‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 85 sur 134 · CHAPITRE XVÎ. 19o · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÎ. 19o

pard et Àlmoro. Je confiai les clefs de notre habitation a l'un de mes voisins , fort honnête homme et marchand de blé. Par suite de persécutions dont je connais bien les auteurs, il se trouva que, cette année-la, l'automne fut horrible. Des torrents de pluie ayant fait déborder les rivières, je fus retenu dans le Frioul jusqu'au milieu de novembre. Les vents d'hiver, en chassant les orages, amenèrent la neige et les frimas. Je partis pour Venise, enveloppé jusqu'aux oreilles; et, après avoir traversé résolument les bourbiers, ravins et fleuves débordés, j'arrivai de nuit a la ville, mourant de froid, d'ennui, de fatigue et d'envie de dormir. Je descends de gondole à la rive de San-Cassiano.Un facchino prend ma malle; mon domestique porte le reste de mon bagage, et je me dirige vers ma maison , soufflant dans mes doigts , retroussant le collet de mon manteau, et pressé de me mettre au lit. Je trouve la rue de la Reine si encombrée de gens masqués , de femmes et d'enfants qui riaient et chantaient, que le passage était impossible.

— Que diable est cela ? demandai-je a un homme du peuple.

— Signor, me dit-on, aujourd'hui le patricien Bragadino a été créé patriarche de Venise. Son palais est au fond de cette rue. Il y a danses , fêtes et feux a cette occasion, distributions publiques de pain, vin et deniers. Telle est la cause de ce tumulte.

La porte de ma maison n'était pas abordable. Je pensai qu'en faisant un détour par Saint-Eustache , et traversant un petit pont, je réussirais mieux a pénétrer

chez moi. J'exécute la manœuvre, suivi de mes porteurs de bagage. Quelle est ma surprise en voyant mes fenêtres ouvertes , ma maison entière garnie de lustres et resplendissante de lumières comme le palais du Soleil ! Je demeure un quart d'heure sur le petit pont a jouir de ce beau spectacle , la bouche ouverte et l'esprit troublé. Enfin je sors de ma stupeur, et prenant tout mon courage, je frappe a ma porte. On ouvre, et deux gardes de ville me présentent leurs carabines en criant : c On ne passe pas ! i Je demande avec douceur d'où vient cette consigne.

— On ne passe pas ici, répètent les gardes d'un air farouche. Allez a la grand'porte du palais Bragadino, ou bien masquez-vous, prenez un déguisement, et on vous laissera entrer pour prendre part aux divertissements.

— Mais, dis-je avec calme, si j'étais le maître de cette maison; si j'arrivais a l'instant d'un voyage, mourant de froid et de sommeil , ne pourrais-je pas rentrer chez moi et me mettre au lit?

— Ah! vous êtes le patron de ce palais! s'écrient les deux soldats féroces ; attendez un peu , et l'on vous fera réponse tout a l'heure.

Ce disant, ils me referment la porte au nez. Je regardais , saisi d'horreur , mon domestique abasourdi comme moi, et le facchino émerveillé. Au bout d'un moment , la porte s'ouvre de nouveau; un maître d'hôtel galonné d'or me salue poliment et m'invite a entrer. J'accepte l'invitation. Je monte l'escalier, et, saluant a

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