‹ Mémoires de chirurgie (volume 3)Chapitre 77 sur 124 · Thèses de Paris, 1824, n° 109, p · texte numérisé non relu

Thèses de Paris, 1824, n° 109, p

AMPUTATION DE LA JAMBE, 6i3

Gensoul. J'en profitai pour consulter un mémoire de M. Sédillot Swr quelques moyens de remédier aux imperfections de quelques procédés pour les amputations de la jambe1. Un passage de ce mémoire, qui date de 1833, est consacré à la question que je traite ici. Comme il est littéralement reproduit dans le Traité de médecine opératoire du même auteur, je n'en donne pas le texte; je constate seulement que la faute d'impression de 1853 est tout à fait patente, car vingt ans plus tôt M. Sédillot disait Gensoul, comme tout le monde, et non pas Gendrin.

Voici, mon cher M..., continuai-je, quelques détails qui justifieront l'emploi de mon temps. Comptons ensemble quelle dépense de cette monnaie, comme diraient les Américains, m'a causée la faute d'impression de M. Sédillot : un quart d'heure pour lire Lisfranc; — autant pour chercher dans ma bibliothèque le livre du professeur de Strasbourg, l'ouvrir au bon endroit et y découvrir le passage incriminé ; — dix minutes d'incertitude pour choisir entre Gensoul et Gjndrin; — • pour avoir été à la Pitié et en être revenu sans résultat, une heure; — chercher dans Velpeau et méditer son texte, quinze minutes; — transport à la bibliothèque de la Faculté, lecture de toute la thèse de Gensoul et du mémoire de M. Sédillot, retour dans mes foyers, une heure un quart ; — repos, réflexions profondes sur les vicissitudes bibliographiques, vingt minutes; — total : trois heures et demie. Si j'énumère ensuite les profits tirés, j'acquiers la conviction : 1° qu'il ne faut jamais confondre Gensoul avec Gendrin; 2° que les auteurs ne feraient pas mal de donner les indications bibliographiques des citations qu'ils font; 3° que quand ils ont donné par aventure les susdites indications, il est encore nécessaire d'aller à la source si l'on ne veut pas confondre ce que Gensoul dit pour l'artère numérale avec ce qu'il dit pour la tibiale postérieure.

Je ne suis certes pas fâché d'avoir appris toutes ces choses; mais dépenser trois heures et demie pour cela, c'est un peu cher, et d'ailleurs, ce n'est pas tout : je ne sortis de la précédente perplexité que pour tomber aussitôt dans une autre; Lisfranc, Gensoul, MM. Sédillot et Velpeau parlent de Ribes ; mais chacun deux en parle à sa manière.

Lisfranc nous dit : « Ribes croit que l'ascension du vaisseau tient aux deux courbures qu'il présente pour traverser le ligament inlerosseux. » (Précis de médecine opératoire, 1. 1, p. 836.)

i. Gazette médicale de Paris, 1833, p. 361.

Gensoul, qui cite d'après le Dictionnaire de médecine, article Amputation, rapporte le passage d'une autre manière : « M. Ribes attribue la rétraction plus grande qu'éprouvent les artères de la jambe à ce que l'artère tibiale antérieure, en passant au-dessus du ligament interosseux, retient en haut les vaisseaux et leur donne pour ainsi dire un point d'appui fixe vers lequel ils se retirent. »

M. Velpeau donne une autre version : «L'artère tibiale antérieure se retire assez souvent dans les chairs; la raison s'en trouve, dit M. Ribes, dans la double courbure qu'elle éprouve pour se placer audevant du ligament interosseux. »

M. Sédillot, dès 1833, parlait déjà de même : « L'artère tibiale antérieure parait quelquefois introuvable... cette difficulté a été attribuée à la rétraction de l'artère et dépendrait de deux causes : l'une, signalée par M. Ribes, serait la double courbure que décrit le vaisseau pour se placer au devant du ligament interosseux ; l'autre, etc. :>>

La lecture de ces passages me fit réfléchir. Je me demandai d'abord sur quel sujet Ribes, bon anatomiste d'ailleurs, avait pu voir deux courbures à l'artère tibiale antérieure; puis, ces deux courbures admises, je me demandai encore comment elles auraient pu favoriser la rétraction de l'artère.

Je m'étonnais aussi que Lisfranc, MM. Yelpeau et Sédillot, attribuassent à Ribes la fameuse double courbure dont Gensoul ne disait pas un mot. Un autre point me paraissait également louche. Tous avez vu plus haut que la théorie présentée par Gensoul ne s'appliquait pas exclusivement à la tibiale antérieure, mais bien aux artères de la jambe en général. Il semblait aussi, d'après la citation du chirurgien de Lyon, que la théorie de Ribes n'avait pas été conçue uniquement pour l'artère tibiale antérieure, comme le faisaient supposer Lisfranc, MM. Velpeau et Sédillot. Qui donc, de ces messieurs ou de Gensoul, avait raison ? C'est ce qu'il fallait voir, si je voulais à mon tour citer Ribes en connaissance de cause; et voici pourquoi je commençai, séance tenante, une seconde campagne, afin de savoir à quoi m'en tenir.

J'étais disposé à faire assez bon marché de la version donnée par Gensoul, car ce chirurgien, qui passait en 1824 sa thèse inaugurale, n'avait pas pu lire alors le mémoire original de Ribes, qui fut publié en 1833.

Lisfranc, M. Sédillot peut-être, ne l'avaient pas lu davantage, puisqu'ils avaient oublié l'indication bibliographique. J'étais à peu près convaincu, au contraire, que M. Yelpeau avait consulté la source,

puisqu'il en donnait deux au lieu d'une. Me voici donc reparti pour la bibliothèque, par acquit de conscience et croyant bien faire un voyage inutile, ou du moins superflu. M. Yelpeau renvoie d'abord aux Mémoires de la Société médicale d'émulation: il néglige d'indiquer la date, le volume et la page. On nie confie neuf volumes in-8 ; je dois le reconnaître en toute humilité, je ne songeai pas un seul instant à lire ces neuf tomes intégralement; je me bornai à compulser les tables. Vains efforts ! après trente minutes de recherches infructueuses, je dus renoncer à trouver le mémoire de Ribes. M. Yelpeau, à la rigueur, aurait donc pu se dispenser de cette première indication bibliographique, et cela d'autant mieux qu'il en donne aussi une seconde qui, cette fois, ne laisse rien à désirer. J'entends dire par là que si l'on se transporte à la page 199 du tome III de la 2e série des Archives générales de médecine, on y trouve, comme l'annonce ie savant chirurgien, un mémoire de Ribes intitulé : Cause de la difficulté qu'on éprouve quelquefois à faire la ligature des artères tibiales, lors de l'amputation de la jambe. J'étais en possession de ma source, tenebam lupum auribus.

Ceux qui ont lu mes Essais sur les erreurs, lacunes et imperfections de la littérature médicale, ont peut-être remarqué que le hasard m'avait conduit à relever dans les ouvrages de M. le professeur Yelpeau quelques inexactitudes bien excusables chez un auteur qui a écrit de si nombreux et si gros volumes. Cette fois j'étais heureux de le constater : sur deux citations il n'y eu avait qu'une de défectueuse; la seconde, du moins quant au recueil, au volume et à la pagination, était irréprochable.

J'ai la douleur de dire qu'il n'en est plus de même quand, non content de lire le titre du mémoire, on s'aventure à examiner le mémoire lui-même. C'est ce que je fis; je n'y perdis à la vérité pas grand temps, l'opuscule ayant un peu moins de quatre pages; mais j'acquis la certitude que, si M. Yelpeau l'avait lu, il devait être en ce moment-là sous le poids d'une préoccupation singulière. Il me lut facile de voir d'abord que Ribes énonce les difficultés de lier les artères tibiales (remarquez bien le pluriel), et non pas seulement la tibiale antérieure; qu'en second lieu il n'attribue pas du tout ces difficultés à la rétraction, car il ne prononce pas même ce mot; — qu'enfin il ne fait pas la moindre allusion à la fameuse double courbure, ce dont je le félicite, cette découverte anatomique n'ayant pu lui être attribuée que par la malveillance.

Je lève la main que j'ai Iule mémoire de Ribes dans les Archives, je l'ai lu encore une seconde fois dans un recueil qui renferme les

travaux épars de ce chirurgien1; mais, comme mon autorité est bien peu de chose en face de celle de M. Velpeau, je vais ciler textuellement l'opinion de r ex-chirurgien des Invalides sur les causes qui mettent obstacle à la ligature des artères tibiales :

«Plusieurs causes s'opposent à l'allongement ou à l'extension des artères tibiales quand il faut en faire la ligature lors de l'amputation de la jambe ; la principale cause tient à ce que l'artère poplitée, arrivée près de la partie inférieure du quart supérieur de la jambe, fournit l'artère tibiale antérieure, qui se porte en avant et passe au travers du ligament interosseux; alors cette artère et celle qui lui donne naissance sont en quelque sorte enfourchées sur le ligament. Dans cet état, qu'on fasse des tractions sur l'artère tibiale antérieure ou sur l'artère tibiale postérieure, le ligament arrête ces artères, elles offrent une égale résistance, et il est difficile d'obtenir une saillie suffisante pour y poser commodément une ligature. »

Ribes, comme on le voit, parle d'artères qui ne peuvent s'allonger et non pas de vaisseaux qui se rétractent. Quant aux artères tibiales antérieures introuvables, il garde sur elles un profond silence. C'est en 1833 que notre auteur publiait cette note; mais il enseignait la même chose dans ses cours dès 1804. Une certaine fatalité, du reste, paraît s'être attachée à ses opinions. Il nous en avertit dans la dernière phrase de son mémoire, car il reproche avec aménité à des hommes distingués, pour lesquels il a beaucoup d'estime, d'avoir été trompés par la tradition orale et d'avoir inexactement rapporté ses opinions dans leurs travaux écrits.

Il n'a pris la plume que pour restaurer ses idées; on peut juger, par les citations que j'ai empruntées à des ouvrages datés de 1839, 1845, 1853, jusqu'à quel point il a réussi.

Je consacre à mon tour quelques centigrammes d'encre à rétablir la vérité; ce qui ne m'empêcherait nullement de parier que dans les prochains gros livres de médecine opératoire qui paraîtront, le nom de Ribes sera accolé à la rétraction et à la double courbure de l'artère tibiale antérieure. Ce n'est donc pas pour corriger mon prochain que j'ai écrit ces lignes ; je veux tirer de tout ceci d'autres conclusions.

Un beau jour, à l'hôpital, comme je vous l'ai déjà dit, je rencontre des difficultés extrêmes à lier les artères de la jambe après une amputation. Je consacre beaucoup d'heures à soigner mon malade, je

1. Mémoires et observations d'anatomie, de physiologie, de pathologie et de chirurgie, éctifc en 3 vol. 184-5.

le guéris. Je rassemble ensuite les notes prises sur ce fait, et je rédige une observation, comptant la publier pour grossir le nombre restreint des faits de ce genre et fournir quelques indications à ceux qui rencontreraient plus tard pareille pierre d'achoppement. Je crois avoir, d'ailleurs, fait dans ce cas quelque chose de nouveau. Pour en être sûr et ne me point parer des plumes du paon, je cherche dans mes livres ce qui se rapporte à ce sujet; je vois que les difficultés de l'hémostase peuvent tenir à plusieurs causes. J'établis des catégories et j'étudie chacune d'elles en particulier. Les auteurs notent la rétraction artérielle et lui assignent plusieurs causes, que j'examine. À propos de l'une d'elles, deux noms sont reproduits partout, j'en dois tenir compte; mais je constate des variations assez différentes du même air; trois partis se présentent : reproduire servilement ces variations, je ne puis m'y résoudre; passer cavalièrement sous silence les noms de chirurgiens respectables, on crierait à l'omission, et des gens ignorant même le titre de ces travaux me reprocheraient sévèrement de ne les avoir ni cités, ni lus; le troisième parti consiste à aller aux sources. Je découvre alors que les originaux disent blanc et les copistes noir; garderai-je pour moi les résultats de cette enquête? La chose serait infiniment prudente, car les originaux, étant morts, ne pourront pas me remercier, et les copistes, vivants, bien portants et puissants, ne me sauront qu'un gré médiocre de m'être aperçu de leur erreur et d'en avoir parlé.

Je pourrais sans cloute me contenter de rétablir la vérité, l'erreur se trouverait implicitement corrigée; mais qui me croira quand je dirai autre chose que Lisfranc, MM. Yeipeau et Sédillot? On pensera que je me suis fourvoyé; il me restera, il est vrai, la satisfaction d'avoir écrit quelques lignes que personne ne démentira plus tard, et comme la chose en vaut la peine, c'est à ce dernier parti que je m'arrêterai, lorsque je publierai définitivement le petit travail sérieux que j'achève.

Toute la substance de mon enquête se trouvera résumée en cinq ou six lignes environ. Si vous vous rappelez l'addition que je faisais plus haut, vous pourrez en conclure que l'incident Gensoul et l'incident Pubes m'ont dépensé environ six heures de trava'l. Six heures de travail ! c'est-à-dire l'économie de loisir scientifique qu'on a souvent grand'peine à rassembler en deux ou trois jours. Deux ou trois jours passés en vain, et qui, mis au creuset, se résument en six lignes d'impression! Et les mois n'ont, que trente jours, et les ans que douze mois; et les mémoires, si petits qu'ils soient, combien ils renferment de fois six lignes!

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