SUR
Antoine-Philippe d'Orléans, duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, et de Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, naquit le 3 juillet 1 775. 11 fut élevé, ainsi que ses frères, par madame de Genlis, d'après le système d'éducation tracé par J. J. Rousseau dans X Emile. Il montra de bonne heure du goût pour les arts ; il avait de la délicatesse dans l'esprit; il écrivait avec âme; il a cultivé la peinture avec succès.
A l'époque de la révolution, partageant les sentiments du duc de Chartres , il voulut concourir avec lui à la défense du territoire français , et entra comme sous- lieutenant dans le 14* dragons, dont son frère aîné était colonel. Lorsque le duc de Chartres fut fait officier général , le duc de Montpensier devint son aide de camp. Il était à Valmy : sa conduite dans cette journée lui mérita l'honorable témoifruage que renferme cette lettre du général Kellermann :
« Du quartier général de Dampierre-sur-Auve , le 21 septembre 1792 , à 9 heures du soir.
« Embarrassé du choix, je ne citerai, parmi ceux qui ont « montré un grand courage , que M. de Chartres et son aide « de camp M. de Montpensier, dont l'extrême jeunesse rend f le sang-froid, à l'un des feux les plus soutenus qu'on puisse « voir, extrêmement remarquable. » (Moniteur, 22 septembre 1792.)
Ce prince, devenu lieutenant colonel adjudant général, signala de nouveau son courage à Jemmapes. Dans le courant de l'hiver, il passa sous les ordres du général Biron, qui commandait l'armée d'Italie; mais, au mois d'avril 1793, frappé par le décret commun à toute la famille des Bourbons, il fut arrêté à INice, et transféré à Marseille au fort Notre-Dame de la Garde, où se trouvèrent réunis le duc d'Orléans son père , le comte de Beaujolais son frère , la duchesse de Bourbon , et le prince de Conti.
Nous laissons au prince lui-même le soin de raconter sa longue captivité. On verra , dans ses Mémoires , de quelle manière le souvenir de ses souffrances se mêle au tableau des plus importants événements. Son récit, rempli d'intérêt, ajoute des traits nouveaux à la peinture de cette époque, et présente surtout , dans son effrayante vérité , l'image des excès qui tour à tour déchiraient , en sens contraire, le midi de la France. *
Le duc de Montpensier languissait depuis quarante- trois mois dans les prisons de Marseille, lorsque le directoire exécutif promit de briser ses fers , ainsi que ceux du comte de Beaujolais; mais il exigea, pour prix de leur liberté, que leur frère aîné , le duc d'Orléans , s'éloignât de l'Europe.
Ce prince, depuis son départ de la France , où il avait été proscrit après la bataille de Ncrwinde, en 1793, avait tour à tour, sous des noms supposés , parcouru les montagnes de la Suisse, visité ensuite une partie de l'Allemagne, le Danemark, la Suède, la Norv^'ége, la Laponie, le cap Nord. Il se trouvait, en 1796, dans le duché de Holstein. C'est là que le ministre de la république française, à Bremen, lui fit remettre, après de longues recherches, une lettre de la duchesse d'Orléans, sa mère. Cette princesse , dans les termes les plus touchants, suppliait son fils, en son nom et pour l'intérêt de ses autres enfants, de quitter l'Europe, et de passer en Amérique.
r.e duc d'Orléans n'hésita pas. Tl partit de Hambourg pour Philadelphie; et son départ fit rendre la liberté au duc de Montpensier et au comte de Beaujolais, lis s'embarquèrent à Marseille : leur traversée fut longue et pénible. Le vent contraire les avait retenus vingt-trois jours dans la iMéditerranée. Ils n'arrivèrent en Amérique qu'en février 1797, et se réunirent au duc d'Orléans. Sous ce climat nouveau, la destinée des trois frères devint commune; après avoir été séparés si longtemps, ils sentaient le besoin de ne se plus quitter. Ils résolurent d'abord de voyager dans l'intérieur d( s États-Unis , et se rendirent à Baltimore ; de là en Virginie. A Mount-Vernon, ils visitèrent le général Washington, qui, avant la fin de sa présidence, les avait invités à le venir voir dans sa retraite. Nous ne les suivrons pas , soit chez les Chérakis , nation sauvage au milieu de laquelle ils passèrent deux jours pour assister à leurs fêtes ; soit dans le désert des Six-Nations, en Canada; soit à la célèbre chute du Niagara, dont le duc de Montpensier, qui se plaisait à recueillir sur son album l'image des sites les plus pittoresques , a peint une vue que l'on remarque dans la galerie du Palais-Royal , avec plusieurs tableaux de lui. Les trois frères résistèrent aux fatigues de ce long et pénible voyage à travers des régions inhabitées : ils étaient jeunes; ils étaient réunis après de longues souffrances; ils voyageaient ensemble, et sans entraves, dans un pays nouveau, et plein d'intérêt pour des Européens : quelque douceur se trouvait mêlée aux rigueurs de leur sort.
Peu après leur retour à Philadelphie, au mois de juillet 1797, la fièvre jaune se déclara dans cette ville. Les fils des plus riches héritiers de l'Europe ne purent, faute d'argent, quitter ce séjour, devenu mortel. Ce ne fut qu'au mois de septembre que, leur mère ayant été momentanément réintégrée dans ses biens, ils parvinrent à se procurer ''es fonds pour entreprendre un nouveau voyage. Ils se rendirent d'à-
bord à New- York, de là dans le Massachusset, le New- Hampshire et le Maine. De retour à Boston, les papiers publics leur apprirent la déportation de leur respectable mère. Ils partirent sur-le-champ pour Philadelphie ; là , informés que cette princesse avait été conduite en Espagne, les princes n'eurent plus d'autre pensée que d'aller la rejoindre; mais le dénùment auquel ils étaient encore une Ibis réduits , et la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre , opposaient à leurs désirs des obstacles difficiles à surmonter. Une seule voie paraissait praticable pour eux : c'était de se rendre d'abord à la Louisiane , qui , à cette époque , formait une partie des États du roi d'Espagne , et de passer ensuite à la Havane , d'où l'on expédiait de temps à autre en Europe des bâtiments de guerre espagnols, sur lesquels les trois frères se flattaient d'obtenir un passage.
Partis de Philadelphie le 10 décembre 1797,- ils descendirent, au milieu des glaces, l'Ohio et le Mississipi jusqu'à la iNouvelle-Orléans , dont le gouverneur et les habitants témoignèrent aux princes français les sentiments les plus flatteurs. De là , ils firent voile pour la Havane. Le gouvernement espagnol ayant donné l'ordre au capitaine général de cette île de n*y pas tolérer plus longtemps le séjour des princes , leurs regards se tournèrent du côté de la Grande-Bretagne , comme vers le seul asile encore ouvert à leur infortune. Hs montent sur un petit navire qui les transporte à New- York ; de New-York , un paquebot anglais les conduit à Falmouth, et ils arrivent à Londres au commencement de l'année 1800 '.
Twickenham devint leur séjour habituel. C'est là que M. le duc de Montpensier devait terminer ses jours. Les arts et la tendre amitié de ses frères en charmaient tous les ins-
' Tous ces détails sur les voyages des de l'énigme du roman intitulé Ilisloirfc
trois princes iont extraits d'un ouvrage de la conjuration d'Orléans, par Hioni-
en quatre volumes, attribué à M. de joie, !■■-..., et qui a pour titre : Explication
tants; mais il portait déjà dans sou sein le germe d'une maladie de poitrine qui l'enleva au mois de mai 1807 \ Il est enterré à Westminster, et voici l'épitaphe qui fut alors placée sur son tombeau :
Princeps illustrissimus et serenîssimus Antoiiius Philippus, dux de Montpensier,
Regibus oriundus ,
Ducis Aurelianensis jilius natii secundus ,
A tenerajuventute
In armis strenuus ,
In vinculis indomitus ,
In adversls rébus non fractus ,
In secundis non elatus,
Artium liberalium cultor assiduus ,
Urbanus , jucundus, omnibus comis ;
Fratribus, propinquis, amicis, patrix
jSunquam non deflendus,
Utcunque fortunx vicissitudines
ExpertuSy
Liberali tamen Anglorurn hospitalitate
Exceptus ,
Hoc demum in regum asylo
Requiescit.
Nat. m juin m. dcc. lxxv.
Ob. XVIII maii^L. nccc. vu. œtat. xxx.
In memoriam fratris dilectissimi
Ludovicus Philippus , dux Aurelianensis,
Hoc marinor posuit.
' Le comte de Beaujolais était atta- les premiers jours de mai 1808; mais
que de la même maladie. Les médecins là, les médecins ayant déclaré que l'air
de Londres lui conseillèrent d'aller ha- de cette île était pernicieux pour les
biter un climat plus doux que celui de malades, le duc d'Orh'ans écrivit au
l'Angleterre : l'état politique de l'Eu- roi de Sicile Ferdinand IV, pour obte-
rope ne laissait de choix qu'entre Malte nir la permission de faire transporter
et Madère. Le comte de Beaujolais ne son frère dans les environs du mont
voulait point entreprendre ce voyage : £tna. Avant l'arrivée de la réponse, le
M. le duc d'Orléans lui promit de ne le comte de Beaujolais avait cessé de viyre.
pas quitter un moment; alors il céda. 11 était âgé de vingt-huit ans. Les deux frères arrivèrent à Malte dans