CHAPITRE LUI
HISTOIRE DE LA SGEUR ATHEE, RELIGIEUSE DE L^HOTEL-DIEU DE PROVINS. VOTAGES DE M. DE VILLEGAGNON AU BRESIL.
Aventure arrivée à la sœur Aimée, maîtresse de Boturneo^ pendant que celui-ci était en Italie, et qu'elle-même était malade. Frère Girard lui enlève le cofire-fort de Boturneo, pour iàire croire aux gens du dehors qu'il avait toute la confiance de ce prêtre.
Il a esté mention en ce présent livre de M* Nicolle Durant, chevallier de Malthe, nommé vulgairement mons. de Viliegangnon, lequel, estant envoyé en Escosse pour aller contre les Anglois, avant la paix faicte avec eux, ainsi que nous avons dict au xxii* chapitre de ce présent livre et Fan i548, alla descouvrir ung pays barbare que plusieurs appellent le pays des Saulvages, aultres le pays de Brésyl, d'où vient le brésil de quoy on faict les tainctures^. Il trouva ce pays fort
* Voy. plus haut, p. 5 et suiv.
^ Il est à regretter que nous ayons perdu une partie des renseignements donnés par Claude Haton sur le chevalier de ViUegagnon. Ce personnage, qui s*est fait connaître comme guerrier, comme navigateur, comme controversiste , mérite a un haut degré Tattention de Thistorien. C'est à tort que La Popelinière dit qu'il était Provençal. Viilegagnon naquit à Provins, Théod. de Bèze Vatteste, et il est certain que son père et toute sa famille habitaient Provins au XV* et au xvi* siècle. II a été jugé fort diversement; son passage du protestantisme au catholicisme , dans le temps même où il cherchait à établir au Brésil , sous la protection de Coligny, une colonie de pro-
lestants , lui a attiré de nombreux détracteurs. Je n'ai point à donner ici un récit de sa vie aventureuse, ni à discuter les témoignages allégués pour ou contre lui; je me bornerai à renvoyer à l'Appendice, où l'on trouvera un morceau inédit d'André Thevet, qui le concerne, quelques lettres de lui, et divers renseignements sur sa famille. Voici, en outre, l'indication des principales sources où pourront puiser ceux qui voudront écrire l'histoire de Viilegagnon et de la colonie française qu'il a fondée et perdue : Jean de Léri , Histoire d'un voyage fait en la terre da Brézil (i 578, in-8*); — P. Richer. Réfataiion des folles resveries et mensonges de Nie. Darand, dit le chevalier de Villegaignon ( 1 56a , in-8') ; —
beau et bien peuplé d'hommes et de femmes, vivans sans Dieu, sans 1556. foy, sansloy, sans commandemens du moings divins, duquel il a voit faict récit au roy après son retour, demandant congé à S. M. et quelque moyen et ayde poiu* y retourner, en intention dy planter la foy catholicque et de les attirer à la vraye cognoissance du Dieu vivant et étemel, qui est la benoiste Trinité de Paradis, la personne du Père,, du Filz et du sainct Esprit. Ce qu'il n avoit peu obtenir, à cause des guerres d'entre le roy et l'empereur, qui ont eu cours par les années passées en ce royaume et allieurs, tant par mer que par terre, jusques à l'an dernier passé que lesdits seigneurs feirent une trêve Tung avec l'aultre, par le moyen de laquelle fut permis à ung chascun de négotier sûrement par mer et par terre.
Qui fut occasion de faire reprendre le courage audit seigneiu* de solliciter le roy de luy donner des navires garnis de toutes choses nécessaires pour faire un tel voyage, de vivres et de gens, d'artillerie et de gens d'armes; ce que luy accorda le roy, qui luy bailla charge d'aller sur les ports de mer les plus commodes pour se getter au vent après son équipage dressé. Le port qui fut choisy fut celuy du Havre de Grâce , non fort loing de Dieppe.
Ledit seigneur feit savoir à tous ceux ausquelz il avoit accointance, principallement aux jeunes hommes, s'ilz vouloient aller et faire ce voyage avec luy; mais peu en trouva, parce qu'on se doubtoit de son intention, qui estoit de laisser là audit pays ceux qu'il y amroit menez. Ledit voyage fut publié en la ville de Paris à la trompette par les car-
Théod. de Bèze, Hist. ecclésiastiqtte , 1. II, p. lôg et suiv. — Jean de Serres, Recueil des choses mémorables advenues en France (1698); — D'Âubigné, Hist universelle, liv. I, ch. XVI; et liv. II, ch. vin ; — Renier de la Planche, Hist. de François Hj p. aag-aSo; — La Popelinière, Histoire des histoires, 1. VIII, p. 45o et 45 1 ; — A. Thevet, Cosmographie universelle, 1. XXI; — Maimbourg, Hist, du calvinisme, 1. II,
p. io3 et suiv. — Jurieu, Apologie pour la réformation, t. I, p. 552; — Bayle, Diction, historique , aux art. Villegaignon et Richer; — Ruffier, Hist, généalogique des comtes de Champagne (Bibl. imp. coUect.
Dupuy, vol. gio, fol. 8 v', a' partie); — enGn , les écrits de Villegagnon iui-méme et les réfutations publiées par ses adversaires , dont on trouve la liste dans Dreux du Radier et dans Bayle.
1556. année. Lequel du Boys le Conte, je ne sçai par quel moyen, fut de retour en France quelques années après. Car son oncle, ledit de Villegagnon, ne se retourna guères ni les aultres, et oncques depuis ne fut vedir les subjectz de son royaume , et n^a-on sceu depuis commant on s'y gouverne. Le voyage fiit de grande despense et coustange au roy et au royaume. Et a ledit scigneiu* de Villegangnon esté blasmé de n avoir aultrement poursuyvi ladite entreprinse pour la tirer à une fin plus perfaicte.
Par ce que nous avons dict quil mena de toutes sortes d'ouvriers, d'oustiiz et de graines, fault entendre que ceux dudit pays ne labourent et ne sèment la terre et n'ont de pareilz grains que nous avons en ce pays; ains vivent de certaines racines et fruictz que leur produist leur terre, et en sont gros et gras, avec les chairs humaines qu'ilz mangent; et font guerre les ungs aux aultres avec des arcz et flèches qu'ilz font avec des pierres qui couppent comme cailloux; car ilz n'ont nul usage de fer ni arcier, et quant ilz peuvent tuer de leurs ennemys, les font roustir et cuyre, puis les mangent.
Ledit seigneur au partir print par force ou amytié quelque demycent de personnes de ce pays-là, hommes, femmes et enfans, tant filz que fille, qu'il amena en France avec soy ; d'une partie desquelz feit présent au roy et aultres seigneurs, et en retint pour soy et son frère quelque demye douzaine. Desquelz en donna à son frère le baliy de Provins deux jeimes garçons de seize et dix-huict ans, lesquelz s'apelloient Tung Donat ei l'aultre Doncart, que ledit bally habilla et s'en servit jusques à leur mort. Lesquelz, quant ilz sceurent img peu parler françoys et entendre que c'est que de Dieu, après avoir esté cathéchisez en la vraye religion , furent baptisez à l'hostel-Dieu dé Provins , et ont vescu depuis, chascun quelque sept ou huict ans, audit Provins et sont morts au service dudit bally, qui lès traictoit fort humainement ^
' Une fête brisiKerme^ célélrée à Rouen tupiquedeChristoval Valente,par M.Fer- ^n i550^ suivie d*un fragment du xvi* siè- dinand Denis. Paris, Techener, i85i ; cle roulant sur la théogonie des anciens in-8* de lo/l pages, peuples du Brésil , et des poésies en langue
MoD8. Denise, de Meaux, conseiller au présidial de Provins, est déposé de 1556. sa chai^, comme manquant à ses devoirs déjuge. Il était hérétique. Il acheta depuis Tof&ce de receveur du domaine du roi.