‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 56 sur 134 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

que toi. Mais la commère blonde n'est point dépourvue de charmes; il faut quelle ait son tour. Demain j'irai chez elle pour tenter un assaut, et je te ferai part du succès.

— Va où tu voudras, et me laisse en repos.

Il s'en alla songer a sa commère blonde , et je rentrai dévoré par les serpents de la jalousie et de la rage, qui me tinrent éveillé jusqu'au matin. Comme si le sort eut voulu me rendre plus amère et plus humiliante la perte de mes illusions , mon ami échoua grossièrement auprès de la commère. Le destructeur de mes amours trouva une tigresse dans cette créature insignifiante , et il quitta Venise furieux , portant sur son visage les marques de son échec, gravées par des ongles vertueux , pudibonds et mal taillés.

Mon orgueil me déclara que je ne devais jamais revoir une maîtresse si tendrement aimée. Il fallait effacer le souvenir de ses grâces, de nos transports, de tant de moments si doux ; mon cœur s'amollissait et demandait a se soulager par un torrent de reproches. Ces oppositions constituent les pires des souffrances, et j'étais dans les meilleures conditions pour faire un homme parfaitement malheureux. Le tableau révoltant de la chute de mon idole , en revenant a mon esprit , m'excitait a la haine, et, dans cette image était le spécifique capable de me guérir. Triste remède au plus triste des maux.

Dix jours s'étaient écoulés sans que j'eusse consenti a revoir la cause de mon martyre, lorsque j'entendis rouler dans ma chambre le caillou porteur accoutumé de

notre correspondance. Je le ramassai sans me montrer. J'ouvris la lettre et j'y trouvai la plus étrange justification dont une femme se soit jamais avisée :

« Tu as raison , me disait la belle, ma faute est impardonnable. Je ne prétends pas l'avoir expiée par dix jours de pleurs sans interruption. Au moins je puis pleurer a mon aise et sous un bon prétexte , car mon mari se meurt a Padoue. Plût a Dieu que toutes mes larmes fussent pour ce pauvre mari! Mais je suis deux fois coupable, envers lui et envers toi, et je me fais horreur a moi-même par ce double crime.

» Ton ami est un démon , qui m'a ensorcelée. Il se disait affligé , malheureux , et lié avec toi d'une amitié tendre. Il m'assurait qje tu m'approuverais de l'avoir un moment consolé par ma complaisance. Cela semble incroyable, et, cependant, je te le jure, cet homme m'a si bien troublé la cervelle que j'ai cru faire une finesse sans conséquence. Je suis tombée sans savoir ce que je faisais , et la raison m'est revenue trop tard, quand j'étais au fond de l'abîme.

> Abandonne-moi dans ma honte , fuis une misérable indigne de toi. Je mérite de mourir désespérée. Reçois un adieu terrible : adieu pour toujours. »

La situation de cette jeune veuve me touchait de pitié. J'aurais voulu lui offrir les conseils et les secours d'un ami ; mais c'eût été m'exposer au danger de redevenir amant, et pour rien au monde je ne voulais retomber sous la domination d'une personne que ma philosophie et ma délicatesse me représentaient comme un être avili. Je remportai la victoire sur mon cœur.

Page 1