MES SECONDES AMOURS. — RETOUR A VEMSE. — TRISTES DÉCOUVERTES
Dans les derniers temps de mon séjour a Zara , je m'étais logé, avec mon amiMassimo, chez un marchand qui louait des appartements, et dont la maison était située au centre de la ville. Ce marchand avait une femme jolie, grasse et fraîche, et j'ai des raisons de penser que Massimo était encore plus l'ami de la dame que du mari. Quoi qu'il en fût, il arrangea les choses de façon que, moyennant pension, nous mangeâmes a la table du patron. Les époux, n'ayant point d'enfants, avaient adopté une jeune fille pauvre , dans un sentiment louable de charité chrétienne. Cette fille, âgée de treize ans, dînait et soupait avec nous. L'innocence la plus aimable respirait dans son air et son maintien ; elle avait les cheveux blonds , de grands yeux couleur d'azur , le regard doux et mélancolique , le visage d'une pâleur intéressante. Sa taille , encore frêle par excès de jeunesse , était svelte , gracieuse, et promettait d'atteindre bientôt a une grandeur au-dessus de l'ordinaire.
Lorsque je jouais le rôle de Lucie au théâtre de la cour, cette fillette me servait de femme de chambre. Elle m'aidait a me costumer, a me coiffer, et se char-
geadt de nouer dans mes cheveux les rubans a la mode de Sebenico. Elle badinait et riait de ma toilette. Pour la divertir, je lui disais quelque facétie de mon rôle , et c'étaient alors des éclats de joie sans fin. Un soir , après m'avoir ainsi accommodé en soubrette , la jeune fille m'appliqua sur les joues, a l'improviste, trois ou quatre baisers peu modestes. Persuadé, comme je l'étais, de son innocence , je supposai qu'elle s'imaginait embrasser une véritable servante. Cependant cette liberté se renouvela plusieurs fois avec une apparence plus passionnée qui me fit réfléchir. Je ne voulais point manquer aux devoirs de l'hospitalité , c'est pourquoi je m'armai de ma contenance de philosophe , et je réprimai cette espièglerie familière en faisant sentir a la jeune fille que ces baisers entre personnes de sexes différents étaient défendus par les confesseurs.
La petite Dalmate, sans se déconcerter, posa un doigt sur sa bouche en me disant de garder le silence ; et, reprenant son air angélique et sérieux, elle m'annonça que le soir, lorsque je rentrerais, elle viendrait me confier un secret d'importance et me demander un conseil. Moitié par intérêt , moitié par curiosité , je l'attendis a mon retour du théâtre; mais, ne la voyant point paraître . je me mis au lit. Je commençais a m'endormir, quand ce follet nocturne entra dans ma chambre, et, s' approchant de moi , me dit avec un accent que je n'oublierai jamais :
— Sot que tu es ! que penses-tu de ce père adoptif , qui semble veiller sur moi avec une sévérité paternelle? C'est un misérable, qui se joue de sa femme. Sous le