‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 77 sur 134 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

MES PROCÉDÉS IMPRUDENTS A l/ÉGARD DU ROI DES GÉNIES.

Le public est fantasque. Aussitôt que j'eus planté mon petit drapeau révolutionnaire, les œuvres de Chiari, qu'on aimait depuis dix ans , furent reconnues pour ce qu'elles étaient dès le jour de leur naissance, pour des monstres informes. Les œuvres de Goldoni méritaient plus d'égards ; on ne les traita pas mieux. On trouva que toutes ces comédies se ressemblaient entre elles. On y découvrait la langueur, la misère des idées, et cent autres défauts auxquels on n'avait pas songé. Goldoni, disait-on, n'avait plus rien dans l'esprit; son sac était vide. Ainsi , le monde passe d'un extrême a l'autre, et, dans le malheur de mes adversaires, je trouvais un avertissement pour moi-même.

La vérité est que l'engouement pour Chiari et Goldoni, dont le principe était la légèreté du vulgaire, devait avoir le sort de toutes les vogues exagérées. En Italie, tout poète comique a la mode , comblé des faveurs du public , doit s'attendre a tomber comme Goldoni , s'il n'use pas d'une réserve extrême et d'une certaine coquetterie. On s'ennuie de sa manière et de son style; on finit même par s'ennuyer d'entendre toujours son nom. Le premier qui se présente avec un air de nouveauté

opère une révolution , et fait a l'instant oublier l'ancien favori. On ne s'embarrasse point du talent ni de l'érudition solide ou superficielle du poète; on le regarde comme la source d'un amusement passager, et un beau jour on le délaisse sans dire pourquoi. Venise est la plus inconstante de toutes les villes de notre inconstant pays. La véritable cause de la perte de Goldoni fut sa trop grande fécondité. Il recevait des comédiens trente sequins pour chacune de ses pièces, applaudie ou non. Je donnai a Sacchi mes premiers ouvrages pour rien , et l'on considéra ces caprices gratuits comme supérieurs aux productions payées. Une aussi mauvaise raison n'était pas de nature a enfler mon amour-propre.

Si j'eusse écouté Sacchi et sa troupe, ma veine poétique eût été bien vite épuisée par une hémorragie. On m'eût demandé seize pièces par an comme au pauvre Goldoni; mais je me gardai prudemment de cet excès prolifique. Je ne donnai qu'une ou deux comédies au plus a chaque saison théâtrale. C'était assez pour soutenir la fortune de mes protégés , et pour ménager la faveur des habitués de Saint-Samuel. Malgré cette discrétion , la vogue poussa les choses encore plus loin que je ne le souhaitais. Mes quatre premières pièces féeriques avaient été suivies de six autres , dont les plus goûtées furent les Gueux heureux, la Zohéide, la Femme serpent et l'Oiseau vert. Le succès de la troupe Sacchi mit en émoi les troupes rivales; j'eus des imitateurs, et le goût du genre magique devint une espèce de rage. Impossible aux hommes de rester dans les limites de la raison! Les théâtres n'offraient plus que des ta-

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