ne songera point a accuser de poltronnerie un fantôme inconnu. Je vous promets le secret, et je pourrai alors rendre justice a votre connaissance des devoirs de l'amitié et de la prudence. C'est mon conseil et non le
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vôtre qui est d'un ami et d'un homme prudent. Laissez le chemin libre, et alors je deviendrai votre obligé. Faites l'amour avec ïonina autrement qu'a coups d* espin gole. La beauté de cette fille est digne de vos hommages; mais le reste ne mérite que vos mépris.
Le signor C... ne goûta point mes avis. L'humeur féroce du Dalmate était éveillée. Il répéta avec tous les serments imaginables qu'il n'abandonnerait pas la place , et qu'il ne succomberait pas sans faire un bon carnage. Je jugeai nécessaire d'avoir recours a l'art du comédien. Je regardai mon homme d'un air aussi sombre que le sien, et puis levant mon bras par un geste tragique :
— Eh bien! dis-je, vous me verrez ce soir a la tête des assaillants, et j'essuierai, le premier, le feu de vos espingoles. Vous saurez parla que je n'accepte point le titre d'ami dont vous m'avez honoré mal a propos.
Je tournai brusquement le dos a mon Dalmate et m'éloignai k pas lents. Au fond, le comte Siméon était un bon diable, une fois sa férocité calmée. Ainsi que je l'avais prévu , il courut après moi et me tira par le bras :
— Si j'ai mauvaise grâce, me dit-il, a parler de prudence , savez-vous qu'il ne vous sied pas de me reprocher mon obstination? Yous m'avez vaincu par votre opiniâtreté seule; je n'aurais pas le courage de tirer sur vous ; le chemin sera libre ce soir.
A l'heure fixée, les conjurés au ruban blanc se présentèrent. Pendant trois soirées consécutives , nous trouvâmes le passage libre, et l'affaire de l'espingole fut oubliée. Le comte Siméon se félicita bientôt d'avoir