‹ Memoires de Claude Haton (volume 3)Chapitre 29 sur 44 · MORT DE LA FEMME DE JEAN ALLEAUME. DETAILS METEOROLOGIQUES · texte numérisé non relu

MORT DE LA FEMME DE JEAN ALLEAUME. DETAILS METEOROLOGIQUES

Combien qu'en France el par le reste de la chrétienté le nombre des héréticques s'augmentast de plus en plus, d'aultant plus estoient nonchallans les prélalz et pasteurs de l'église, à commencer depuis les cardinaux et archevesques, jusqu'aux plus petis et simples curez, de faire leur debvoir en leurs charges, et ne se soucioient comment le tout se portast, moyennant qu'ilz pussent tirer à eux le revenu de leurs bénéfices, au lieu où ils dcmeuroient et faisoient leurs résidences, pour prendre leurs plaisirs; et bailloient à ferme leursdits bénéfices au plus hault prix qu'ilz povoient, et si ne leur challoit à qui, moyennant qu'ilz fussent bien payez, aux termes portez par les contractz qu'ilz en faisoient. Les archevesques , évesques et cardinaux de France estoient quasi tous à la court du roy et des princes; les abbez, prieurs et curez demeuroient, les ungs es grosses villes de France et aultres lieux où ilz prenoient plus de plaisir qu'à résider sus leur charge et

1558. prescher et annoncer la vraye paroUe de Dieu à leurs subjectz et parroissiens. De la nonchallance desquelz prenoient les héréticques luthériens occasion de mesdire de Téglise de Jésus-Christ et de deshaucher les chrestiens dUcelle.

Le nombre des prebstres estoit fort grand parles villes et villages, lesquelz, à Tenvie les ungs des aultres hardsoient les cures et prieurez, et estoit à qui en bailleroit le plus de ferme à mons. le curé et prieur, et le plus souvent se trouvoit que le plus asne et mécanicque de la parroisse estoit mons. le vicaire, pour ce qu'il enbailloitle plus; et si estoient la piuspart desditz prebstres fort vicieux et scandaleux et assez peu chastiez par justice ^

Cest abus fut débattu et proposé au sainct concilie de Trente en ceste année présente par le peu de prélalz qui y estoient assemblez par la diligence du pape et de l'empereur nouveau , qui ne désiroient aultre chose que de faire terminer ce sainct concilie universel, jà par tant de fois intermis. Nulz ou bien peu de prélatz de France pour lors estoient audit concilie ; en leur absence fut faicte une session, en laquelle fut arresté que commandement seroit faict à tous prélatz et pasteurs d'église, à commencer aux arclievesques et jusques aux curez, de résider d'ores en avant sus leurs bénéfices, et chascun d'eux de vacquer à sa charge, en administrant à leurs subjectz, par chascun jour de dimanche et festes, la saincte parolle de Dieu, et les sacremens à toutes heures du jour, quant la nécessité le requcrroit. Et fut ce décret envoyé au roy de la part du pape et du concilie, pour le faire observer aux prélatz de son royaiune; suyvant lequel S. M, feict un édict, par lequel il commanda à tous archevesques , évesques, abbez, prieiws et curez ayans charge d'âmes, de se retirer en leurs bénéfices pour vacquer à leur charge, ainsi qu'avons dict dessus, sous peine de la saisie du revenu temporel desdits bénéfices^.

' Voy. sur ces abus les plaintes cl do- 1849» P- ^7^- (Hist. sciences et lettres.)

léances du tiers élat de la ville de Provins * Isambert, Hec. des anc. lois françaises ,

aux étals généraux d'Orléans, en i56o, t. Xni,p. 484. Les lellres patentes du roi

dans le Bidlelin des comités historiques, sont du 1* mai iSSy.

Ces ordonnance et édict feirent peu d'effect en France, et n'y eut 1558. que les petis et pauvres curez qui y obéissent, mais non longtemps. Les grands bénéûciers n'en tindrent compte, poiur ce qu'ils n'eussent sceu auquel bénéfice aller ni résider, d'aultant qu'ung seul homme en avoit plusieiu*s ; ung homme seul tenoit un archevesché , un évesché et trois abbayes tout ensemble; ung aultre deux et trois cures, avec aultant de prieurez, le tout par permission et dispense du pape; aultres avoient prébendes dans les églises cathédrales et collégiales et en plusietu^s desdittes églises et en diverses villes, avec lesquelles avoient encores deux et trois cures par les villages. Et pour ce ne sçavoient auquel desditz bénéfices ilz debvoient résider.

Depuis la publication dudit édict, la symonie commença à avoir cours en France plus que auparavant, combien que desjà ce vice et cruel péché avoit grand vigueiu: plus qu'il ne falloit, mais il s'augmenta bien davantage ; car plusieurs voyant le revenu de leurs meschantes cures saisi, les vendoient à beaux deniers conptans à leurs vicaires ou • aultres, qui estoient contens d'achepter lesdittes cures. Les ciœez des grosses et riches cures ne se hastoient pas tant de les vendre que feirent les aultres; car il leur faisoit mal de perdre le revenu par lequel ilz entretenoient leurs menuz et grands plaisirs, et eurent main levée des saisies qu'on avoit faict sur eux à bon marché.

Ung aultre abus estoit fort grand, qui estoit tel que la plus grande part des évesques, abbez, prieurs et curez n estoient prebstres ni initiez pour l'estre, sinon que d'estre clercz et avoir la tonsure simplement, et si n'avoient la volunté de l'estre; plusieurs desquelz estoient héréticques luthériens comme chiens enragez et ne se soucioient de la robbe de Jésus-Christ ni de ses âmes, qui luy ont cousté la vie jusque à la dernière goutte de son sang.

Les curez prebstres qui, en vertu de fédict susdit, s'estoient retirez en leurs cures pour y résider, voyans les aultres curez et les prélatz ne poinct résider en leurs cures et prélatures, et avoir main levée de leur revenu , rebaillèrent leurs cures à ferme à leurs vicaires et s'en retournèrent en leurs maisons et lieux ordinaires d'où ils estoient

1558. venuz. Voilà comment le tout se pourtoit au plus mal en Téglise de Dieu, partie pour la meschanceté des prélatz et l'autre partie par la meschanceté des justiciers et la connivence du roy.

Tout ainsi que Testât de TEglise se pourtoit mal en tout et partout, ainsi se pourtoient mal les aultres estats. Car, quand le chef est malade, le reste du corps n'est pas mieux à son ayse. L'estat de noblesse et le tiers estât estoient aussi corrumpuz que l'Eglise, touchant les bonnes mœurs. Les gentilshommes commancèrent à estre avaricieux, infidelles, envieux et ravisseurs du bien d'aultruy, ennemis de la prospérité de leurs subjectz et oppresseurs de peuple, peu charitables, moings dévotz et révérens à Dieu, à l'Eglise catholicque et romaine, contempteurs d'icelle, de ses sacremens et sainctes ordonnances, cruelz en vengeance, orguielleux et otrecuydans, blasphémateurs de Dieu et renieurs de sa salncte majesté, paillards, fornicatcurs, adultères et vioUeurs de filles et femmes; et de toutes les choses susdittes faisoient honneur et vertu, sans laisser derrière les murtres et la luthérerie, en quoy ilz se sont plongez au grand mespris de leur honneur et salut de leurs âmes. Car, au temps passé, les nobles et gentilshommes estoient louez à cause de leurs vertus et des bonnes mœurs qui estoient en eux; ilz estoient religieux et dévostz, pitoiables des pauvres, charitables envers les indigens, hospitaliers envers les passans et pérégrins, consolateurs des vefves et de tous affligez, les premiers à Féglise, humbles devant Dieu, defienseurs de son honneur, amateurs des gens de bien, pères des orphelins et protecteurs des gens d'émise, en payant bien leurs dixmcs et oflirandes; pour lesquelles œuvres ilz estoient sur tous les aullres estatz préférés et par iceux crainctz, redoubtez et encores mieux aymez, chascun d'iceux selon son mérite. Leur honneur et vertu estoit ung esperon pour estallonner le reste du peuple et les simples gens à estre prudens et vertueux .

Le tiers estât n'a moings décliné des bonnes mœurs que les deux estatz susditz de l'Eglise et de la noblesse. Les gens des villes et villages sont devenuz orgueilleux, querelleux et noisifs, superbes en

paroUes, gestes et maintien, avaritieux et trompeurs, la pluspart 1558. usuriers et faiseurs de pauvres gens, parasites et frians, blasphémateurs du nom de Dieu, à l'exemple des gentilshommes, pompeux en habillemens et curieux de novelles façons. Les bourgeois des villes se sont volu habiller, hommes et femmes, à la façon des gentilshommes, les gentilshommes aussi sumptueusement que les princes, les gens des villages à la manière des bourgeois des villes.

La justice s'est rendue plus subjecte à corruption qu'auparavant. Les juges, procureurs et advocatz sont devenus avaritieux, superbes et oi^eilleux, n'ont plus volu juger droictement; le pauvre, la vefve et l'orphelin n'ont plus trouvé de support en justice. Le jugement s'est rendu du costé que la besace penchoit le plus; les dons des présens d'argent et des faveurs ont faict gangner la cause à celuy qui avoit tort et condempner le juste. Les juges sont devenuz criminateurs, n'ont eu honte de blasphémer le nom de Dieu, d'usurper le bien d'atJtniy , de le prendre sans payer, luxurieux et paillars, irrévérenset indévotz, héréticques et luthériens, renards et loups ravissans.

Et à cette fin de mieux piller et dévorer le pauvre peuple, oultre le nombre jà excessif des gens de justice, le roy , qui ne s'est guères moings desvoyé des bonnes mœurs anciennes que les aultres estatz, érigea, en chascun balliage où il avoit érigé ung siège présidial, ung lieutenant criminel pour juger toutes causes criminelles de tous domicilliers des villes et villages \ et laissa seullement aux lieutenans des prévostz des mareschaux l'authorité de juger et faire les captions des vagabons; auquel lieutenant criminel fui assignée la somme de 200 livres de gages par an, à prendre sus^le pauvre peuple, et, pour achepter cet estât, falloit payer au roy la somme de 2,5oo livres pour une fois. Voilà qui estoit cause de rendre les juges larrons, car ils n'eussent sceu faire bon marché en détail de ce qu'ilz avoient achepté bien cher à payer conptant.

' Au sujet des lieutenant:» criminels, p. 371^, une déclaration du 11 décembre voyez un édil du mois de mai i553 Msam- i553, un édit de novembre ibbà et une berl, Rec. des anc, lois françaises , t. XIII, déclaration du 4 février i557 (i558).

1558. Celuy qui achepta ce nouvel estât à Provins fut ung advocat de Melun, nommé Estienne Bourdier. Si jamais juge de son temps en print ab lioc et ab hac, c'a esté cestuy-ci. Il chastioit fort les larrons qui desroboient en secret, mais, il desroboit à veue faicte; il condempnoit les paillards et blasphémateurs du nom de Dieu, et luy estoit le plus grand adultère, incestueux et renieur de Dieu qui feust au pays. Au commencement, il vouloit faire seul les procès des criminelz el les juger seul; mais le siège présidial fempescha. Je laisse à penser à tout homme de bon esprit en quelle peine et coustange est celuy qui tombe entre leurs mains, s'il luy est possible d'en eschapper à bon marché, et combien il fault d'argent et de lièvres pour contenter ung lieutenant de courte robbe et six saccars cpi'il appelle ses archers, ung lieutenant criminel et son greffier, ung président et sept ou huict conseillers qui sont en ceste chambre présidialle, par devant tous lesquelz il fault passer avant qu'estre hors de leurs mains, et puis après contenter le garde des prisons

La fille du président Philippe Durand, femme du bailli Jean Alleaume, meurt sept mois après son mariage , en ciccoucbant d'un enfant mort. — La dispense demandée au pape n'étant pas alors encore arrivée, Philippe Durand prétend que le mariage est nul, et redemande à son gendre le bailliage de Provins et tout ce qu'il avait reçu en dot. — La dispense arrive enfin; mais comme la bulle papale , en même temps qu'elle approuvait le mariage , excommuniait les époux , leurs parents, Pierre Cobus, doyen de la chrétienté, el le curé de Saint-Pîerre , qui avaient arrangé et célébré ce mariage, le doyen et le curé, pour empêcher qu'une pareille pièce fût produite, obtinrent un arrangement entre les parties. Jean Alleaume conserva le bailliage, paya à Philippe Durand une somme d'argent el rendit les effets.

Le printemps de ceste année, en son commencement, fut assez pluvieux; mais au millieu et jusques à la fm tendit à une seicheresse médiocre qui donna augmentation aux biens de la terre, qui prospérèrent de bien en mieux et allèrent à grande maturité et abondance, de sorte qu'on recueillit des grains de toute espèce en si grande quan-

tilé, que les granges et les maisons ne furent suffisantes poiu* serrer 1558. les gerbes des grains que Dieu envoya sus la terre. Pareillement lut des vins en aussi grande habondance ou quelque peu moings que Tan dernier passé , et par toute l'année le muid de blé froment ne valloit que 18 et ao liv. t. le plus beau, et Taultre grain, au dessoubz; la queue de vin 45 et 5o s. t. le creu de Provins et des environs; celuy de Villenauxe, 70 s. et 4 liv. le meilleur.

L'esté fat fort chauld et adonné à seicheresse, à tonnerres et esclairs en son commancement; mais incontinent se rendit pluvieux à cause des nuages que les tonnerres causèrent, et sy lesditz tonnerres et nuages de pluies ne refroidirent point le temps, qui fut cause de faire germer les grains aux champs. II n'y eut quasi jour au moys de juillet qu'il ne feist nuages d'eau provocqués par grands tonnerres et esclairs, et ce néantmoings faisoit si chauld avant lesdittes nuées et depuis que les soyeurs moroient de soif et de mort subite emmy les champs, et en morut au balliage de Provins sept ou huict en plusieurs endroictz, et si fut le bruict qu'ainsi faisoient-ilz par les pays de Brie, France et Picardie

Le matin du jour de sainte Colombe (22 juillet), un orage éclate sur la ville de Provins et les environs; une obscurité complète règne pendant près d'une heure; le tonnerre tombe sur Téglisc de Saint- Ayoul, entre dans le chœur par une verrière, gagne le pignon et sort par une fenêtre, sans avoir causé de dommage ni à Fédifice, ni aux personnes qui s'y trouvaient, parmi lesquelles était Fauteur. — Quelques jours auparavant, la foudre était tombée sur la maison du Chapcau-Rouge , avait tué un des chevaux qui occupaient Técurie, et mis le feu au foin. — Le tonnerre tomba dans le même été en plusieurs autres endroits.

L'automne fut tempéré et bon pour les vendanges, qui furent bien copieuses, ainsi que dessus est dict. La semaille fut bonne; mais ne levèrent les grains fort bien, à cause qu'ilz avoient germé aux champs et s'estoient eschaufez es tas dedans les granges, pour avoir esté serrez trop molz.

L'hiver ne fut trop froid ni inconstant, ni en pluyes ni en neiges. 11 ^

1558. loil pour la plusparl de belles gelées seiches, qui ne furent domageables aux biens de la terre. Toute Tannée, le vivre fut en France à si petit et bas prix que ung homme en ung jour n eust sceu despenser en pain et vin que 18 den. t. pour le plus; la chair, le drap, le cuyiet los ouvriers estoienl à bon marché

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