CHAPITRE XLVI
L'HÉRÉSIE EST PREGHÉE À PROMNS PAR tJN JACOBIN.
Au moys de jidliet prochain ensuyvant diaprés la Visitation susdite, y eut ung grand trouble à Provins, faict le jour de la feste de la Magdalène, en Téglise des jacobins, par le prescheur qui feit le sermon à rassemblée de la procession généralle qui se faict par chascun an audit jour en ladite église. Le prescheur estoit frère Charles Privé, filz d'ung honeste homme, bourgeois dudit Provins, nommé Jacques Privé, recepveur des deniers commimgs de laditte ville.
Ledit prescheur, ou par orgueil ou pom* se monstrer estre quelque chose, laissa la forme et voye ordinaire de prescher et interpréter Tevangille du jour de laditte feste, et la volut interpréter selon l'interprétation de Jehan Calvin de Genelve, duquel il se volut monstrer le disciple; et parlant de la foy de ladite Magdalène, prescha qu'elle fut justifiée par sa seuUe foy, sans le mérite de ses bonnes œuvres, et que tout chrestien estoit justicié et agréable devant Dieu , sans l'oppération des bonnes œuvres, proposition et solution faulce et héréticque. • V
A l'assemblée de ladite procession, y avoit nosmaistres Gamie^^
* Dans le nécrologe des cordeliers de Saint-Thibault, ms. à ia bibliothèque pu- Provins, cilé par M. Ylhier {Supplément à blique de Provins), on trouve une men-
1555. docteur de Paris» le plus fameux qui fust de son temps» Cyneris et Prévost, docteurs de Poitiers ou aultre faculté» hommes bien versez en leur estât , et plusieurs aultres vénérables prebstres ; lesquelz se trouvèrent fort scandalisez dudit prescheur» qui toutesfois dififéroient de le reprendre. Lesdits prebstres s'atendoient ausdits docteurs, et ilz docteurs aux prebstres^, regardant les ungs les aultres, gromelant contre ledit prescheiu", et disant tout bas qu'il ne disoit pas vray; et sus le champ sourdit ung petit bruict des ungs aux aultres , mesme entre les gens laiz, au murmure des ecclésiastiques et docteurs» qui fut occasion d'enhardir lesdits docteurs de dire tout hault : Il n'est pas vray ainsi qu'il presche » qui fut occasion de faire croistre le murmure, Toutesfois ledit prescheur poursuivit son sermon, jusques à ce qu'il veit le murmure si grand qu'il n'y avoit plus d'audience. A la fin duquel fut chantée la messe à la manière accoustumée» laquelle finie, chascun se retira mal content, les ungs dudit prescheur, disant qu'il avoit mal parlé, les aultres des cordeliers et ecclésiastiques» disant qu'ilz pourtoient envie audit prescheur, qui avoit bien parlé» preschant mieux que ceux qui l'avoient reprins et rédargué.
La procession rassise à unze heures» après le disner» sus l'heure de midy» les cordehers feirent sonner le sermon en leur couvent, chose non accoustumée. Auquel se trouvèrent grand nombre de peuple» pour escouter nostre maistre Gamier, qijd feit sermon de la matière qu'avoit faict le prédicateur du matin» exposant le passage de l'Evangille qui dict : Ta foy te saulve ; va en paix 1 qu'il exposa d'une aultre manière» et déclara les œuvres de la foy de la Magdalène, joinctes avec sadite foy, estre came de son salut, soustenant avec l'apostre sainct Jacques que la seulle foy sans les bonnes œuvres ne peut justifier personne, qui estoit tout le contraire de ce qu'avoit presché ledit jacobin au matin.
Le murmure du peuple s'accrut bien davantage qu'il n'avoit faict au
tion de la mort de Pierre Gamier, docteur en théologie, gardien du couvent» qui trépassa le la mai i558.
matin après le sermon dudit Garnier, et eut- on en réputation le ja- 1555. cobin pour héréticque, ce qu'il ne ses parens ne vouloient accorder. Lesquelz prindrent lesdits cordeliers à partye en matière d'injures, et espousa le procès contre eux Jacques Privé, père dudit jacobin, qui pensa y envelopper le couvent des jacobins, pour deffendre avec luy l'honneur de sonfilz. Mais ilz jacobins n'i volurent entrer, jugeans bien eux-mesmes qu'il avoit mal parlé et témér^rement presché, contre la foy de la saincte église catholicque , et fut le procès mené à la court de paiiement de Paris, mais non poursuivi jusques à sentence, car à la fin* il Jacques Privé le laissa là.
Environ i5 jours après, le prieur des jacobins commanda audit frère Charles Privé de prescher le dimanche de devant la feste de mons. S* Dominicque, qui est le patron et père desdits jacobins, l'ayant prié et exoïté de réparer la faulte qu'il avoit faicte au jour de Magdalène, affîn de faire cesser la maulvaise oppinion et le maulvais bruict qui couroient par la ville de luy et d'eux tous aultres de l'ordre et couvent desdits jacobins, luy remonstrant que jà frère Jehan Nynost, au karesme précédent, avoit esté reprins en son sermon, ainsi que nous avons dict ci-dessus, qui estoit argiunent quasi crédible que les jacobins du couvent dudit Provins estoient tous héréticques. Quelle responce feit ledit jacobin audit prieur, n'en ai rien sceu. Toutesfois, audit jour de dimanche prescha comme il luy estoit ordonné, mais non catholicquement, comme on luy avoit dict, ains confirma ses erreurs qu'il avoit presché audit jour de Magdalène, et si en advança d'aultres novelles.
Les cordeliers à l'adventure et au son de la cloche se trouvèrent audit sermon, qui publicquement le desmantirent, disant qu'il n'estoit vray ce qu'il avoit dict et disoit, et fiit le murmure encores plus grand qu'il n'avoit poinct esté audit Provins. Qui fiit cause d'engendrer une haine entre les jacobins et cordehers^e ladite ville, qui a duré quelques six ou sept ans, jusques à ce qu'ilz cordeliers tombèrent en pareil mal, ainsi qu'il sera dict en son lieu.
Hz cordeliers déférèrent à mons. le doyen de la chrestienté dudit
1 555. Provins , M* Pierre Cobbus , l'hérésie qu'il jacobin avoit preschée , pour en advertir mons. le card. de Bourbon, archevesque de Sens; lequel Cobus feit informer contre ledit jacobin. Mais fui en peine de trouver aultres tesmoings que les dénontiateurs cordeliers, et pour ce s'advisa-K)n de prendre gens notables et de lettres aultres que de l'église , pour estre interrogez en l'information ; entre lesquels furent prins et examinez M** Nicolle, Claude et Anthoine les Barenjons, qui estoient estimez du peuple de Provins les meilleures gens et catholicques qui fussent audit Provins, M® Nicolle Barengeon, esleu pour le roy audit Provins, qui de l'église desdits jacobins ne hoboit par chascun jour, estant interrogé, confessa avoir esté aux deux sermons dudit Privé, et, ainsi qu'il luy sembloit, avoit fort bien presché, comme aussi il sembloit à sa femme , avec laquelle il avoit conféré desdits sermons et elle avec luy, lesquelz pensoient qu'il avoit presché la vérité sans la desgmser, comme faisoient plusieurs aultres prescheurs. Interrogé s'il croyoit ainsi que ledit Privé avoit presché, dist qu'il croyoit tout ce qu'il oyoit dire aux prescheurs, parce qu'ilz estoient commis poiu* prescher la vérité selon leur office et que le sien et du peuple estoit de les escouter; et aultres choses n'en voulut dire, où on apperceut. qu'il esleu avoit jà en soy ung maulvais sentiment de la foy catholicque. Ses deux frères s'excusèrent et dirent qu'ilz n'avoient esté ausdits sermons.
Fault noter qu'il esleu Barengeon et ses frères estoient héréticques lutériens, mais secretz, de peur d'estre bruslez et de perdre leurs biens; lesquelz faisoient toutesfois de grandes aulmosnes aux pauvres, principallement ledit esleu, qui, trois fois en la sepmaine, donnoit aulmosne aux pauvres à tous venans, du pain à chascun en suffisance pour nourrir une personne ung jour entier, et oultre ce donnoit par chascune sepmaine au couvent desdits jacobins ung septier de bled, à la charge qu'ilz presch croient ung sermon tous les dimanches de l'an , et avoit commancé à leur faire ceste aulmosne en ceste présente année. Mais vouloit et instamment requist au prieur du couvent que frère Jehan Nynost, duquel nous avons parlé, et ung aultre qui estoit
liseur audit couvent, duquel je n ai sceu ou retenu le non, parcequil 1555. n'estoit dudit couvent, feissent ledit sermon Tung après Taultre, si ledit Nynost ne vouloit entreprendre de le faire tousjours; ce que ledit Ninost ne voulut accorder, ains s'offrit de le faire à son tour.
Mons. le doyen de la chrestienté ayant informé contre ledit jacobin, renvoya à Sens à mons. Tofficial, qui décréta une cittation poiu* le citter pardevant luy, ainsi que ses accusateurs. L'accusé ne voulut comparoir en personne devant Tofficial; mais y comparurent le prieur desdits jacobins, qui y avoit assignation comme luy, et son père, lesquelz feirent remonstrance audit officiai que la court de parlement estoit saisie du procès, et pour ce tendirent aux iins de non procéder. Toutesfois, fut deffendu audit prieur de ne plus laisser prescher ledit frère Charles Privé, en quelque lieu que ce fust, que le procès ne fust terminé et qu'il ne fust pugni.
Il jacobin, se voyant suspens de l'office de prescheujr audit Provins, se retiroit souvent au chasteau de Blandy lez Melun, avec madame la marquise de Roytelin, dame dudit lieu, qu'il appelloit sa maistresse, parce qu'elle avoit aydé'à l'entretenir aux escolles, laquelle estoit jà héréticque luthérienne secrette, devant laquelle et ceux de la maison il preschoit en son chasteau, au contentement d'icelle^
Fault noter que, si ledit Privé eust aultant aymé l'estude qu'il faisoit le jeu, ce eust esté ung grand esprit d'homme; mais, au lieu d'ëstudier , emploioit le temps et argent de son père et de ladite dame à jouer à la paulme, aux cartes, dez et escrime , dedans Paris, auquel estât il estoit aultant expert qu'il estoit à jH^escher et plus.
M* Jérôme Possot, jacobin, fils de la femme de Jacques Privé, étudiant à Paris pour être docteur, refuse de venir prêcher à Provins pour défendre Charles Privé, ainsi qu'il y était invité. — Frère Jehan Nynost cherche à excuser Gharies Privé, soit dans ses conversations, soit dans ses sermons, quand il lui est permis de prêcher.
^ Sur les opinions de la réforme pro- Blandy, par M. Taillandier (i854, in-S**) , fessées à Blandy par la marquise de Roy- p. 82 et suiv. telin , Yoy. HisL da château et du bourg de