‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 32 sur 134 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DISSENSIONS DE FAMILLE. — TREVE FUNEBRE. — PREMIERS ESSAIS DES ESPRITS OCCULTES.

Le matin, pour payer un tribut a mes faiblesses, je consacrais six grandes heures a noircir du papier avec des rimes et a chercher dans les livres la connaissance du passé. Pour connaître aussi le présent, je suivais les théâtres, je fréquentais dans les cafés, j'écoutais les conversations, j'excitais les sots a se développer, je sympathisais avec les gens d'esprit. Le reste de mon temps appartenait aux affaires de la famille. J'avais mon but en réglant ainsi ma vie. Ce n'était pas assez que d'avoir pratiqué des généraux , capitaines de mer, des nobles , des officiers et soldats, des Illyriens, Morlaques et Pastroviques, des matelots et galériens : ce superflu n'avait point de valeur si je n'apprenais a fond l'anatomie du caractère et du génie vénitiens. Je commençai donc par m'introduire dans un cercle de gens qu'on appelait improprement courtisans. C'étaient des marchands, des artistes, des prêtres, des personnes de toutes les classes de la société , respectables et honorées de tout le monde, pacifiques , bien élevées , au courant des nouvelles, amis du plaisir, et qui savaient s'amuser a peu de frais. Je me mêlais a leurs divertissements , dîners , parties de campagne, promenades en barque a la

Giudecca , au Campalto, a Murano et dans les autres îles de la lagune. À ma cotisation de trente sous j'ajoutais quelques jambons et autres produits du Frioul , qui me donnaient de la considération parmi mes associés. Ils racontaient leurs affaires, querelles, réconciliations et infortunes ; les jeunes parlaient de leurs amours avec la vivacité vénitienne et le piquant des locutions de notre dialecte. Cette compagnie m'instruisait en me récréant. Ma mère et ma belle-sœur, voyant mes habitudes, ne manquaient pas de dire que je perdais mon temps , et que je serais un fainéan' comme Gaspard, mutile a la famille et travaillant sans profit a des bagatelles philosophiques. D'autres griefs vinrent bientôt se joindre a ces mauvaises notes.

Parmi les habitués de notre maison se trouvaient quelques jeunes gens de manières communes et de mœurs dissolues, attirés par les grâces et l'esprit de mes sœurs. Je les accueillais froidement et leur témoignais le peu de plaisir que me faisait leur assiduité. On me reprocha mes airs hautains et incivils; on m'accusa de vouloir écarter du toit paternel des amis dont les visites pouvaient avoir un jour des résultats heureux pour l'établissement de mes sœurs. Je m'expliquai sans détour sur les motifs de ma conduite, et je devins aussitôt un serpent aux yeux de tout le personnel féminin de la maison, qui était fort nombreux.

Ce fut bien autre chose quand je me mêlai des affaires domestiques et de donner mon avis; on forma une ligue contre moi. On me communiquait ce qu'on voulait bien que je connusse, et on gardait le silence sur les choses

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