ROI DE FRANCE
J'ai servi pendant cinq mois le roi et son auguste famille dans la tour du Temple; et malgré la surveillance des officiers municipaux qui en étaient les gardiens, j'ai pu cependant, soit par écrit, soit par d'autres moyens, prendre quelques notes sur les principaux événements qui se sont passés dans l'intérieur de cette prison.
En classant ces notes en forme de journal , mon intention est plutôt de fournir des mat'ériaux à ceux qui écriront l'histoire de la fin malheureuse de l'infortuné Louis XVI, que de composer moi-même des mémoires : je n'en ai ni le talent ni la prétention.
Seul témoin continuel des traitements injurieux qu'on a fait souffrir au roi et à safamilleje puis seul les écrire et en attester l'exacte vérité. Je me bornerai donc à présenter les faits dans tous leurs détails, avec simplicité, sans aucune réflexion, et sans partialité.
Quoique attaché depuis l'année 1782 à la famille royale, et témoin, par la nature de mon service, des événements les plus désastreux pendant le cours de la révolution, ce serait sortir de mon sujet que de les décrire : ils sont pour la plupart recueillis dans différents ouvrages. Je commencerai donc ce journal à l'époque du 10 août 1792, jour affreux, où quelques hommes ren-
18 MEMOIBES
versèrent un tr» ne de quatorze siècles, mirent leur roi dans les fers, et précipitèrent la France dans un abîme de malheurs.
J'étais de service auprès de M. le Dauphin à répo(|ue du 10 août. Dès le matin du 9, l'agitation des esprits était extrême ; des groupes se formèrent dans tout Paris, et l'on apprit avec certitude aux Tuileries le plan des conjurés. Le tocsin devait sonner à minuit dans toute la ville; et les Marseillais, réunis aux habitants du faubourg Saint- Antoine, devaient aussitôt marcher pour assiéger le château. Retenu par mes fonctions dans l'appartement du jeune prince et auprès de sa personne, je n'ai connu qu'en partie ce qui s'est passé à l'extérieur; je ne rendrai compte que des événements dont j'ai été témoin pendant cette journée, où l'on vit tant de scènes différentes, même dans le palais ' .
Le 9 au soir, à huit heures et demie, après avoir fait le coucher de M. le Dauphin, je sortis des Tuileries, pour chercher à connaître l'opinion publique. Les cours du château étaient remplies d'environ huit mille gardes nationaux de différentes sections, disposés à défendre le roi. .J'allai au Palais-Royal, dont je trouvai presque toutes les issues fermées : des gardes nationaux y étaient sous les armes, prêts à marcher aux Tuileries pour soutenir les bataillons qui les avaient précédés ; mais une populace agitée par les factieux remplissait les rues voisines, et ses clameurs retentissaient de toutes parts.
Je rentrai au château vers onze heures, par les appartements du roi. Les personnes de sa cour et celles de son service s'y rassemblaient avec inquiétude. Je passai dans l'appartement de }>\. le Dauphin, d'où un instant après j'entendis sonner le tocsin et battre la générale dans tous les quartiers de Paris. Je restai dans le salon jusqu'à cinq heures du matin, avec madame de Saint-Brice, femme de chambre du jeune prince. A six heures, le roi descendit dans les cours du château, et passa en revue les gardes nationaux et les Suisses, qui jurèrent de le défendre. La reine et ses enfants suivaient le roi. On entendit dans les
' On peut rapprocher (le ce récit celui On y trouvera de nouveaux détails , et que fait M. Hue dans »on ouvrage inti- des faits curieux. ( JÎclaircissemcnts, A.) tulc Dernières années de Louis Xf^l. Fs. B.
rangs quelques voix séditieuses ; elles furent bientôt étouffées par les cris mille fois répétés de f^ice le roi I vive la nation!
L'attaque des Tuileries ne paraissant pas encore procliaine, je sortis une seconde fois , et je suivis les quais jusqu'au Pont- Xeuf. Je rencontrai partout des rassemblements de gens armés , dont les mauvaises intentions n'étaient pas douteuses; ils portaient des piques, des fourches, des haches, des croissants. Le bataillon des Marseillais marchait dans le plus grand ordre, avec ses canons, mèche allumée : il invitait le peuple à le suivre, pour r aider y disait-il, à faire déloger le tyran, et proclamer sa déchéance a rassemblée nationale. Trop certain de ce qui allait se passer, mais ne consultant que mon devoir, je devançai ce bataillon, et regagnai aussitôt les Tuileries. Un corps nombreux de gardes nationaux en sortait en désordre par la porte du jardin vis-à-vis le Pont-Royal. La douleur était peinte sur le visage de la plupart d'entre eux. Plusieurs disaient: « îsous avons juré ce matin de défendre le roi, et , au moment où il court le plus grand danger, nous l'abandonnons! « Les autres, du parti des conspirateurs, injuriaient, menaçaient leurs camarades, et les forçaient à s'éloigner. Les bons se laissèrent ainsi dominer par les séditieux; et cette faiblesse coupable, qui jusque-là avait produit tous les maux de la révolution, fut encore le commencement des malheurs de cette journée.
Après bien des tentatives pour pénétrer dans le palais , je fus reconnu par le suisse d'une des portes, et je parvins à entrer. J'allai sur-le-champ à l'appartement du roi , et je priai quelqu'un de son service d'instruire sa majesté de tout ce que j'avais vu et entendu.
A sept heures, les inquiétudes augmentèrent, parla lâcheté de plusieurs bataillons qui abandonnaient successivement les Tuileries. Ceux des gardes nationaux qui restaient à leur poste , au nombre de quatre ou cinq cents, montrèrent autant de fidélité que de courage ; ils furent placés indistinctement avec les Suisses dans l'intérieur du palais, aux différents escaliers, et à toutes les issues. Ces troupes avaient passé la nuit sans prendre aucune nourriture: je m'empressai, avec d'autres serviteurs du roi, de leur porter du pain et du vin , en les encourageant à ne
point abandonner la famille royale. Ce fut alors que le roi donna le commandement de l'intérieur de son palais à MM. le maréchal de Mailly, le duc du Châtelet, le comte de Puysépur, le baron de Vioniénil, le comte d'Hervilly, le marquis du Pujet, etc. Les personnes de la cour et du service furent distribuées dans différentes salles, après avoir juré de défendre jusqu'à la mort la personne du roi. Nous étions environ trois ou quatre cents, mais sans autres armes que des épées ou des pistolets.
A huit heures, le danger devint plus pressant. L'assemblée législative tenait ses séances dans le bâtiment du Manège donnant sur le jardin des Tuileries : le roi lui avait adressé plusieurs messages pour lui faire part de la position où il se trouvait, et l'inviter à nommer une députation qui l'aidât de ses conseils. L'assemblée , quoique l'attaque du château se préparât sous ses yeux , n'avait fait aucune réponse.
Quelques instants après, on vit entrer le département de Paris et plusieurs municipaux, ayant à leur tête Rœderer, alors procureur général syndic. Rœderer, sans doute d'accord avec les conjurés, engagea vivement sa majesté à se rendre avec sa famille à l'assemblée : il assura que le roi ne pouvait plus compter sur la garde nationale, et que , s'il restait dans son palais , ni le département, ni la municipalité de Paris, ne répondaient plus de sa sûreté. Le roi l'écouta sans émotion; il rentra dans sa chambre avec la reine, les ministres, et un petit nombre de personnes; et bientôt après il en sortit, pour se rendre avec sa famille h l'assemblée. 11 était entoifré d'un détachement de Suisses et de gardes nationaux. De toutes les personnes du service, madame la princesse de Lamballe et madame la marquise de Tourzel, gouvernante des enfants de France, eurent seules la permission de suivre la famille royale. Madame de Tourzel , pour ne pas quitter le jeune prince , fut obligée de laisser aux Tuileries mademoiselle sa (ille, âgée de dix-sept ans , au milieu des soldats. Il était alors près de neuf heures.
Forcé de rester dans les appartements, j'attendais avec terreur la suite de la démarche du roi : j'étais aux fenêtres qui donnent surle jardin. Il y avait déjà une demi-heure que la famille royale était à l'assemblée, lorsque je vis sur la terrasse des Feuillants
SUB LE TEMPLE. 2t
quatre têtes placées sur des piques, que l'on portait du coté du iieu des séances du corps législatif. Ce fut là, je crois, le signal de l'attaque du château ; car au mên^e instant un feu terrible de canon et de mousqueterie se fit entendre. Les balles et les boulets criblaient le palais. Le roi n'y étant plus , chacun ne s'occupa que de sa propre sûreté; mais toutes les issues étaient fermées, et une mort certaine nous attendait. Je cours de toutes parts : déjà les appartements et les escaliers étaient jonches de morts ; je me détermine à sauter sur la terrasse par une des fenêtres de l'appartement de la reine. Je traverse rapidement le parterre, pour gagner le pont tournant. Un gros de Suisses, qui m'avait précédé, se ralliait sous les arbres. Placé entre deux feux, je revins sur mes pas pour gagner l'escalier neuf de la terrasse du bord de l'eau : je voulus sauter sur le quai ; le feu con« tinuel qui parlait du Pont-Royal m'en empêcha. Je m'avançai du même côté jusqu'à la porte du jardin de M. le Dauphin; là, des Marseillais qui venaient de massacrer plusieurs Suisses , les dépouillaient. L'un d'eux vint à moi, une epée sanglante à la main : « Comment, citoyen, me dit-il, tu es sans armes ? Prends cette épée, aide-nous à tuer. » Un autre Marseillais s'en empara. J'étais en effet sans armes , et vêtu d'un simple frac. Si quelque chose eût indiqué que j'étais de service au château, je n'eusse pas échappé.
Quelques Suisses poursuivis se réfugièrent dans une écurie peu distante de là; moi-même je m'y cachai : ces Suisses furent bientôt massacrés à mes côtés. Aux cris de ces malheureuses victimes, le maître de la maison, M. Ledreux, accourut : je profitai de cet instant pour entrer chez lui ; et, sans me connaître, M . Ledreux et sa femme m'engagèrent à rester, jusqu'à ce que le danger fût passé. J'avais dans ma poche quelques lettres , des journaux à l'adresse du prince royal, et une carte d'entrée aux Tuileries , sur laquelle étaient écrits mon nom et la nature de mon service; ces papiers auraient pu me faire reconnaître : j'eus à peine le temps de les jeter. Aussitôt une troupe armée vint visiter la maison, pour s'assurer si des Suisses n'y étaient point cachés; ^L Ledreux me dit de faire semblant de travailler à des dessins placés sur une grande table. Après une recherche inutile,
S) ME&IOIRRS
ces hommes, les mains teintes de sang , s'arrêtèrent pour raconter froidement leurs assassinats. Je restai dans cet asile depuis dix heures du matin juscju'à quatre heures du soir, ayant sous les yeux le spectacle des horreurs qui se commirent sur la place de Louis XV. Des hommes assassinaient , d'autres coupaient la tête des cadavres; des femmes, oubliant toute pudeur, les mutilaient, en arrachaient des lambeaux, et les portaient en triomphe.
Pendant cet intervalle, madame de Rambaut, femme de chambre de M. le Dauphin, qui n'avait échappé qu'avec peine au massacre des Tuileries , vint aussi se réfugier dans cette maison; quelques signes que nous nous fîmes nous engagèrent au silence. Les (ils de nos hôtes , qui dans ce moment arrivèrent de l'assemblée nationale, nous apprirent que le roi, suspendu de ses fonctions y était gardé à vue avec la famille royale dans la loge du rédacteur du Logographe, et qu'il était impossible d'approcher de sa personne • .
Je résolus alors d'aller retrouver ma femmeet mes enfants dans une maison de campagne , à cinq lieues de Paris, que j'habitais depuis plus de deux ans; mais les barrières étaient fermées, et je ne devais pas abandonner madame de Rambaut. Nous convînmes de prendre la route de Versailles, où elle demeurait: les (ils de nos hôtes nous accompagnèrent. Nous traversâmes le pont de Louis XVI , couvert de cadavres nus, déjà putréûés par la grande chaleur; et, après bien des dangers, nous sortîmes de Paris par une brèche qui n'était point gardée.
Dans la plaine de Grenelle , nous fûmes rencontrés par des paysans à cheval qui crièrent de loin, en nous menaçant de leurs armes : « Arrête, ou la mort! » L'un d'eux, me prenant pour un garde du roi, me coucha enjoué et allait tirer sur moi, lorsqu'un autre proposa de nous conduire à la municipalité de Vaugirard. « Il y en a déjà une vingtaine, disait-il ; l'abatis sera plus grand. » Arrivés à la municipalité, nos hôtes furent reconnus : le maire m'interrogea. « Pourquoi, dans le danger de la patrie, n' es-tu pas a ton poste .^ Pourquoi quittes-tu Paris "> Cela aimonce
' Voyez les Kclaircissements (B) sur extrait de son ouvrage ce qu'il a dit sur le danger que courut, dans la même le séjour momeutaué de la famille royale occasion, M. H oë. Itou* avons également aux FcuiUants. F». B.
de mauvaises intentions. — Oui, oui, cria la populace, en prison les aristocrates! en prison! — C'est précisément , répondis je, parce que je voulais me rendre à mon poste, que vous m'avez rencontrésur la route de Versailles, où je demeure; c'est là qu'est mon poste, comme c'est ici le vôtre. » On interrogea aussi madame de Rambaut : nos hôtes assurèrent que nous disions la vérité, et l'on nous délivra des passe-ports. Je dois rendre grâce à la Providence de n'avoir pas été conduit à la prison de Vaugirard : on venait d'y enfermer vingt-deux gardes du roi, que l'on conduisit ensuite à l'Abbaye, où ils furent massacrés le 2 septembre suivant.
De Vaugirard à Versailles, des patrouilles de gens armés nous arrêtèrent à chaque instant pour vérifier nos passe-ports. Je conduisis madame de Rambaut chez ses parents, et je partis aussitôt pour me rendre au sein de ma famille. La chute que j'avais faite en sautant par une fenêtre des Tuileries , la fatigue d'un voyage de douze lieues , et mes réflexions douloureuses sur les déplorables événements qui venaient de se passer, m'accablèrent tellement, que j'eus une fièvre très-forte. Je gardai le lit pendant trois jours; mais, impatient de savoir le sort du roi, je surmontai mon mal , et revins à Paris.
Le 13 au soir, j'appris à mon arrivée que la famille royale, après avoir été retenue depuis le 10 aux Feuillants , venait d'être conduite au Temple ; que le roi avait fait choix pour son service de M. de Chamilly, son premier valet de chambre, et queM. Huë ,, huissier de la chambre du roi , et destiné à la place de premier valet de chambre de M. le Dauphin, devait servir ce jeune prince ' . Madame la princesse de Lamballe , madame la marquise de Tourzel et mademoiselle Pauline de Tourzel avaient accompagné la reine. Les dames Thibaut, Bazire , Navarre et Saint-Brice, femmes de chambre , avaient suivi les trois princesses et le jeune prince.
Je perdis alors tout espoir de continuer mes fonctions auprès de M. le Dauphin, et j'allais retourner à la campagne, lorsque, le sixième jour de la détention du roi , je fus informé que l'on
• M. Huë raconte avec intérêt les premiers moments de ce séjour au Temple. Voyei les Éclaircissements (C). Fs. B.
avait enlevé dans la nuit toutes les personnes qui étaient dans la tour auprès de la famille royale, et qu'après les avoir interrogées au conseil de la commune de Paris , on les avait conduites à la prison de la Force , excepté M. Hue , qui fut ramené au Temple pour servir le roi ^ On chargea Pétion, alors maire de Paris, d'indiquer deux autres personnes. Instruit de ces dispositions, je résolus de tenter tous les moyens de reprendre mon service auprès du jeune prince. Je me présentai chez Pétion : il me dit que, faisant partie de la maison du roi, je n'obtiendrais pas l'agrément du conseil général de la commune. .Je citai M. Hue, qui venait d'être envoyé par ce même conseil pour servir le roi; il promit d'appuyer un mémoire que je lui remis; mais j'observai qu'il était nécessaire , avant tout , qu'il fit part au roi de ma démarche. Deux jours après , il écrivit à sa majesté en ces termes :
« Sire ,
« Le valet de chambre attaché au prince royal depuis son en- « fance demande à continuer son service auprès de lui. Comme « je crois que cette proposition vous sera agréable , j'ai accédé « à son vœu, etc. »
Sa majesté répondit par écrit qu'elle m'agréait pour le service de son lils : en conséquence, je fus mené au Temple. On me fouilla, on me donna des avis sur la manière dont on prétendait que je devais me conduire ; et le même jour 26 août, à huit heures du soir, j'entrai dans la tour.
Il me serait difficile de décrire l'impression que fit sur moi la vue de cette auguste et malheureuse famille. Ce fut la reine qui nj'adressa la parole; et après des expressions pleines de bonté, « Vous servirez mon fils , ajouta-t-elle , et vous vous concerterez avec M. Huë pour ce qui nous regarde. » J'étais tellement oppressé, qu'à peine je pus répondre.
Pendant le souper, la reine et les princesses, qui depuis huit Jours étaient sans leurs femmes , me demandèrent si je pourrais
I Voyez daiu Ic3 l^dairciasementa (D) le récit de la première arrestation de M. Mue. F». B.
peigner Jeurs cheveux: je répondis que je ferais tout ce qui leur serait agréable. Un officier municipal s'approcha de moi , et me dit, d'un ton assez haut, d'être plus circonspect dans mes réponses. Je fus effrayé de ce début.
Les premiers huit jours que je passai au Temple, je n'eus aucune communication avec l'extérieur. M. Huë était seul charj^é de recevoir et de demander les choses nécessaires pour la famille royale; je la servais indistinctement et conjointement avec lui. Mon service auprès du roi se bornait à le coiffer le matin, et à rouler ses cheveux le soir. .Te m'aperçus que j'étais sans cesse observé par les officiers municipaux ; un rien leur donnait de l'ombrage' : je me tins sur mes gardes, afin d'éviter quelque imprudence qui m'aurait infailliblement perdu.
Le 2 septembre, il y eut beaucoup de fermentation autour du Temple. Le roi et sa famille descendirent comme à l'ordinaire pour se promener dans le jardin; un officier municipal qui suivait le roi dit à un de ses collègues : « Nous avons mal fait de consentir à les promener cet après-dîner. » .l'avais remarqué dès le matin l'inquiétude des commissaires : ils firent rentrer la famille royale avec précipitation ; mais à peine fut-elle réunie dans la chambre de la reine, que deux officiers municipaux qui n'étaient point de service à la tour entrèrent ; et l'un d'eux, nommé Mathieu, ex-capucin, dit au roi : « Vous ignorez, monsieur, ce qui se passe : la patrie est dans le plus grand
' Le fidèle Turgy, dont il sera ques- on allait au conseil demander deux mu-
tion dans ces Mémoires, donne, en ces nicipaui.
mots , une idée des précautions tyranni- k Ils se rendaient à l'office ; on dressait
ques que prenaient les officiers munici- les plats, on les goûtait devant eux, pour
paux : leur faire voir qu'il n'y avait rien de
« Après le souper, on annonça au roi caché ni de suspect. On remplissait en
que, pour sa sûreté et celle de sa fa- leur présence les carafes et les cafetières,
mille, ils occuperaient la tour pendant Pour couvrir les carafes de lait d'a-
la nuit. On y avait posé une sentinelle mande, on déchirait, à leur volonté,
à tous les étages. Les Marseillais ne ces- un morceau de papier, dans telle feuille
aèrent de chanter, au moment dupas- et telle main qu'ils indiquaient. Arrivés
sage de la reine, et pendant toute la nuit : avec eux à la salle à manger, on ne
., , . . mettait la table qu'après l'avoir mon-
Madanv monte a sa tour ; i' o x j
Ne sait quand descendra. ^^^ «f^^^^^ ^* dessous aux municipaux : on dépliait devant eux les nappes et les < Dès que le roi fut entré au Temple, serviettes; ils fendaient les pains par on prescrivit les précautions les plus moitié, et sondaient la mie avec une fourminutieuses. Voici de quelle manière se cbette, ou même avec leurs doigts. » faisait le service qui me concernait : S'a- {Fragments historiques sur le Temple. ) gissait-il du dîner ou d'ua autre repas , F^. li.
danger; l'ennemi est entré en Chnmpngne; le roi de Prusse marche sur Cliâlons : vous répondrez de tout le mal qui peut en résulter. Nous savons que nous , nos femmes , nos enfants , périront ; mais le peuple sera vengé , vous mourrez avant nous: Cependant il en est temps encore, et vous pouvez... — J'ai tout fait pour le peuple, répondit le roi; je n'ai rien à me reprocher. » Ce même Mathieu dit à M. Huë : « Le conseil de la commune m'a chargé de vous mettre en état d'arrestation. — Qui? demanda le roi. — C'est votre valet de chambre. » Le roi voulut savoir de quel crime on l'accusait , mais il ne put rien apprendre; ce qui lui donna des inquiétudes sur son sort, et il le recommanda avec intérêt aux deux officiers municipaux. On mit les scellés en présence de IM. Huë sur le petit cabinet qu'il occupait , et il partit à six heures du soir, après avoir passé vingt jours au Temple '. En sortant, Mathieu me dit : « Prenez garde à la manière dont vous vous conduirez ; il vous en arriverait autant. »
Le roi m'appela un instant après : il me remit des papiers que M. Huë lui avait rendus , et qui contenaient des notes de dépense. L'air inquiet des municipaux, les clameurs du peuple aux environs de la tour, agitaient cruellement son cœur. A pi es son coucher, le roi me dit de passer la nuit près de lui. Je plaçai un lit à côté de celui de sa majesté.
Le 3 septembre, en habillant le roi, sa majesté me demanda si j'avais appris des nouvelles de M. Huë , et si je savais quelque chose des mouvements de Paris. Je répondis que , pendant la nuit, j'avais entendu dire par un municipal que le peuple se portait aux prisons; que j'allais chercher à me procurer d'autres renseignements. « Prenez garde de vous compromettre, me dit le roi; car alors nous resterions seuls, et je crains que leur intention ne soit de mettre près de nous des étrangers. »
A onze heures 'du malin, le roi étant réuni avec sa famille dans la chambre de la reine, un municipal me dit de monter dans celle du roi, où je trouvai Manuel et quelques membres de
' M. Uxii- a r;icont(- lui-même ceUe plaçons ce récit dans les Kclaircisse- •econdc arrestation, d'une manière très- ments (K). intéressante et tres-drumatique; noua Fs. B.
la commune. Manuel me demanda ce que disait le roi de l'enlèvement de M. Huë : je lui répondis que sa majesté en était inquiète. « Il ne lui arrivera rien, me dit-il ; mais je suis chargé d'informer le roi qu'il ne reviendra plus, et que le conseil le remplacera : vous pouvez l'en prévenir. » Je le priai de m'en dispenser, et j'ajoutai que le roi désirait le voir relativement à plusieurs objets dont la famille royale avait le plus grand besoin. Manuel se détermina avec peine à descendre dans la chambre où était sa majesté: il luifitpart de l'arrêté du conseil delà commune qui concernait M. Huë, et la prévint qu'on enverrait une autre personne. « Je vous remercie, répondit le roi. Je me servirai du valet de chambre de mon fils ; et si le conseil s'y refuse, je me servirai moi-même; j'y suis résolu. » Le roi lui parla ensuite des besoins de sa famille, qui manquait de linge et d'autres vêtements. Manuel dit qu'il allait en rendre compte au conseil , et se retira. Je lui demandai, en le reconduisant, si la fermentation continuait : il me fit craindre, par ses réponses, que le peuple ne se portât au Temple. « Vous vous êtes chargé d'un service difficile, ajouta-t-il; je vous exhorte au courage. »>
A une heure, le roi et sa famille témoignèrent le désir de se promener; on s'y refusa. Pendant le dîner on entendit le bruit des tambours, et bientôt les cris de la populace. La famille royale sortit de table avec inquiétude, et se réunit dans la chambre de la reine. Je descendis, pour dîner, avec Tison et sa femme, employés au service de la tour.
Nous étions à peine assis , qu'une tête au bout d'une picfae fut présentée à la croisée. La femme de Tison jeta un grand cri; les assassins crurent avoir reconnu la voix de la reine, et nous entendîmes le rire effréné de ces barbares. Dans l'idée que sa majesté était encore à table, ils avaient placé la victime de manière qu'elle ne pût échapper à ses regards : c'était la tête de madame la princesse de Lamballe; quoique sanglante, elle n'était point défigurée; ses cheveux blonds, encore bouclés, flottaient autour de la pique.
Je courus aussitôt vers le roi. La terreur avait tellement altéré mon visage, que la reine s'en aperçut; il était important de lui en cacher la cause : je voulais seulement avertir le roi ou ma-
28 MEISIOIHF.S
dame Elisabeth ; mais les deux municipaux étaient présents. « Pourquoi n'aliez-vous pas dîner? me dit la reine. — Madame, lui répondis-je, je suis indisposé. » Dans ce moment un municipal entra dans la tour, et vint parler avec mystère à ses collèiiues. Le roi leur demanda si sa famille était en sûreté. « On fait courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille n'êtes plus dans la tour; on demande que vous paraissiez à la croisée, mais nous ne le souffrirons point : le peuple doit montrer plus de confiance à ses magistrats. »
Cependant les cris du dehors augmentaient : on entendit trèsdistinctement des injures adressées à la reine. Un autre municipal survint, suivi de quatre hommes députés par le peuple pour s'assurer si la famille royale était dans la tour. L'un d'eux^ en habit de garde national, portant deux épaulettes, et armé d'un grand sabre, insista pour que les prisonniers se montrassent à la fenêtre : les municipaux s'y opposèrent. Cet homme dit à la reine, du ton le plus grossier : « On veut vous cacher la tête de la Lamballe, que l'on vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le peuple monte ici. » A cette menace, la reine tomba évanouie : je volai à son secours; madame Elisabeth m'aida à la placer sur un fauteuil : ses enfants fondaient en larmes, et cherchaient, par leurs caresses, à la ranimer. Cet homme ne s'éloignait point ; le roi lui dit avec fermeté : « Nous nous attendons à tout, monsieur ; mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce malheur affreux. » Il sortit alors avec ses camarades : leur but était rempli.
La reine, revenue à elle, mêla ses larmes à celles de ses enfants, et passa avec la famille royale dans la chambre de madame Elisabeth, d'où l'on entendait moins les clameurs du peuple. Je restai un instant dans la chambre de la reine; et regardant par la fenêtre, à travers les stores, je vis une seconde fois la tête de madame l.i princesse de Lamballe. Celui qui la portait était monté' sur les décombres des maisons que l'on abattait pour isoler la tour; un autre, à côté de lui, tenait au bout d'un sabre le cœur tout sanglant de cette infortunée princesse. Ils voulurent forcer la porte de la tour : un municipal nommé Daujon les harangua ,
et j'entendis très-distinctement qu'il leur disait : « La tête d'Antoinette ne vous appartient pas, les départements y ont des droits ; la France a confié la garde de ces grands coupables à la ville de Paris : c'est à vous de nous aider à les garder, jusqu'à ce que la justice nationale venge le peuple. » Ce ne fut qu'après une heure de résistance qu'il parvint a les faire éloigner.
Le soir de la même journée, un des commissaires me dit que la populace avait tenté de pénétrer avec la députation, et de porter dans la tour le corps nu et sanglant de la princesse de Laraballe, qui avait été traîné depuis la prison de la Force jusqu'au Temple; que des municipaux, après avoir lutté contre cette populace, lui avaient opposé pour barrière un ruban tricolore attaché entravers de la principale porte d'entrée ; qu'ils avaient inutilement réclamé du secours de la commune de Paris, du général Santerre et de l'assemblée nationale, pour arrêter des projets qu'on ne dissimulait pas; et que pendant six heures il avait été incertain si la famille royale ne serait pas massacrée. En effet , la faction n'était pas encore toute-puissante : les chefs, quoique d'accord sur le régicide, ne l'étaient pas sur les moyens de l'exécuter ; et l'assemblée désirait peut-être que d'autres mains que les siennes fussent l'instrument des conspirateurs. Une circonstance assez remarquable, c'est qu'après son récit le muni* cipal me fit payer quarante-cinq sous qu'avait coûté le ruban aux trois couleurs.
A huit heures du soir tout était calme aux environs de la tour ; mais la même tranquillité était loin de régner dans Paris, oii les massacres continuèrent pendant quatre ou cinq jours. J'eus occassion, en déshabillant le roi, de lui faire part des mouvements que j'avais vus et des détails que j'avais appris. 11 me demanda quels étaient ceux des municipaux qui avaient montré le plus de fermeté pour défendre les jours de sa famille : je lui citai Daujon, qui avait arrêté l'impétuosité du peuple, quoiqu'il ne fût rien moins que porté pour sa majesté. Ce municipal ne revint à la tour que quatre mois après : le roi, se souvenant de sa conduite, le remercia.
Les scènes d'horreur dont je viens de parler ayant été suivies de quelque tranquillité, la famille royale continua le genre de \'w
uniforme qu'elle avait adoptée son entrée au Temple. Pour qu'on en suive plus facilement les détails, je crois devoir placer ici une description de la petite tour où le roi était alors renfermé.
Elle était adossée à la grande tour, sans communication intérieure, et formait un carré long, flanqué de deux tourelles ; dans une de ces tourelles était un petit escalier qui partait du premier étage, et conduisait à une galerie sur la plate-forme ; dans l'autre étaient des cabinets qui correspondaient à chaque étage de la tour.
Le corps de bâtiment avait quatre étages. Le premier était composé d'une antichambre, d'une salle à manger et d'un cabinet pris dans la tourelle, où se trouvait une bibliothèque de douze à quinze cents volumes.
Le second étage était divisé à peu près de la même' manière. La plus grande pièce servait de chambre à coucher à la reine et à M. le Dauphin; la seconde, séparée de la première par une petite antichambre fort obscure , était occupée par madame Royale et madame Elisabeth. Il fallait traverser cette cliambre pour entrer dans le cabinet pris dans la tourelle ; et ce cabinet, qui servait de garde-robe à tout ce corps de bâtiment , était commun à la famille royale, aux officiers municipaux et aux soldats.
Le roi demeurait au troisième étage, et couchait dans la grande pièce. Le cabinet pris dans la tourelle lui servait de cabinet de lecture. A côté était une cuisine séparée de la chambre du roi par une petite pièce obscure, qu'avaient habitée MMi de Chamilly et Hue, et sur laquelle étaient les scellés. Le quatrième étage était fermé. Il y avait au rez-de-chaussée des cuisines, dont on ne fit aucun usage.
Le roi se levait ordinairement à six heures du matin ' ; il se
' M. Hué a tracé aussi le précis rapide restée en place , et sa majesté venait y
de son service près de la famille royale, choisir des livres. Un jour que j'étais
Voici comme il s'exprime : avec le roi dans ce cabinet, il me mon-
Le dîner fini *, le roi passait ordinai- tra du doigt les œuvres de Rousseau et
rement dans le cabine» des livres du de Voltaire. « Ces deux hommes, me
garde des archives de l'ordre de Malte, dit-il à voix basse, ont perdu la
qui, précédemment, occupait le loge- France. » Dans l'intention de recouvrer
ment de la tour. I>a bibliothèque était l'habitude de la langue latine, et de pou-
• Le roi dinait à deux liemes, ei loupait a voir, pendant sa captivité, en donner
neuf. les premières leçons à M. le Dauphin,
SUR LE TEMPLB. 31
rasait lui-même; je le coiffais et rhabillais. Il passait aussitôt dans son cabinet de lecture. Cette pièce étant très-petite, le municipal restait dans la chambre à coucher, la porte entr'ouverte, alin d'avoir toujours les yeux sur le roi. Sa majesté priait à genoux pendant cinq à six minutes, et lisait ensuite jusqu'à neuf heures. Dans cet intervalle, après avoir fait sa chambre et préparé la table pour le déjeuner, je descendais chez la reine : elle n'ouvrait sa porte qu'à mon arrivée, afin d'empêcher que le municipal n'entrât chez elle. Je faisais les cheveux du jeune prince, j'arrangeais la toilette de la reine, et j'allais pour le même service dans la chambre de madame Royale et de madame Elisabeth. Ce moment de la toilette était un de ceux oii je pouvais instruire la reine et les princesses de ce que j'avais appris. Un signe indiquait que j'avais quelque chose à leur dire ; et l'une d'elles, causant avec l'officier municipal, détournait son attention.
A neuf heures, la reine, ses enfants et madame Elisabeth montaient dans la chambre du roi pour le déjeuner : après les avoir servis, je faisais les chambres de la reine et des princesses. Tison et sa femme ne m'aidaient que dans ces sortes d'occupations. Ce n'était pas pour le service seulement qu'on les avait placés dans la tour : un rôle plus important leur avait été confié; c'était d'observer tout ce qui aurait pu échapper à la surveillance des municipaux , et de dénoncer les municipaux eux-mêmes. Des crimes a commettre entraient aussi sans doute dans le plan de
le roi traduisait les odes d'Horace , et « nos eanemisl Donnez à madame de
quelquefois f.icéron. Pour le distraire « Tourzel les forces dont elle a besoin
de sa lecture et de son travail, qu'il était «pour supporter ce qu'elle endure à
toujours pressé de reprendre, la reine « cause de nousl »
et madame Elisabeth faisaient avec lui « Après cette prière, je couchais
après le dîner une partie tantôt de pi- M. le Dauphin; la reine et madame
quel, tantôt de trictrac; et, le soir, l'une Elisabeth restaient alternativement au-
ou l'autre princesse lisait, à haute voix, près de lui. Le souper servi , je portais
Due pièce de théâtre. à manger à celle des deux princesses
< A huit heures, je dressais, dans la que ce soin retenait. Le roi, en sortant
chambre de madame Elisabeth, le sou- de table, allait aussitôt auprès de son
per de M. le Dauphin : la reine venait y fils Apres quelques moments, il prenait,
présider. Ensuite, lorsque les muuici- à la dérobée, la main de la reine et celle
paux étaient assez loin pour ne rien en- de madame Elisabeth , recevait les ca-
tendre, sa majesté faisait réciter à son resses de madame Royale, et remontait
fils la pnere suivante : dans sa chambre. Passant ensuite dans
Dieu tout-puissant , qui m'avez créé la petite tour, sa majesté n'en sortait
« et racheté, je vous aJore. Conservez plus qu'à onze heures, pour venir se
(les jours du roi mon père, et ceux coucher. » t de ma famille I Protégez-nous contre F*. B
ceux qui les avaient choisis ; car la femme Tison, qui paraissait alors d'un caractère assez doux, mais qui tremblait devant son mari, s'est fait ensuite connaître par une infâme dénonciation contre la reine, à la suite de laquelle elle est tombée dans des accès de folie ; et Tison, ancien commis aux barrières , était un vieillard d'un caractère dur et méchant, incapable d'aucun mouvement de pitié, et étrangère tout sentiment d'humanité. A côté de ce qu'il y avait de plus vertueux sur la terre, les conspirateurs avaient voulu placer ce qu'ils avaient trouvé de plus vil.
A dix heures, le roi descendait avtc sa famille dans la chambre de la reme, et y passait la journée. Il s'occupait de l'éducation de sou fils, lui faisait réciter quelques passages de Corneille et de Racine; lui donnait des leçons de géographie, et l'exerçait à lever des cartes. L'intelligence prématurée du jeune prince répondait parfaitement aux tendres soins du roi. Sa mémoire était si heureuse, que, sur une carte couverte d'une feuille de papier, il indiquait les départements, les districts, les villes, et le cours des rivières : c'était la nouvelle géographie de la France que le roi lui montrait. La reine, de son côté, s'occupait de l'éducation de sa fille ; et ces différentes leçons duraient jusqu'à onze heures. Le reste de la matinée se passait à coudre , à tricoter, ou travailler à de la tapisserie. A midi , les trois princesses se rendaient dans la chambre de madame Elisabeth pour quitter leur robe du matin; aucun municipal n'entrait avec elles.
A une heure, lorsque le temps était beau, on faisait descendre la famille royale dans le jardin ; quatre officiers municipaux et un chef de légion delà garde nationale l'accompagnaient. Comme il y avait quantité d'ouvriers dans le Temple, employés aux démolitions des maisons et aux constructions des nouveaux murs, on ne donnait pour promenade qu'une partie de l'allée des marronniers ; il m'était aussi permis de participer à ces promenades, pendant lesquelles je faisais jouer le jeune prince, soit au ballon, au palet, à la course, soit à d'autres jeux d'exercice.
A deux heures, on remontait dans la tour, où je servais le dîner; et tous les jours, à la même heure, Santerre, brasseur de bière, commandant général de la garde nationale de Paris, venait au Temple, accompagné de deux aides de camp. Il visitait
exactement les différentes pièces. Quelquefois le roi lui adressait la parole ; la reine, jamais. Après le repas, la famille royale se rendait dans la chambre de la reine : leurs majestés faisaient assez ordinairement une partie de piquet ou de trictrac. C'était pendant ce temps que je dînais.
A quatre heures, le roi prenait quelques instants de repos, les princesses autour de lui, chacune un livre à la main . le plus grand silence régnait pendant ce sommeil. Quel spectacle! ua roi poursuivi par la haine et la calomnie, tombé du trône dans les fers, mais soutenu par sa conscience , et dormant paisiblement du sommeil du juste!... son épouse, ses enfants, sa sœur, contemplant avec respect ses traits augustes, dont le malheur semblait encore augmenter la sérénité, et sur lesquels on pouvait lire d'avance le bonheur dont il jouit aujourd'hui!... INon, ce spectacle ne s'effacera jamais de mon souvenir !
Au réveil du roi , on reprenait la conversation ; ce prince me faisait asseoir auprès de lui. Je donnais sous ses yeux des leçons d'écriture à son fils; et, d'après ses indications, je copiais des exemples dans les OEuvres de Montesquieu et d'autres auteurs célèbres. Après cette leçon, je conduisais le jeune prince dans la chambre de madame Elisabeth, oii je le faisais jouer à la balle et au volant.
A la fin du jour, la famille royale se plaçait autour d'une table ; la reine faisait à haute voix une lecture de livres d'histoire ou dequelques ouvrages bien choisis, propres à instruireetà amuser ses enfants, mais dans lesquels des rapprochements imprévus avec sa situation se présentaient souvent, et donnaient heu à des idées bien douloureuses. Madame Elisabeth lisait à son tour, et cette lecture durait jusqu'à huit heures. Je servais ensuite le souper du jeune prince dans la chambre de madame Elisabeth. La famille royale y assistait; le roi se plaisait à y donner quelque distraction à ses enfants, en leur faisant deviner des énigmes tirées dune collection de Mercures de France qu'il avait trouvée dans la bibliothèque.
Après le souper de M. le Dauphin, je le déshabillais ; c'était la reine qui lui faisait réciter ses prières : il en faisait une particulière pour madame la princesse de Lamballe, et par une
autre il demandait à Dieu de protéger les jours de madame la marquise deTourzel, sa gouvernante. Lorsque les municipaux étaient trop près, ce jeune prince avait de lui-même la précaution de dire ces deux dernières prières à voix basse. Je le faisais passer ensuite dans le cabinet; et si j'avais quelque chose à apprendre à la reine, je saisissais cet instant. Je l'instruisais du contenu des journaux : on n'en iaiss.iit arriver aucun dans la tour; mais un erieur envoyé exprès venait tous les soirs à sept heures, s'approchait près du mur du côté de la rotonde dans l'enclos du Temple, et criait, à plusieurs reprises, le précis de tout ce qui s'était passé à l'assemblée nationale, à la commune, et aux armées. C'était dans le cabinet du roi que je me plaçais pour l'écouter; et là, dans le silence, il m'était facile de retenir tout ce que j'entendais.
A neuf heures, le roi soupait. La reine et 'madame Elisabeth restaient alternativement auprès de M. le Dauphin pendant ce repas : je leur portais ce qu elles désiraient du souper ; c'était encore un des instants où je pouvais leur parler sans témoins.
Après le souper, le roi remontait un instant dans la chambre de la reine , lui donnait la main eu signe d'adieu, ainsi qu'à sa sœur, et recevait les embrassements de ses enfants ; il allait dans sa chambre, se retirait dans son cabinet, et y lisait jusqu'à minuit. La reine et les princesses se renfermaient chez elles. Un des municipaux restait dans la petite pièce qui séparait leurs chambres, et y passait la nuit : l'autre suivait sa majesté.
Je plaçais alors mon lit près de celui du roi; mais sa majesté attendait pour se coucher que le nouveau municipal fût monté, afln de savoir qui il était ; et si elle ne l'avait pas encore vu, elle me chargeait de demander son nom. Les municipaux étaient relevés à onze heures du matin, à cinq heures du soir, et à minuit. Ce genre de vie dura tout le temps que le roi resta dans la petite tour, jusqu'au 30 de septembre.
Je reprends l'ordre des faits. Le 4 septembre, le secrétaire de Pétion vint à la tour pour remettre au roi une sonime de deux mille livres en assignats : il exigea du roi une quittancé. Sa majesté lui recommanda de rendre à M. Hué une somme de cinq cent vingt-six livres qu'il avait avancée pour son service; il
le lui promit \ Cette somme de deux mille livres est la seule qui ait été payée, quoique l'assemblée législative eût destiné cinq cent mille livres aux dépenses de sa majesté dans la tour du Temple, mais avant qu'elle eût prévu sans doute les véritables projets de ses chefs, ou. qu'elle eût osé s'y associer.
Deux jours après, madame Elisabeth me fit rassembler quelques petits effets appartenant à la princesse de Lamballe, quelle avait laissés à la tour lorsqu'elle en fut enlevée. J'en fis un paquet , que j'adressai avec une lettre à sa première femme de chambre. J'ai su depuis que ni le paquet ni la lettre ne lui étaient parvenus.
A cette époque, le caractère de la plupart des municipaux qu'on choisissait pour venir au Temple indiquait de quelle espèce d'hommes on s'était servi pour la révolution du 10 août et pour les massacres du 2 septembre.
Un municipal nommé James , maître de langue anglaise , voulut un jour suivre le roi dans son cabinet de lecture , et s'assit à côté de lui. Le roi lui dit, d'un ton modéré, que ses collègues le laissaient toujours seul , que, la porte restant ouverte , il ne pouvait échapper à ses regards ; mais que la pièce était trop petite pour y rester deux. James insista d'une manière dure et grossière ; le roi fut forcé de céder. Il renonça pour ce jour-là à sa lecture, et rentra dans sa chambre, où ce municipal continua de l'obséder par la plus tyrannique surveillance.
' Voici exactement, d'après M. Hnë, certaiHS journaux que, dans sa détresse,
ce dont il s'agissait dans cette occasion : le roi avait accepté un emprunt de Pé-
« En venant au Temple, le roi n'avait tion. Ce maire , il est vrai , remit enfin qu'une très-légère somme eu numéraire, une somme à sa majesté; mais c'était Manuel, ayant fait diverses emplettes un à-compte de celle que lui attribuait dont je lui avais donné la note, me les le décret de l'assemblée nationale. Le "envoya avec le mémoire des frais , mon- reçu donné par le roi portait : tant à cinq cent vingt-siï livres. A la « Le roi reconnaît avoir reçu de M, Pévue de ce mémoire, que Manuel avait « tion la somme de deux mille cinq signé : « Je suis hors d'état, me dit sa « cent vingt-six livres, y compris les « majesté, d'acquitter de ma bourse une «cinq cent vingt-six livres que mes- « pareille dette. » Une somme de six cents « sieurs les commissaires de la muuicilivres, qui me restait, épargna au roi « palité se sont chargés de remettre à l'humiliation de contracter envers Ma- « M. Huë, qui les avait avancées pour le nuel une obligation pécuniaire. Sa € service du roi. majesté voulut bien accéder à la de- , ^ Paris , le 3 septembre 1792. mande que je lui fis de solder ce mémoire. « Louis. »
« C'est à tort qu'il a été publié par F*. B.
Un jour, à son lever, le roi, prenant le commissaire de garde pour celui de la veille, et lui témoignant avec intérêt qu'il était fâché qu'on eût oublié de le relever , ce municipal ne répondit à ce mouvement de sensibilité du roi que par des injures : « Je viens ici, dit-il, pour examiner votre conduite, et non pour que vous vous occupiez de la mienne '. » Et s'avançant près de sa majesté, le chapeau sur la tête : « Personne, et vous moins qu'un autre, n'a le droit de s'en mêler. » Il fut insolent le reste de la journée. J'ai su depuis qu'il s'appelait Meunier.
Un autre commissaire , nommé Leclerc , médecin de profession , se trouva dans la chambre de la reine au moment où je donnais une leçon d'écriture au jeune prince ; il affecta d'interrompre ce travail , pour disserter sur l'éducation républicaine qu'il fallait donner à M. le Dauphin : il voulait substituer à ses lectures celle des ouvrages les plus révolutionnaires.
Un quatrième était présent à une lecture que la reine faisait à ses enfants : elle lisait un volume de l'Histoire de France , à l'époque où le connétable de Bourbon prit les armes contre la France; il prétendit que la reine, par cet exemple, voulait inspirer à son fils des sentiments de vengeance contre sa patrie, et il en fit une dénonciation formelle au conseil. J'en prévins la reine, qui , dans la suite , choisit ses lectures de manière qu'on ne pût calomnier ses intentions.
Le nommé Simon , cordonnier et officier municipal, était un des six commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses du Temple ; mais il était le seul qui, sous le prétexte de bien remplir sa place, ne quittait point la tour. Cet homme ne paraissait jamais devant la famille royale sans affecter la plus basse insolence ; souvent il me disait , assez près du roi pour en être entendu : « Cléry, demande à Capet s'il a besoin de
' M. Hué atteste par quelques autres «La patrie, c'est la France, » répliqua
exemples la tyrannie grossière de ces la reine. J'en ai vu s'opiniâtrer à re^-
surveillants : ter jusqu'à l'heure du coucher dans
« On eût dit qu'en entrant au Temple la chambre de la reine, et n'en sortir
chaque municipal avait pour commis- qu'à force d'instance. Les mouvements ,
sion d'aggraver la captivité delà famille les gestes, les paroles, les regards, tout,
royale. « Quel quartier habitez-vous? » jusqu'au silence mêmedeleursmajeslé.s,
demandait un jour la reine à l'un de était interprété méchamment. » CCS hommes, qui assistuinit nu diiier. 1>. ii.
€ La patrie » répuudit-il avec arrogance.
SUK LE TEMPLE. 37
quelque chose , pour que je n'aie pas la peine de remonter une seconde fois. » J'étais forcé de répondre : « H n'a besoin de rien. » C'est ce même Simon qui , dans la suite , fut placé près du jeune Louis , et qui , par une barbarie calculée , rendit cet intéressant enfant si malheureux. Il y a lieu de croire qu'il fut l'instrument de ceux qui abrégèrent ses jours.
Pour apprendre à calculer à ce jeune prince , j'avais fait une table de multiplication, d'après les ordres de la reine. Un municipal prétendit qu'elle montrait à son lils à parler en chiffres; et il fallut renoncer aux leçons d'arithmétique.
La même chose arriva pour des tapisseries auxquelles la reine et les princesses travaillaient dans les premiers jours de leur détention. Quelques dossiers de chaise étant finis, la reine m'ordonna de les envoyer à madame la duchesse de Sérent ; les municipaux, à qui j'en demandai la permission, crurent que les dessins représentaient des hiéroglyphes destinés à correspondre avec le dehors ; en conséquence , ils prirent un arrêté par lequel il fut défendu de laisser sortir de la tour les ouvrages des princesses.
Quelques-uns des commissaires ne parlaient jamais du roi, du jeune prince et des princesses, sans joindre à leurs noms les épithètes les plus injurieuses. Un municipal, nommé Turlot, dit un
jour devant moi : a Si le bourreau ne guillotinait pas cette s
famille, je la guillotinerais moi-même. »
Le roi et sa famille, en sortant pour la promenade, devaient passer devant un grand nombre de sentinelles, dont plusieurs, même à cette époque, étaient placées dans l'intérieur de la petite tour. Les factionnaires présentaient les armes aux municipaux et aux chefs de légion ; mais quand le roi arrivait près d'eux , ils posaient l'arme au pied , ou la renversaient avec affectation'.
' La famiUe royale, darant les pre- jardia que pour Vy voir exposée cbamiers jours de sa captivité au Temple, que fois à de nouvelles iusultes. Au modescendit quelquefois dans le jardin ment de son passage, les gardes du serpour s'y promener. Alors elle marchait vice extérieur, placés au bas de la tour, conduite par Santerre, et environnée affectaient de se couvrir et de s'asseoir : delà bande municipale. Santerre absent, à peine la famille royale était-elle pasla promenade n'avait pas lieu. M. le sée, qu'ils se levaient aussitôt et se Dauphin, accoutumé à l'air et à l'cxer- découvraient. (Dernières années dt cice, si nécessaires à son âge, souffrait Louis Af7, par M. Huë. ) sensiblement de cette privation. An F». B reste , la famille royale ne descendait au
Un de ces factionnaires de Tintérieur écrivit un jour sur la porte de la chambre du roi, et en dedans : La guillotine est permanente , et attend k tyran Louis Xf'L Le roi lut ces paroles ; je lis un mouvement pour les effacer ; sa majesté s'y opposa.
Un des portiers de la tour, nommé Rocher ' , d'une horrible figure , vêtu en sapeur , avec de longues moustaches, un bonnet de poil noir sur la tête, un large sabre, et une ceinture à laquelle pendait un trousseau de grosses clefs , se présentait à la porte lorsque le roi voulait sortir ; il ne l'ouvrait qu'au momentoù sa majesté était près de lui, et, sous prétexte de choisir dans ce grand nombre de clefs, qu'il agitait avec un bruit épouvantable, il faisait attendre avec affectation la famille royale, et tirait les verrous avec fracas. Il descendait ensuite précipitamment, se plaçait à côté de la dernière porte , une longue pipe à la bouche ; et, à chaque personne de la famille royale qui sortait, il soufflait de la fumée de tabac, surtout devant les princesses. Quelques gardes nationaux, qui s'amusaient de ces insolences, se rassemblaient près de lui , riaient aux éclats à chnque bouffée de fumée, et se permettaient les propos les plus grossiers; quelques-uns même, pour jouir plus à leur aise de ce spectacle, apportaient des chaises du corps de garde, s'y tenaient assis, et obstruaient le passage , déjà fort étroit.
Pendant la promenade, les canonniers se rassemblaient pour danser , et chantaient des chansons toujours révolutionnaires , quelquefois obscènes.
Lorsque la famille royale remontait dans la tour , elle essuyait les mêmes injures; souvent on couvrait les murs des apostrophes les plus indécentes, écrites en assez gros caractères pour ne pas échappera ses regards. On y lisait : Madame refo la dansera... Nous saurons mettre le gros cochon au régime...
' Hocher, de scUicr qu'il ffait, devint fois je flanque à cette Klisahetli »iiie
officier dans l'armée des rebelles. On »)ouffée de ma pipe. Ne dit-elle pas
lui a eutendii dire, ch parlant des au- l'autre jour à nos cominis.'îaires: « l'our-
gustcs captifs : « Marie-Antoinette fai- quoi doue I\oclier fumc-t-il toujours?
«ait la litre, mais je l'ai forcée de s'iiu- «^— Apprtreniment que cela lui plaît,
nianiscr. Sa fille et IJisalietli me font ^ rv\wnA\rti\X-i\i. * {Dernières aum'es de
malgré elles la révércncr : le Ruichet Louis XF!. i
est si bas, que, pour passer, il faiitltien F». B.
qu'elles .se baissent devant moi. Chaque
SLR LE TEMPLE. 39
A bas le cordon rouge l... Il faut étrangler les petits louveteaux, etc. On crayonnait tantôt une potence où était suspendue une figure , sous les pieds de laquelle était écrit , Louis prenant un bain d'air; tantôt une guillotine, avec ces mots : Louis crachant dans le sac , etc.
On changeait ainsi en supplice cette courte promenade que l'on accordait à la famille royale. Le roi et la reine auraient pu s'y dérober en restant dans la tour; mais leurs enfanl5, objets de leur sensibilité, avaient besoin de prendre l'air : c'était pour eux que leurs majestés supportaient chaque jour, sans se plaindre, ces milliers d'outrages.
Quelques témoignages cependant, ou de fidélité ou d'attendrissement, vinrent quelquefois adoucir l'horreur de ces persécutions, et furent d'autant plus remarqués qu'ils étaient plus rares.
Un factionnaire montait la garde à la porte de la chambre de la roine : c'était un habitant des faubourgs , vêtu avec propreté, quoiqu'en habit de paysan. J'étais seul dans la première chambre, occupée lire; il me considérait avec attention, et paraissait très-ému;je passe devant lui, il me présente les armes, et me dit d'une voix tremblante : « Vous ne pouvez pas sortir. — Pourquoi.^ — Ma consigne m'ordonne d'avoir les yeux sur vous.
— Vous vous trompez , lui dis-je. — Quoi ! monsieur, vous n'êtes pas le roi ? — Vous ne le connaissez donc pas ? — Jamais je ne l'ai vu, monsieur ; et je voudrais bien le voir ailleurs qu'ici.
— Parlez bas : je vais entrer dans cette chambre , j'en laisserai la porte à demi ouverte , et vous verrez le roi; il est assis près de la croisée , un livre à la main. » Je fis part à la reine du désir de ce factionnaire ; et le roi, qu'elle en instruisit, eut la bonté de se promener d'une chambre à l'autre , pour passer devant lui. Je m'approchai de nouveau de ce factionnaire: « Ah! monsieur, me dit-il, que le roi est bon! comme il aime ses enfants! » Il était si attendri, qu'à peine il pouvait parler. « Non, continua-t-il en se frappant la poitrine , je ne peux croire qu'il nous ait fait tant de mal. » Je craignis que son extrême agitation ne le compromît, et je le quittai.
Un autre factionnaire, placé au bout de l'allée qui servait de
40 MRMOTRES
promenade, encore fort jeune et d'une figure intéressante, exprimait par ses regards le désir de donner quelques renseignements à la famille royale. Madame Elisabeth, dans un second lourde promenade, s*en approcha pour voir s'il lui parlerait: soit crainte, soit respect, il ne l'osa point; mais quelques larmes roulèrent dans ses yeux, et il fit un signe pour indiquer qu'il avait déposé près de lui un papier dans les décombres. Je me mis à le chercher, en feignant de choisir des palets pour le jeune prince ; mais les officiers municipaux me firent retirer, et me défendirent d'approcher désormais des sentinelles. J'ai toujours ignoré les intentions de ce jeune homme.
Cette heure de la promenade offrait encore à la famille royale un genre de spectacle qui déchirait souvent sa sensibilité. Un grand nombre de sujets fidèles profitaient chaque jour de ce court instant pourvoir leur reine et leur roi , en se plaçant aux fenêtres des maisons situées autour du jardin du Temple ; et il était impossible de se tromper sur leurs sentiments et sur leurs vœux. Je crus une fois reconnaître madame la marquise de Tourzel, et j'en jugeai surtout par son extrême attention à suivre des yeux tous les mouvements du jeune prince, lorsqu'il s'écartait de ses augustes parents. Je fis part de cette observation à madame Elisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes : « Quoi ! dit-elle, elle vivrait encore ? »
Le lendemain, je trouvai moyen de prendre des renseignements; madame la marquise de Tourzel était dans une de ses terres. J'appris aussi que madame la princesse de Tarente et madame la marquise de la Roche- Aimon, qui, le 10 août, au moment de l'attaque, s'étaient trouvées dans le châteaudes Tuileries, avaient échappé aux assassins. La sûreté de ces personnes , dont le dévouement s'était manifesté en tant d'occasions, donna quelques instants de consolation à la famille royale; mais elle appritbientôt l'affreuse nouvelle que les prisonniersdela haute cour d'Orléans avaient été ma.ssacrés, le 9 septembre, à Versailles. Le roi fut accablé de douleurdela fin malheureuse de M. leducdeBrissac, qui ne l'avait pas quitté un seul jour depuis le commencement de la révolution. Sa majesté regretta beaucoup aussi M. de Les-
SDB LE TEMPLE. 41
sart,et les autres intéressantes victimes de leur attachement à sa personne et à leur patrie.
Le 21 septembre, à quatre heures du soir, le nommé Lubin, municipal, vint, entouré de gendarmes à cheval et d'une nombreuse populace, faire une proclamation devant la tour. Les trompettes sonnèrent, et il se fit un grand silence. Ce Lubin avait une voix de Stentor. La famille royale put entendre distinctement la proclamation de Tabolitioude la royauté et de l'établissement d'une république. Hébert, si connu sous le nom de père Duchesne, et Destournelles, depuis ministre des contributions publiques, se trouvaient de garde auprès de la famille royale; ils étaient assis dans ce moment près de la porte, et fixaient le roi avec un sourire perfide : ce prince s'en aperçut; il tenait un livre à la main, et continua délire : aucune altération ne parut sur son visage. La reine montra la même fermeté; pas un mot, pas un mouvement qui pussent accroître la jouissance de ces deux hommes. La proclamation finie, les trompettes sonnèrent de nouveau. Je me misa une fenêtre; aussitôt les regards du peuple se tournèrent vers moi; on me prit pour Louis XVI : je fus accablé d'injures. Les gendarmes me firent des signes menaçants avec leurs sabres, et je fus obligé de me retirer pour faire cesser le tumulte.
Le même soir, je fis part au roi du besoin qu'avait son fils de rideaux et de couvertures pour son lit, le froid commençant à se faire sentir. Le roi me dit d'en écrire la demande, et la signa. Je m'étais servi des mêmes expressions que j'avais employées jusqu'alors : Le roi demande pour son fils, eic. « Vous êtes bien osé, me dit Destournelles, de vous servir d'un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de l'entendre ! » Je lui observai que j'avais entendu une proclamation , mais que je n'en savais pas l'objet. « C'est, me dit-il , l'abolition delà royauté ; et vous pouvez dire à monsieur, en me montrant le roi, de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnaît plus. — Je ne puis, lui répondis-je, changer ce billet, qui estdéjà signé; le roi m'en demanderait la cause, et ce n'est pas à moi à la lui apprendre. — Vous ferez ce que vous voudrez , me répliqua-t-il ; mais je ne certifierai pas votre demande. » Le lendemain, madame
Elisabeth m'ordonna décrire à l'avenir, pour ces sortes d'objets, de la manière suivajite : // est nécessaire pour le service de Louis Xf'I... de Marie Antoinette... de Louis -Chu rie s... de Marie-Thérèse.., de Marie- Èlisabi th, etc.
Jusqu'alors j'avais été forcé de répéter souvent ces demandes. Le peu de linge qu'avaient le roi et la reine leur avait été prêté par des personnes de la cour ' , pendant le tenips qu'ils étaient restés aux Feuillants. On n'avait pu s'en procurer du château des Tuileries, où, dans la journée du 10 août, tout avait étc livré au pillage. La famille royale manquait surtout de vêtements : les princesses les raccommodaient chaque jour; et souvent madame Elisabeth, pour recoudre ceux du roi, était obligée d'attendre qu'il lût couché. J'obtins cependant, après beaucoup d'instances, qu'on fit un peu de linge neuf; mais les ouvrières l'ayant marqué de lettres couronnées, les municipaux exigèrent que les princesses ôtassent les couronnes : il fallut obéir.
Le 26 septembre, j'appris, par un municipal, qu'on se proposait de séparer le roi de sa famille, et que l'appartement qu'on lui destinait dans la grande tour serait bientôt prêt. Ce ne fut pas sans beaucoup de précautions que j'annonçai au roi cette nouvelle tyrannie; je lui témoignai combien il m'en avait coûté pour l'affliger. « Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'attachement, me dit sa majesté; j'exige de votre zèle de ne me rien cacher, je m'attends à tout. Tâchez de savoir le jour de cette pénible séparation , et de n)'en instruire. »
Le 29 septembre, à dix heures du matin, cinq ou six municipaux entrèrent dans la chambre de la reine, où était la famille royale. L'un d'eux , nommé Charbonnier, fit lecture au roi d'un arrêté du conseil de la commune, qui ordonnait « d'enlever papier, encre, plumes, crayons, et même les papiers écrits, tant sur la personne des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de chambre et autres personnes du service de la tour. Et lorsque vous aurez besoin de quelque chose, ajouta-t-il, Cléry
' La comtesse de Sutherland, nmbas- qui lui appartenaient, et de lui écrire
sadrice d'.\ngleterre en France, trouva de s;i part pour la remercier. (I.a reine,
le moyen de faire parvenir à ia reine à cette époque, était privée de papier et
du linge et d'autres effets pour le jeune d'encre. ) Les municipaux s'opposèrent
prince. La reine m'ordonna dans la suite à cet envoi, et gardèrent le linge et le«
de renvoyer à lady Sutherlanà les effets effets.
SUfi LE TEMPLE. l^
descendra, et écrira vos demandes sur un registre qui restera dans la salle du conseil. » Le roi et sa famille, sans faire la moindre observation, se fouillèrent, donnèrent leurs papiers, crayons , nécessaires de poche, etc. Les commissaires visitèrent ensuite les chambres , les armoires , et emportèrent les objets désignés par l'arrêté. Je sus alors, par un municipal de la députation, que le soir même le roi serait transféré dans la grande tour; je trouvai le moyen d'en faire avertir sa majesté par madame Elisabeth.
En effet, après le souper, commele roi quittait la chambre de la reine pour remonter dans la sienne, un municipal lui dit d'attendre, le conseil ayant quelque chose a lui communiquer. Un quart d'heure après, les six municipaux, qui le matin avaient enlevé les papiers , entrèrent, et flrent lecture au roi d'un second arrêté de la commune , qui ordonnait sa translation dans la grande tour. Quoique instruit de cet événement, le roi en fut de nouveau très-vivement affecté -, sa famille désolée cherchait à lire dans les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre leurs projets. Ce fut en la laissant dans les plus vives alarmes que le roi reçut ses adieux ; et cette séparation , qui annonçait déjà tant d'autres malheurs, fut un des moments les plus cruels que leurs majestés eussent encore passé au Temple. Je suivis le roi dans sa nouvelle prison.
L'appartement du roi dans la grande tour n'était point achevé, il n'y avait qu'un seul lit et aucun meuble : les peintres et les colleurs y travaillaient encore, ce qui causait une odeur insupportable, et je craignis que sa majesté n'en fut incommodée. On me destinait pour logement une chambre très-eloignée de celle du roi; j'insistai fortement pour en être rapproché. Je passai la première nuit sur une chaise auprès de sa majesté; le lendemain, le roi n'obtint qu'avec beaucoup de difficulté qu'on me donnât une chambre à côté de la sienne.
Après le lever de sa majesté , je voulus me rendre dans la petite tour, pour habiller le jeune prince : les municipaux s'y refusèrent. L'un d'eux, nommé Véron , me dit : « V'ous n'aurez plus de communication avec les prisonnières, votre maître non plus; il ne doit pas même revoir ses enfants. ->
44 MÉMOIBBS
A neuf heures, le roi demanda qu'on le conduisît vers sn îamille. « Nous n'avons point d'ordres pour cela , » dirent les commissaires. Sa majesté leur Ot quelques observations : ils ne répondirent pas.
Une demi-heure après, deux municipaux entrèrent, suivis d'un garçon servant qui apportait au roi un morceau de pain el une carafe de limonade, pour son déjeuner. Le roi leur témoigna le désir (le dîner avec sa famille : ils répondirent qu'ils prendraient les ordres de la commune. « Mais, ajouta le roi, mon valet de chambre peut descendre ; c'est lui qui a soin de mon fils, et rien n'empêche qu'il ne continue de le servir. — Cela ne dépend pas de nous, » dirent les commissaires; et ils se retirèrent.
J'étais alors dans un coin de la chambre, accablé de douleur, et livré aux réflexions les plus déchirantes sur le sort de cette auguste famille. D'un côté, je voyais les souffrances de mon maître; de l'autre, je me représentais le jeune prince abandonné peut-être à d'autres mains. On avait déjà parlé de le séparer de leurs majestés; et quelles nouvelles souffrances cet enlèvement ne causerait-il pas à la reine.'
J'étais occupé de ces affligeantes idées, lorsque le roi vint à moi, tenant à la main le pain qu'on lui avait apporté; il m'en présenta la moitié , et me dit : « Il paraît qu'on a oublié votre déjeuner; prenez ceci , j'ai assez du reste. » .Te refusai , mais il insista. .Te ne pus retenir mes larmes ; le roi s'en aperçut, et laissa couler les siennes.
A dix heures, d'autres municipaux amenèrent les ouvriers, pour continuer les travaux de l'appartement. Un de ces municipaux dit au roi qu'il venait d'assister au déjeuner de sa famille, et qu'elle était en bonne santé. « Je vous remercie, répondit le roi; je vous prie de lui donner de mes nouvelles, et de lui dire que je me porte bien.Nepourrais-je pas, ajouta-t-il, avoir quelques livres que j'ai laissés dans la chambre de la reine ? Vous me feriez plaisir de me les envoyer, car je n'ai rien à lire.» Sa njajf'Sté indiqua les livres qu'elle désirait : ce municipal consentit à la demande du roi; mais, ne sachant pas lire, il me proposa de l'accompagner. Je me félicitai de l'ignorance de cet homme , et je bénis )a Providence de (n'çivoir ménagé ce mo-r
ment de consolation. Le roi me chargea de quelques ordres; ses yeux me dirent le reste.
Je trouvai la reine dans sa chambre , entourée de ses enfants et de madame Elisabeth : ils pleuraient tous, et leur douleur augmenta à ma vue ; ils me firent mille questions sur le roi , auxquelles je ne pus répondre qu'avec réserve. La reine, s'adressant aux municipaux qui m'avaient accompagné, renouvela vivement la demande d'être avec le roi au moins pendant quelques instants du jour, et à l'heure des repas. Ce n'étaient plus des plaintes, ni des larmes; c'étaient des cris de douleur... « Eh bien ! ils dîneront ensemble aujourd'hui , dit un officier municipal; mais comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la commune, nous ferons demain ce qu'elle prescrira. » Ses collègues y consentirent.
A la seule idée de se retrouver encore avec le roi, un sentiment, qui tenait presque de la joie, vint soulager cette malheureuse famille. La reine tenant ses enfants dans ses bras, madame Elisabeth les mains élevées vers le ciel, remerciaient Dieu de ce bonheur inattendu, et offraient le spectacle le plus touchant. Quelques municipaux ne purent retenir leurs larmes (ce sont les seules que je leur ai vu répandre dans cet affreux séjour.) L'un d'eux, le cordonnier Simon, dit assez haut : « Je crois que
cesb de femmes me feraient pleurer; » et s'adressant ensuite
à la reine : « Lorsque vous assassiniez le peuple le 10 août, vous ne pleuriez point. — Le peuple est bien trompé sur nos sentiments, répondit la reine. "
Je pris ensuite les livres que le roi m'avait demandés, et les lui portai : les municipaux entrèrent avec moi pour annoncer à sa majesté qu'elle verrait sa famille. Je dis à ces commissaires que je pouvais sans doute continuer de servir le jeune prince et les princesses : ils y consentirent. J'eus ainsi occasion d'apprendre à la reine ce qui s'était passé , et tout ce qu'avait souffert le roi depuis qu'il l'avait quittée.
On servit le dîner chez le roi, où sa famille se rendit ; et par les sentiments qu'elle fit éclater on peut juger des craintes qui l'avaient agitée. On n'entendit plus parler de l'arrêté de la commune , et la famille royale continua de se réunir aux heures des repas, ainsi qu'a la promenade.
46 MÉMOIBES
Après le dîuer, on lit voir à la reine l'appartement qu'on lui préparait au-dessus de celui du roi ; elle sollicita les ouvriers d'achever proniptemeut, mais ils n'eurent fini qu'au bout de trois semaines.
Dans cet intervalle, je continuai mon service tant auprès de leurs majestés qu'auprès du jeune prince et des princesses: leurs occupations furent à peu près les mêmes. Les soins que le roi donnait à l'éducation de son fils n'éprouvèrent aucune interruption; mais ce séjour de la famille royale dans deux tours séparées, en rendant la surveillance des municipaux plus difticile, la rendait aussi plus inquiète. Le nombre de commissaires était augmenté , et leur défiance me laissait bien peu de moyens pour être instruit de ce qui se passait au dehors. Voici ceux dont je fis usage :
Sous le prétexte de me faire apporter du linge et d'autres objets nécessaires , j'obtins la permission que ma femme vînt au Temple une fois la semaine ; elle était toujours accompagnée d'une dame de ses amies, qui passait pour une de ses parentes. Personne n'a prouvé plus d'attachement que cette dame à la famille royale , par les démarches qu'elle a faites et les risques qu'elle a courus en plusieurs occasions. A leur arrivée on me faisait descendre dans la chambre du conseil, mais je ne pouvais leur parler qu'en présence des municipaux ; nous étions observés de près , et les premières visites ne remplirent pas mon but. Je leur fis alors comprendre de ne venir qu'à une heure de faprès-midi : c'était le moment de la promenade , pendant laquelle la plupart des officiers municipaux suivaient la famille royale ; il n'en restait qu'un dans la chambre du conseil, et lorsque c'était un homme honnête, il nous laissait un peu plus de liberté, sans cependant nous perdre de vue.
Ayant ainsi la facilité de parler sans être entendu, je leur demandais des nouvelles des personnes à qui la famille royale prenait intérêt , et je m'informais de ce qui se passait à la convention. C'était ma femme qui avait engagé le crieur dont j'ai déjà parlé à venir chaque jour se placer près des murs du Temple, et à crier, à plusieurs reprises , le précis des journaux.
Je joignais à ces notions ce que je pouvais apprendre de quelques municipaux, et surtout d'un serviteur très-fidèle, nomm^
Turgy, garçon servant de la bouche du roi , et qui , par attachement pour sa majesté , avait trouvé le moyen de se faire employer au Temple avec deux de ses camarades, Marchand et Chrétien. Ils apportaient dans la tour les repas de la famille royale, préparés dans une cuisine assez éloignée ; ils étaient en outre chargés des commissions d'approvisionnements ; et Turgy, qui partageait avec eux cet emploi , sortant du Temple, à son tour, deux ou trois fois la semaine , pouvait s'informer de ce qui se passait. La difflculté était de m'instruire de ce qu'il avait appris : on lui avait défendu de me parler, à moins que ce ne fût pour le service de la famille royale, mais toujours en présence des municipaux: lorsqu'il voulait me dire quelque chose, il me faisait un signe convenu, et je cherchais à l'entretenir sous différents prétextes. Tantôt je le priais de me coiffer. Madame Elisabeth, qui connaissait mes relations avec Turgy, causait alors avec les municipaux; j'avais ainsi le temps nécessaire pour nos conversalions. Tantôt je lui donnais l'occasion d'entrer dans ma chambre : il saisissait ce moment pour placer sous mon lit les journaux, mémoires et autres imprimés qu'il avait à me remettre.
Lorsque le roi ou la reine désiraient quelques éclaircissements du dehors,, et que le jour oii ma femme devait venir était éloigné , j'en chargeais encore Turgy : si ce n'était pas son jour de sortie, je feignais d'avoir besoin de quelque objet pour le service de la famille royale. « Ce sera pour un autre jour, me disait-il. — Eh bien! lui répondais-je d'un air indifférent, le roi attendra. » Je voulais, en parlant ainsi, engager les municipaux à lui donner l'ordre de sortir; souvent il le recevait, et le même soir, ou le lendemain matin , il me donnait les détails que je désirais. Nous étions convenus de cette manière de nous entendre, mais il fallait prendre garde de ne pas employer une seconde fois les mêmes moyens devant les mêmes comKiissaires.
De nouveaux obstacles se présentaient pour rendre compte au roi de ce que j'avais appris. Le soir, je ne pouvais parler à sa majesté qu'au moment où l'on relevait les municipaux , et à son coucher. Quelquefois je pouvais lui dire un mot le matin, quand ses gardiens n'étaient pas encore en état de paraître à son lever; j'affectais de ne pas vouloir entrer sans eux, mais en leur
faisant sentir que sa majesté m'attendait. Me permettaient-ils d'entrer, je lirais aussitôt les rideaux du lit du roi, et, pendant que je le chaussais, je lui parlais sans être vu ni entendu. Le plus souvent mes espérances étaient trompées, et les municipaux me forçaient d'attendre la fin de leur toilette pour m'accompagner chez sa niajesté. Plusieurs d'entre eux me traitaient même avec dureté: les uns m'ordonnaient le matin d'enlever leurs lits de sangle, et le soir me forçaient de les replacer; les autres me tenaient sans cesse des propos insultants : mais cette conduite me fournissait de nouveaux moyens d'être utile à leurs majestés. N'opposant aux commissaires que de la douceur et de la complaisance, Je les captivais presque malgré eux; je leur inspirais de la confiance sans qu'ils s'en aperçussent, et je parvenais souvent à savoir d'eux-mêmes ce que je voulais apprendre.
Tel était le plan que je suivais avec tant de soin depuis mon entrée au Temple, lorsqu'un événement aussi bizarre qu'inattendu me fit craindre d'être séparé pour toujours de la famille royale.
Un soir, vers les six heures (c'était le 5 octobre), après avoir accompagné la reine dans son appartement, je remontais chez le roi avec deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du grand corps de garde, m'arrêtant par le bras et me nommant par mon nom, me demanda comment je me portais, et me dit, avec un air de mystère, qu'elle voudrait bien m'entretenir. « Monsieur, lui répondis-je, parlez haut; il ne m'est pas permis de parler bas à personne. — On m'a assuré, répliqua le factionnaire, qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours , et que vous étiez avec lui. — Vous voyez bien le contraire , » lui dis-je ; et je le quittai. Dans ce moment un des municipaux marchait devant moi, et l'autre me suivait; le premier s'arrêta, et nous entendit.
Le lendemain matin , deux commissaires m'attendaient à la porte de l'appartement de la reine : ils me conduisirent à la chambre du conseil, et les municipaux qui s'y étaient rassemblés m'interrogèrent. Je rapportai la conversation telle qu'elle avait eu lieu : celui des municipaux qui nous avait entendus confinna mon récit; l'autre soutint que la sentinelle m'avait remis un
papier dont il avait entendu le froissement, et que c'était une lettre pour le roi. Je niai le fait, en invitant les municipaux à me fouiller et à faire des recherches. On dressa procès-verbal de la séance du conseil ; je fus confronté avec le factionnaire , et celui-ci fut condamné à vingt-quatre heures de prison.
Je croyais cette affaire terminée, lorsque, le 26 octobre, pendant le dîner de la famille royale, un municipal entra, suivi de six gendarmes le sabre à la main, d'un greffier et d'un huissier, tous deux en costume. Je crus qu'on venait chercher le roi , et je fus saisi de terreur. La famille royale se leva ; le roi demanda ce qu'on lui voulait : mais le municipal , sans répondre, m'appela dans une autre chambre; les gendarmes le suivirent; et, le greffier m'ayant lu un mandat d'arrêt , on se saisit de moi pour me traduire au tribunal. Je demandai la permission d'en prévenir le roi; on me répondit que dès ce moment il ne m'était plus permis de lui parler. « Prenez seulement une chemise, ajouta le municipal ; cela ne sera pas long. » Je crus l'entendre, et n'emportai que mon chapeau. Je passai à côté du roi et de sa famille, qui étaient debout , et consternés de la manière dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple m'accabla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire ; et les mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.
Je fus à peine arrivé au palais de justice, qu'on me mit au secret : j'y restai six heures, occupé, mais en vain, à découvrir quels pouvaient être les motifs de mon arrestation. Je me rappelai seulement que, dans la matinée du 10 août, pendant l'attaque du château des Tuileries, quelques personnes qui s'y trouvaient enfermées, et qui cherchaient à en sortir, m'avaient prié de cacher dans une commode qui m'appartenait plusieurs effets précieux, et même des papiers qui auraient pu les faire reconnaître; je crus que ces papiers avaient été saisis, et que peutêtre ils allaient causer ma perte.
A huit heures, je parusdevant des juges qui m'étaient inconnus. C'était un tribunal révolutionnaire établi le 17 août, pour
faire un choix entre ceux qui avaient échappé à la fureur du peuple, et les mettre à mort. Quel fut mon étonnement lorsque j'aperçus sur le fauteuil des accusés ce même jeune homme soupçonné de m'avoir remis une lettre trois semaines auparavant, et lorsque je reconnus dans mon accusateur cet officier municipal qui m'avait dénoncé au conseil du Temple! On m'interrogea; des témoins furent entendus. Le municipal renouvela son accusation : je lui répliquai qu'il n'était pas digne d'être magistrat du peuple; que, puisqu'il avait entendu le froissement d'un papier, et cru voir qu'on me remettait une lettre , il aurait dii me fouiller sur-le-champ, au lieu d'attendre dix-huit heures pour me dénoncer au conseil du Temple. Après les débats, les jurés passèrent aux opinions, et sur leur déclaration nous fûmes acquittés. Le président chargea quatre municipaux présents à mon jugement de me reconduire au Temple : il était minuit. J'arrivai au moment où le roi venait de se coucher, et il me fut permis de lui annoncer mon retour. La famille royale avait pris le plus vif intérêt à mon sort, et me croyait déjà condamné.
Ce fut à cette époque que la reine vint habiter l'appartement qu*on lui avait préparé dans la grande tour; mais ce jour-là même, si vivement désiré, et qui semblait promettre à leurs majestés quelques consolations, fut marqué, de la part des officiers municipaux, par un nouveau trait d'animosité contre la reine. Depuis son entrée au Temple, ils la voyaient consacrer son existence au soin de son fils , et trouver quelque adoucissement à ses maux dans sa reconnaissance et dans ses caresses; ils l'en séparèrent sans l'en prévenir : sa douleur fut extrême. Le jeune prince ayant été remis au roi, je fus chargé de son service. Avec quel attendrissement la reine ne me recommanda-t-elle point de veiller sur les.jours de son fils!
Les événements dont j'aurai désormais à parler s'étant passés dans un local différent de celui dont j'ai donné la description, je crois devoir faire connaître la nouvelle habitation de leurs majestés.
La grande tour, d'environ cent cinquante pieds de hauteur, forme qUcJtre étages qui sont voûtés, et soutenus au milieu par
SUR LE TEMPLE. 5i
un gros pilier, depuis le bas jusqu'à la flèche. L'intérieur est d'environ trente pieds en carré.
Le second et le troisième étages, destinés à la famille royale, étant, comme les autres, d'une seule pièce, furent divises eu quatre chambres par des cloisons de planche. Le rez-de-chaussée était à l'usage des municipaux ; le premier étage servait de corps de garde : le roi fut logé au second.
La première pièce de son appartement était une antichambre, 011 trois portes différentes conduisaient séparément aux trois autres pièces. En face de la porte d'entrée était la chambre du roi, dans laquelle ou plaça un lit pour M. le Dauphin; la mienne se trouvait à gauche, ainsique la salle à manger, qui était séparée de l'antichambre par une cloison en vitrage. Il y avait une cheminée dans la chambre du roi; un grand poêle placé dans l'antichambre chauffait les autres pièces. Chacune de ces chambres était éclairée par une croisée, mais on avait mis en dehors de gros barreaux de fer et des abat-jour qui empêchaient l'air de circuler; les embrasures des fenêtres avaient neuf pieds de profondeur.
La grande tour communiquait par chaque étage à quatre tourelles placées sur les angles.
Dans une de ces tourelles était l'escalier, qui allait jusqu'aux créneaux; on y avait placé des guichets de distance en distance, au nombre de sept. De cet escalier on entrait dans chaque étage en franchissant deux portes : la première était en bois de chêne fort épais, et garnie de clous; la seconde, en fer.
Une autre tourelle donnait dans la chambre du roi, et y formait un cabinet. On avait ménagé une garde-robe dans la troisième. La quatrième renfermait le bois de chauffage; on y déposait aussi, pendant le jour, les lits de sangle sur lesquels les municipaux de garde auprès de sa majesté passaient la nuit.
Les quatre pièces de l'appartement du roi avaient un faux plafond en toile; les cloisons étaient recouvertes d'un papier peint. Celui de l'antichambre représentait l'intérieur d'une prison, et sur un des panneaux on avait affiché en très-gros caractères
la Déclaration des droits de l'homme y encadrée dans une bordure aux trois couleurs. Une commode, uu petit bureau, quatre chaises garnies, un fauteuil, quelques chaises de paille, une table, une glace sur la chemiuée, et un lit de damas vert, composaient tout l'ameublement : ces meubles, ainsi que ceux des autres pièces, avaient été pris au palais du Temple. Le lit du roi était celui qui servait au capitaine des gardes de monseigneur le comte d'Artois • .
La reine logeait au troisième étage : la distribution en était à peu près la même que celle de l'appartement du roi. La chambre à coucher de la reine et de madame Royale était audessus de celle du roi ; la tourelle leur servait de cabinet. IMadame Elisabeth occupait la chambre au-dessus de la mienne; la pièce d'entrée servait d'antichambre : les municipaux s'y tenaient le jour, et y passaient la nuit. Tison et sa femme furent logés au-dessus de la salle à manger de l'appartement du roi.
Le quatrième étage n'était point occupé; une galerie régnait dans l'intérieur des créneaux, et servait quelquefois de promenade. On avait placé des jalousies entre les créneaux, pour empêcher la famille royale de voir et d'être vue.
Depuis cette réunion de leurs majestés dans la grande tour, il y eut peu de changements dans les heures des repas , des lectures et des promenades, ainsi que dans les moments que le roi et la reine avaient jusque-là consacrés à l'éducation de leurs enfants. Après son lever, le roi lisait l'office des chevaliers du Saint-Esprit; et comme on avait refusé de laisser dire la messe au Temple même les jours de fête, il m'ordonna de lui acheter un bréviaire à l'usage du diocèse de Paris. Ce prince était véritablement religieux; mais sa religion, pure et éclairée, ne l'avait jamais détourné de ses autres devoirs. Des livres de voyages, les œuvres de Montesquieu, celles du comte de Buffon, le Spectacle de la Nature de Pluche , l'Histoire d'Angleterre de Hume
' Monseigneur le duc d'Angoulême, qu'il Tenait à Paris. La grande lour,
en sa qualité de grand prieur de Franrp, éloignée du palais de deux cents pas,
était propriétaire du palais du Temple, et située au milieu du jardin , était le
Monseigneur le comte d'Artois l'avait dépôt des archive» de l'ordre de Malle, fait meubler : c'était sa résidence lors-
en anglais, l'Imitation de Jésus-Christen langue latine, le Tasse en langue italienne, nos différents théâtres, étaient , depuis son entrée au Temple , sa lecture iiabituelle. Il consacrait quatre heures de la journée à celle des auteurs latins.
Madame Éhsabetlî et la reine ayant désiré des livres de piété semblables à ceux du roi, sa majeslé m'ordonna de les faire acheter. Combien de fois n'ai-je pas vu madame Elisabeth à genoux près de son lit, et priant avec ferveur!
A neuf heures, on venait chercher le roi et son fils pour le déjeuner; je les accompagnais. J'arrangeais ensuite les cheveux des trois princesses; et, par les ordres de la reine, je montrais à coiffer à madame Royale. Pendant ce temps , le roi jouait aux dames ou aux échecs, tantôt avec la reine, tantôt avec madame Elisabeth '.
A près le dîner , le jeune prince et sa sœur jouaient dans l'antichambre au volant, au siam, ou à d'autres jeux; madame Elisabeth était toujours présente, et s'asseyait près d'une table, un livre à la main. Je restais dans cette pièce, et quelquefois je lisais; je m'asseyais alors, pour obéir aux ordres de cette princesse. La famille royale ainsi dispersée inquiétait souvent les deux municipaux de garde, qui, ne voulant pas laisser le roi et la reine seuls , voulaient encore moins se séparer, tant ils se méfiaient Tun de l'autre. C'était ce moment que saisissait madame Elisabeth pour me faire des questions , ou me donner ses ordres. Je l'écoutais et lui répondais, sans détourner les yeux du livre que je tenais à la main , pour ne pas être surpris par les municipaux. M. le Dauphin et madame Royale, d'accord avec leur tante, facilitaient ces conversations par leurs jeux bruyants, et souvent l'avertissaient par quelques signes de l'entrée des municipaux dans cette pièce. Je devais surtout me méfier de Tison, suspect même aux commissaires, qu'il avait dénoncés plusieurs fois; c'était en vain que le roi et la reine le traitaient avec bonté, rien ne pouvait vaincre sa méchanceté naturelle.
' La collection très-intéressante des (F), les détails que donne Herl)Ci-t, valet Mémoires relatifs à la révolution d'An- de chambre de Charles I^"", sur la capti- Rleterre , publiée par M. Gaizot,nous vite de ce malheureux prince, fournira plus d'un trait de rapproche- F» B.
ment. Voyez, dans les éclaircissements
Le soir, à l'heure du coucher, les municipaux plaçaient leurs lits dans Tanticliambre, de manière à barrer Ja pièce que sa majesté occupait. Ils fermaient encore une des portes de ma chambre par lai)uelle j'aurais pu entrer dans celle du roi, et en emportaient la clef; il me fallait donc passer par Tantichambre lorsque sa majesté m'appelait pendant la nuit, essuyer la mauvaise humeur des connnissaires, et attendre qu'ils voulussent bien se lever. '(fviK} t9
Le 7 octobre, à six heures du soir, on me fit descendre à la salle du conseil, oii je trouvai une vin4:;taine de municipaux assemblés, présidés par Manuel, qui, de procureur delà commune, était devenu membre de la convention nationale : sa présence me surprit, et me donna des inquiétudes. On me prescrivit d'ôter au roi, dès le soir même , les ordres dont il était encore décoré, tels que ceux de Saint-Louis et de la Toison d'or. Sa majesté ne portait plus l'ordre an Saint-Esprit^ qui avait été supprimé par la première assemblée.
Je représentai que je ne pouvais obéir, et que ce n'était point à moi à faire connaître au roi les arrêtés du conseil. Je fis cette réponse pour avoir le temps d'en prévenir sa majesté, et je m'aperçus d'ailleurs,, à l'embarras des municipaux, qu'ils agissaient dans ce moment sans y être autorisés par aucun arrêté, ni de la convention , ni de la commune. Les commissaires refusèrent de monter chez le roi; I\L'muel les y décida, en offrant de les accompagner. Le roi était assis, et occupé à lire : ce fut Manuel qui lui adressa la parole, et la conversation qui suivit fut aussi remarquable par la familiarité indécente de Manuel que par le calme et la modération du roi.
« Comment vous trouvez-vous? lui dit Manuel. Avez-vous ce qui vous est nécessaire? — Je me contente de ce que j'ai , répondit sa majesté.— Vous êtes sans doute instruit des victoires de nos armées , de la prise de Spire , de celle de Nice , et de la conquête de la Savoie? — J'en ai entendu parler il y a quelques jours par un de ces messieurs, qui lisait le Journal du soir. — Comment! n*avez-vous donc pas les journaux, qui deviennent si intéressants?— Je n'en reçois aucun. — Il faut, messieurs, dit Manuel en s'adressant aux municipaux, donner tous les
journaux à monsieur (en montrant le roi); il est bon qu'il soit instruit de nos succès. » Pu^, s'adressaiit de nouveau à sa majesté : « Les principes démocratiques se propagent ; vous savez que le peuple a aboli la royauté et adopté le gouvernement républicain. — Je l'ai entendu dire, et je fais des vœux pour que les Français trouvent le bonheur que j'ai toujours voulu leur procurer. — Vous savez aussi que l'assemblée nationale a supprimé tous les ordres de chevalerie; on aurait dû vous dire d'en quitter les décorations : rentré dans la classe des autres citoyens, il faut que vous soyez traité de même. Au reste, demandez tout ce qui vous est nécessaire, on s'empressera de vous le procurer. — Je vous remercie, dit le roi ; je n'ai besoin de rien. » Aussitôt il reprit sa lecture. Manuel avait cherché à découvrir des regrets, ou à provoquer l'impatience; il ne trouva qu'une grande résignation et une inaltérable sérénité.
La députation se retira : l'un des municipaux me dit de le suivre à la chambre du conseil, où l'on m'ordonna de nouveau d'ôter au roi ses décorations. Manuel ajouta : « Vous ferez bien d'envoyer à la convention les croix et les rubans. Je dois aussi vous prévenir, continua-t-il, que la captivité de Louis XVI pourra durer longtemps, et que, si votre intention n'était pas de rester ici , vous feriez bien de le dire en ce moment. On a encore le projet, pour rendre la surveillance plus facile, de diminuer le nombre des personnes employées dans la tour : si vous restez auprès du ci-devant roi, vous serez donc absolument seul, et votre service en deviendra plus pénible : on vous apportera du bois et de l'eau pour une semaine, mais ce sera vous qui nettoierez l'appartement, et ferez les autres ouvrages. » Je lui répondis que , déterminé h ne jamais quitter le roi, je me soumettais à tout. On me reconduisit dans la chambre de sa majesté, qui me dit ; « Vous avez entendu ces messieurs; vous ôterez ce soir mes ordres de dessus mes habits. »
Le lendemain, en habillant le roi, je lui dis que j'avais enfermé les croix et les cordons, quoique Manuel m'eOt fait entendre qu'il conviendrait de les envoyer à la convention. « Vous avez bien fait, » me répondit sa majesté.
On a répandu le bruit que Manuel était venu au Temple dans
le courant du mois de septembre, pour engager sa majesté à écrire au roi de Prusse à Pépocjne de son entrée en Champagne. Je peux assurer que Manuel n'a paru dans la tour que deux fois pendant le temps que j'y suis resté, le 3 septembre et le 7 octobre; que chaque fois il fut accompagné d'un grand nombre de municipaux, et qu'il ne parla point au roi en particulier.
Le 9 octobre, on apporta au roi le journal des débats de la convention; mais, quelques jours après, un municipal, nommé Michel, parfumeur, lit prendre un arrêté qui interdisait de nouveau l'entrée des papiers publics dans la tour : il m'appela à la chambre du conseil, et me demanda par quel ordre je faisais venir des journaux à mon adresse. Effectivement, sans que j'en fusse informé, on apportait tous les jours quatre journaux, avec cette adresse imprimée : Au valet de chambre de Louis XFl, àla tour du Temple. J'ai toujours ignoré, et j'ignore encore, le nom des personnes qui en payaient l'abonnement. Ce Michel voulut me forcer de les lui indiquer; il me fit écrire aux rédacteurs des journaux, pour avoir des éclaircissements ; mais leurs réponses, s'ils en firent, ne me furent pas communiquées.
Cette défense de laisser entrer les journaux dans la tour avait pourtant des exceptions , quand ces écrits fournissaient l'occasion d'un nouvel outrage. Renfermaient-ils des expressions injurieuses contre le roi ou la reine, des menaces atroces , des calomnies infâmes, certains municipaux avaient la méchanceté réfléchie de les placer sur la cheminée ou sur la commode de la chambre de sa majesté , afin qu'ils tombassent sous sa main.
Ce prince lut une fois, dans une de ces feuilles, la réclamation d'un canonnier qui demandait « la tête du tyran Louis XVI, pour en charger sa pièce et l'envoyer à l'ennemi, m Un autre de ces journaux, en parlant de madame Elisabeth, et en voulant détruire l'admiration qu'inspirait au public son dévouement au roi et à la reine , cherchait à détruire ses vertus par les calomnies les plus absurdes. Un troisième disait qu'il fallait étouffer les deux petits louveteaux qui étaient dans la tour, désignant par là M. le Dauphin et madame Royale.
Le roi n'était affecté de ces articles que par rapport au peuple. « Les Français, disait-il, sont bien malheureux de se laisser
ainsi tromper. » J'avais soin de soustraire ces journaux aux regards (le sa maje.^té, quand j'étais le premier à les ajercevoir; mais souvent on les plaçait quand mon service me reten.iit hors de sa chambre : ainsi il est bien peu de ces articles dictés dans le dessein d'outrager la famille royale, soit pour provoquer au régicide, soit pour préparer le peuple à le laisser commettre, qui n'aient été lus par le roi. Ceux qui connaissent les insolents écrits qui furent publiés dans ce temps-là peuvent seuls se faire une idée de ce genre inouï de supplice.
L'influence de ces écrits sanguinaires se fit aussi remarquer dans la conduite du plus grand notnbre des officiers municipaux, qui. jusque-là, ne s'étaient pas encore montrés ni si durs ni si méfiants.
Un jour, après dîner, je venais d'écrire un mémoire de dépenses dans la chambre du conseil, et je l'avais renfermé dans un pupitre dont on m'avait donné la clef. A peine fus-je sorti, que 3Iarino, officier municipal, dit à ses collègues, quoiqu'il ne fût pas de service, qu'il fallait ouvrir le pupitre, examiner ce qu'il contenait, et vérifier si jen'avais pas quelque correspondance avec les ennemis du peuple. «Je le connais bien, ajouta-t-il ; et je sais qu'il reçoit des lettres pour le roi. » Puis, accusant ses collègues de ménagements, il les accabla d'injures, les menaça, comme complices, de les dénoncer tous au conseil de la commune; et il sortit pour exécuter ce dessein. Ou dressa aussitôt un procèsverbal de tous les papiers que contenait mon pupitre, on l'envoya à la commune, où IMarino avait déjà fait sa dénonciation.
Ce même municipal prétendit un autre jour qu'un damier qu'on me rapportait, et dont j'avais fait raccommoder les cases, du consentement de ses collègues, renfermait une correspondance ; il le défit en entier, et, ne trouvant rien, il fit recoller les cases en sa présence.
Un jeudi, ma femme et son amie étant venues au Temple comme de coutume, je leur parlais dans la chambre du conseil. La famille royale, qui était à la promenade, nous aperçut, et la reine et madame Elisabeth nous firent un signe de tête. Ce mouvement de simple intérêt fut remarqué de Marino;il n'en fallut pas davantage pour qu'il fît arrêter ma femme et son amie,
5 s MEMOIBES
au moment où elles sortirent de la chambre du conseil. On les interrogea séparément : on demanda à ma femme qui était la dame qui raccompagnait ; elle répondit : « C'est ma sœur. « Interrogée sur le même fait, celle-ci dit être sa cousine. Cette contradiction servit de matière à un long procès-verbal , et aux soupçons les plus graves. Marino prétendit que cette dame était un page de la reine, déguisé. Enfin, après trois heures de l'interrogatoire le plus pénible et le plus injurieux, on leur rendit la liberté.
H leur fut encore permis de revenir au Temple; mais nous redoublâmes de prudence et de précaution. Je parvenais souvent, dans ces courtes entrevues, à leur remettre des notes écrites avec un crayon qui avait échappé aux recherches des municipaux, et que je cachais avec soin : ces notes étaient relatives à quelques informations demandées par leurs majestés. Heureusement que, ce jour-là, je n'en avais remis aucune : si l'on avait trouvé quelque billet sur elles, nous eussions couru tous trois les plus grands dangers.
D'autres municipaux se faisaient remarquer par les traits les plus bizarres. L'un faisait rompre des macarons, pour voir si l'on n'y avait pas caché quelques billets. Un autre, pour le même objet , ordonna qu'on coupât des pêches devant lui, et qu'on en fendît les noyaux. Un troisième me força de boire un jour de l'essence de savon destinée à la barbe du roi, affectant de craindre que ce ne fût du poison. A la fin de chaque repas, madame Elisabeth me donnait à nettoyer un petit couteau à lame d'or: souvent les commissaires me l'arrachaient des mains, pour examiner si je n'avais pas glissé quelque papier au fond de la gaine.
Madame Elisabeth m'avait ordonné de renvoyer à madame la duchesse de Sérent un livre de piété; les municipaux en coupèrent les marges , dans la crainte qu'on y eût écrit quelque chose avec une encre particulière.
Und'eux medéfendit un jour de monter chez la reine pour la coiffer : il fallut que sa majesté vînt dans l'appartement du roi, et qu'elle apportât elie-même tout ce qui était nécessaire pour sa toilette.
SLB LE TF.MPLE. &9
Un autre voulut la suivre quand, selon son usage, elle entrait à midi dans la chambre de madame Elisabeth, pour quittersa robe du matin. Je lui représentai l'indécence de ce procédé; il insista; sa majesté sortitde la chambre, et renonça à s'habiller.
Lorsque je recevais le linge du blanchissage, les municipaux me le faisaient déployer pièce par pièce , et l'examinaient au grand jour. Le livre de la blauchisseuse, et tout autre papier servant d'enveloppe, étaient présentés au feu, pour s'assurer qu'il n'y avait aucune écriture secrète. Le linge que quittaient le roi et les princesses était aussi examiné.
Quelques municipaux cependant n'ont pas partagé la dureté de leurs collègues; mais la plupart, devenus suspects au comité de salut public, sont morts victimes de leur humanité; ceux qui existent encore ont gémi longtemps dans les prisons.
Un jeune homme , nommé Toulan , que je croyais , à ses propos, un des plus grands ennemis de la famille royale, vint un jour près de moi; et me serrant la main : « Je ne peux, me ditil avec mystère, parler aujourd'hui à la reine, à cause de mes camarades: prévenez-la que la commission dont elle m'a chargé est faite; que dans quelques jours je serai de service, et qu'alors je lui apporterai la réponse. » ÉtoQjUé de l'entendre parler ainsi, et craignant qu'il ne me tendît un piège, « Monsieur, lui dis-je, vous vous trompez en vous adressant à moi pour de pareilles commissions. — Non, je ne me trompe pas, répliquat-il en me serrant la main avec plus de force; et il se retira. » Je rendis compte à la reine de cette conversation. « Vous pouvez vous lier à Toulan, » me dit-elle. Ce jeune homme fut impliqué depuis dans le procès de cette princesse avec neuf autres officiers nmnicipaux, accusés d'avoir voulu favoriser l'évasion de la reine quand elle était encore au Temple. Toulan périt du dernier supplice '.
Leurs majestés, renfermées dans la tour depuis trois mois, n'avaient encore vu que des officiers municipaux, lorsque, le l^"" novembre, on leur annonça une députation de la con-
• Voyez sur Toulan , sur les preuves il périt, l'intéressante relation publiée de dévouement qu'il s'empressa de don- par >I. de Goguelat dans la collectiou net à la reine , et sur la manière dont de« Mémoires. F» . B.
^ MEMOIUES
ventioîi nationale. Elle était composée de Drouet, mnître de poste de Varennes ; de Chabot, ex-eapucin ; de Dubois-Craneé , deOiiprat, et de deux autres dont je ne me rappelle pas les noms. La tamille royale et surtout la reine frémirent d'horreur à la vue de Drouet : ce député s'assit insolemment près d'elle; à son exemple, Chabot prit un siège. La députatiou demanda au roi comment il était traité, et si on lui donnait les choses nécessaires. « Je ne me plains de rien, répondit sa majesté; je demande seulement que la commission fasse remettre h mon valet de chambre, ou déposer au conseil, une somme de deux mille livres pour les petites dépenses courantes , et qu'on nous fasse parvenir du linge et d'autres vêtements, dont nous avons le plus grand besoin. » Les députés le lui promirent, mais rien ne fut envoyé.
Quelques jours après, le roi eut une fluxion assez considérable à la tête : je demandai instamment qu'on fît appeler M. Dubois, dentiste de sa majesté. On délibéra trois jours, et cette demande fut refusée. La fièvre survint ; on permit alors à sa majesté de consulter M. le Monnier, son premier médecin. 11 serait difficile de peindre la douleur de ce respectable vieillard lorsqu'il vit son maître.
La reine et ses enfants ne quittaient presque point le roi pendant le jour, le servaient avec moi, et m'aidaient souvent à faire son lit : je passais les nuits seul auprès de sa majesté. M. le Monnier venait deux fois le jour, accompagné d'un grand nombre de municipaux; on le fouillait, et il ne lui était permis de parler qu'à haute voix. Un jour que le roi prit médecine, M. le Monnier demanda à rester quelques heures : comme il se tenait debout, pendant que plusieurs municipaux étaient assis le chapeau sur la tête, sa majesté l'engagea à prendre un siège, ce qu'il refusa par respect ; les commissaires en murmurèrent tout haut. La maladie du roi dura six jours.
Peu de jours après, le jeune prince, qui couchait dans la chambre de sa majesté, et que les municipaux n'avaient pas voulu faire tr.msférer dans celle de la reine, eut de la fièvre. La reine en ressentit d'autant plus d'inquiétude, qu'elle ne put obtenir, malgré les plus vives instances, de passer la nuit auprès de son fils.
SUE LE TEMPLE. g|
Elle lui prodigua les plus tendres soins pendant les instants qu'il lui était permis de rester auprès de lui. La même maladie se communiqua à la reine, à madame Royale, et à madame Elisabeth. M. le Monnier obtint la permission de contmuer ses visites.
Je tombai malade à mon tour. La chambre que j'habitais était une pièce humide, et sans cheminée; l'abat-jour de la croisée interceptait encore le peu d'air qu'on y respirait. Je fus attaqué d'uue fièvre rhumatique, avec une forte douleur au côté, qui me força de garder le lit. Le premier jour, je me levai pour habiller le roi; mais sa majesté voyant mon état refusa mes soins, et m'ordonna de me coucher, et lit elle-même la toilette de son fils.
Pendant cette première journée , M. le Dauphin ne me quitta presque point :cet auguste enfant m'apportait à boire; le soir, le roi profita d'un moment oii il paraissait moins surveillé, pour entrer dans ma chambre ; il me fit prendre un verre de boisson, et médit, avec une bonté qui me fit verser des larmes : a Je voudrais vous donner moi-même des soins ; mais voussavez combien nous sommes observés; prenez courage, demain vous verrez mon médecin '. « A l'heure du souper, la famille royale entra chez moi ; et madame Elisabeth, sans que les municipaux s'en aperçussent, me remit une petite bouteille qui contenait un looch. Cette princesse, qui était fort enrhumée, s'en privait pour moi; je voulus la refuser, elle insista. Après le souper, la reine déshabilla et coucha le jeune prince; et madame Elisabeth roula les cheveux du roi.
' Cette bonté, naturelle à Louis XVI , sa visite nocturne, le roi conçut pour
se manifesta aussi pour M. Hué. Voici ce moi des inquiétudes : dès la pointe du
qu'il raconte : jour, sa majesté, pieds nus et eu che-
« Le roi, je n'en peux douter, pré- mise, entr'ouvrit doucement la porte
\oyait que bientôt on viendrait m'ar- qui communiquait de sa chambre à la
racher de la tour ; cette idée le tourmen- mienne. Aussitôt je m'éveillai : la vue
tait. du roi, l'état dans lequel il était, me
« Des deux portes de la pièce dans saisirent. < Sire, dis-je avec émotion,
laquelle je couchais , une donnait dans « votre majesté veut-elle quelque chose?
la chambre de sa majesté, l'antre sur « — Non; mais cette nuit il s'est fait
l'escalier. « du mouvement dans votre chambre;
« Par cette dernière, souvent au milieu «j'ai craint qu'on ne vous eût enlevé,
delà nuit, entraient brusquement des «Je voulais voir si vous étiez encore
municipaux , pour voir si je n'étais pas t près de moi. > Combien mon cœur fut
occupé de correspondances secrètes. ému 1 Le roi se recoucha , et dormit pai-
« Une nuit , entre autres, réveillé par siblement. »
le bruit qa'uji municipal avait fait dans V*. B.
Le lendemain matin, M. le Monnier m'ordonna une saignée; mais il f^Ulait le consentement de la commune pour faire entrer un chirurgien. L'on parla de me transférer au palais du Temple. Craignant de ne plus rentrer dans la tour si j'en sortais une fois, je ne voulus plus être saigné ; je fis même semblant de me ♦rouver mieux. Le soir, de nouveaux municipaux arrivèrent, et il ne fut plus question de me transférer.
Turgy demanda à passer la nuit près de moi : cette demande lui fut accordée ainsi qu'à ses deux camarades, qui me rendirent ce service chacun à son tour. Je restai six jours au lit , et chaque jour la famille royale venait me voir : madame Elisabeth m'apportait souvent des drogues, qu'elle demandait comme pour elle. Tant de bontés me rendirent une partie de mes forces, et, au lieu du sentinuent de mes peines, je n'eus bientôt à éprouver que celui de hi reconnaissance et de l'admiration. Qui n'eût été touché de voir cette auguste famille suspendre, en quelque sorte, le souvenir de ses longues infortunes, pour s'occuper d'un de ses serviteurs.'
Je ne dois pas oublier de rapporter ici un trait de M. le Dauphin, qui prouve jusqu'oij allait la bonté de son cœur, et combien il profitait des exemples de vertu qu'il avait continuellement sous les yeux.
Un soir, après l'avoir couché, je me retirais pour faire place à la reine et aux princesses, qui venaient l'embrasser et lui donner le bonsoir dans son lit. Madame Elisabeth , que la surveillance des municipaux avait empêchée de me parler, profita de ce moment pour lui remettre une petite boîte de pastilles d'ipécacuana, en lui recommandant de me la donner lorsque je reviendrais. Les pripcesses remontèrent chez elles ; le roi passa dans son cabinet, et j'allai souper. Je rentrai vers onze heures dans la chambre du roi, pour préparer le lit de sa majesté; j'étais seul, le jeune prinre m'appela à voix basse : je fu» très-surpris de ne pas le trouver endormi ; et craignant qu'il ne fût incommodé, je lui en demandai la cause. « C'est, me dit-il, que ma tante m'a remis une petite boîte pour vous, et je n'ai pas voulu m'endormir sans vous la donner : il était temps que vous vinssiez, car mes yeux se sont déjà fermés plusieurs fois. » Les miens se rempli-
rent de larmes; il s'en aperçut, m'embrassa, et deux minutes après il dormait profondément.
A cette sensibilité le jeune prince joignait beaucoup de grâces, 2t toute l'amabilité de son âge. Souvent, par ses naïvetés, Tenjouement de son caractère, et ses petites espiègleries, il faisait oublier à ses augustes parents leur douloureuse situation ; mais il la sentait lui-même; il se reconnaissait, quoique si jeune, dans une prison, et se voyait surveillé par des ennemis. Sa conduite et ses propos avaient pris cette resserve que l'instinct, quand il s'agit d'un danger, inspire peut-être à tout âge : jamais je ne l'ai entendu parler ni des Tuileries , ni de Versailles, ni d'aucun objet qui aurait pu rappeler à la reine ou au roi quelque affligeant souvenir. Voyait-il arriver un municipal plus honnête que ses collègues, il courait au-devant de la reine, s'empressait de le lui annoncer, et lui disait, avec l'expression du contentement le plus marqué: « Maman, c'est aujourd'hui monsieur un tel. »
Uu jour, comme il avait les yeux fixés sur un municipal qu'il dit reconnaître , celui-ci lui demanda dans quel endroit il l'avait vu. Le jeune prince refusa constamment de répondre; puis se penchant vers la reine : « C'est, lui dit-il à voix basse, dans notre voyage de Varennes. »
Le trait suivant offre une nouvelle preuve de sa sensibilité. Un tailleur de pierres était occupé à faire des trous à la porte de l'antichambre, pour y placer d'énormes verrous; le jeune prince, pendant que cet ouvrier déjeunait , s'amusait avec ses outils : le roi prit des mains de son fils le marteau et le ciseau, lui montrant comment il fallait s'y prendre. Il s'en servit pendant quelques moments. Le maçon , attendri de voir ainsi le roi travailler, dit à sa majesté : « Quand vous sortirez de cette tour, vous pourrez dire que vous avez travaillé vous-même à votre prison,— Ah! répondit le roi, quand et comment en sortirai- je? » M. le Dauphin versa des larmes : le roi laissa tomber le ciseau et le marteau, et, rentrant dans sa chambre, il s'y promena à grands pas ^
' M L'ahhé Davaux, lors du départ du jour en présence de la reine , le jeune
roi pour Varennes, avait été quelque prince désira de commencer parla gram-
temps sans pouvoir donner des leçons à maire.
M. le Dauphin. Comme il les prenait uu c Volontiers , lui dit lou instituteur.
g I MEMOTRF.S
Le 2 décembre, la municipalité du 10 août fut remplacée par une .tiitrc, sons le titre de municipaliîé provisoire. Beaucoup de municipaux furent réélus : je crus d'abord que cette nouvelle nuinicipalité serait mieux composée que Taucienne, et j'espérais quelques cliangements favorables dans le régime de la prison. Je fus trompé dans mon attente. Plusieurs de ces nouveaux commissaires me donnèrent lieu de regretter leurs prédécesseurs; ceux-ci étaient plus grossiers, mais il m'était aisé de profiter de leur indiscrétion naturelle pour apprendre tout ce qu'ilssavaient. Je dus étudier les commisaires de cette nouvelle municipalité, pour distinguer leur conduite et leur caractère : les premiers étaient plus insolents, la méchanceté des seconds était bien plus réfléchie.
Jusqu'à cette époque il n'y avait eu auprès du roi qu'un seul municipal, et un autre auprès de la reine : la nouvelle municipalité ordonna qu'il y en aurait deux, et dès lors il me fut beaucoup plus difficile de parler au roi et aux princesses ; d'un autre côté, le conseil, qui jusque-là s'était tenu dans une des salles du palais du Temple, fut transféré dans une pièce de la tour au rez-de-chaussée. Les nouveaux municipaux voulaient surpasser le zèle des anciens, et ce zèle ne fut qu'une émulation de tyrannie.
Le 7 décembre, un municipal, à la tête d'une députation de la commune, vint lire au roi un arrêté qui ordonnait d'ôter aux détenus « couteaux, rasoirs, ciseaux, canifs, et tous autres instruments tranchants dont on prive les prisonniers présumés criminels , et d'en faire la plus exacte recherche tant sur leurs personnes que dans leurs appartements. » Pendant cette lecture, le municipal avait la voix altérée; il était aisé de s'apercevoir de la violence qu'il se faisait à lui-même, et il a prouvé depuis, par sa conduite, qu'il n'avait consenti à être en-
( Votre dernière leçon avait eu pour « Mon abbé est meineur qu'un autre
« objet, s'il m'en souvient, les trois de- « abbé ; le superlatif, continua-t-il en
( grés de comparaison, le positif, le « fixant la reine, c'est lorsque je dis,
c comparatif, et le superlatif. Mais vous « Maman est la plus tendre et la meil-
« avez tout oublié. — Vous vous trom- « Icure des mamans. > La reine prit
« pez, répliqua M. le Dauphin. Pour M. le Dauphin dans se» bras, le jM-cssa
■ preuve, écoutez-moi. I^ positif, c'est contre son crear, et ne put retenir ses
« quand je dis, Mon ablé est un bon larmes. » (, Huë, Dernières années do
. abbé; le compaiatif , quand je dis, Louig Xf^l.) V».n.
. SLB LE TEMPLE. 65
voyé au Temple que pour chercher à être utile à la famille royale.
Le roi tira de ses poches un couteau et un petit nécessaire en maroquin rouge : il eu ôta des ciseaux et un canif. Les municipaux firent les recherches les plus exactes dans l'appartement, prirent les rasoirs, le compas à rouler les cheveux, le couteau de toilette, de petits instruments pour nettoyer les dents, et d'autres objets en or et en argent. De semblables recherches eurent iieudans ma chambre, et il me fut ordonné de me fouiller.
Les municipaux montèrent ensuite chez la reine, lurent aux trois princesses le même arrêté, et enlevèrent jusqu'aux petits meubles utiles à leur travail.
Une heure après, on me fit descendre à la chambre du conseil, et l'on medemanda si je n'avais pas connaissance des objets qui étaient restés dans le nécessaire que le roi avait remis dans sa poche. « Je vous ordonne, me dit un municipal nommé Sermaize, de reprendre ce soir le nécessaire. — Ce n'est point à moi, lui repoudis-je, à mettre à exécution les arrêtés de la commune, ni à fouiller dans les poches du roi. — Cléry a raison, dit un autre municipal; c'était à vous (en s'adressant à Sermaize) à faire cette recherche. «
On dressa procès-verbal de tous les objets enlevés à la famille royale, et on les distribua en paquets que Ton cacheta. On m'ordonna ensuite de mettre ma signature au bas d'un arrêté qui m'enjoignait d'avertir le conseil si je trouvais sur le roi, sur les princesses, ou dans leur appartement, des instruments tranchants. Ces diflérentes pièces furent envoyées à lacommune.
On pourrait voir , en compulsant les registres du conseil du Temple, que j'ai été souvent forcé de signer des arrêtés et des demandes dont j'étais bien éloigné d'approuver la forme et la rédaction. Je n'ai jamais rien signé, rien dit, rien fait, que d'après les ordres précis du roi ou de la reine. Un refus de ma part m'aurait éloigné de leurs majestés, auxquelles j'avais consacré mon existence : ma signature au bas de certains arrêtés n'avait d'autre objet que de faire connaître que ces pièces m'avaient été lues.
Le même Sermaize dont je viens de parler nie conduisit alors
dans l'appartement de sa majesté. Le roi était assis près de la cheminée, les pincettes à la main. Sermaize lui demanda, de la part du conseil, à voir ce qui était resté dans le nécessaire ; le roi le tira de sa poche, et l'ouvrit : il y avait un tourne-vis , un tirebourre , et un petit briquet. Sermaize se les fit remettre. « Ces pincettes que je tiens en main ne sont-elles pas aussi un instrument tranchant? « lui dit le roi en lui tournant le dos. Ce municipal étant descendu , j'eus occasion de rendre compte à sa majesté de tout ce qui s'était passé au conseil relativement à cette seconde recherche.
Au moment du dîner, il s'éleva une contestation entre les commissaires. Les uns s'opposaient à ce que la famille royale se servît de fourchettes et de couteaux ; d'autres consentaient à laisser les fourchettes. Enfin il fut décidé qu'on ne ferait aucun changement, mais qu'on enlèverait les couteaux et les fourchettes à la fin de chaque repas.
La privation des petits meubles enlevés aux princesses leur devint d'autant plus sensible, qu'elles furent obligées de renoncer à différents ouvrages qui jusqu'alors avaient servi à les distraire dans les longues journées d'une prison. Un jour, madame Élisabeili cousait les habits du roi; et n'ayant point de ciseaux, elle rompait le fil avec ses dents. « Quel contraste! lui dit le roi, qui la fixait avec attendrissement; il ne vous manquait rien dans votre jolie maison de Montreuil. — Ah ! mon frère , réponditelle, puis-je avoir des regrets quand je partage vos malheurs? »
Cependant chaque jour amenait de nouveaux arrêtés, dont chacun était une nouvelle tyrannie. La bru.squerie et la dureté des municipaux envers moi étaient plus remarquables que jamais. On venait de renouveler aux trois servants la défense de me parler, et tout me faisait craindre quelques nouveaux malheurs. La reine et madame Elisabeth, frappées du même pressentiment, me demandaient sans cesse des nouvelles , et je ne pouvais leur en donner : je n'attendais ma femme quedans trois jours; mou impatience était extrême.
Enfin, le jeudi, ma femme arriva. On me fit descendre au conseil ; elle affecta de me parler à haute voix, pour éloigner les soupçons de nos nouveaux surveillants; et pendant qu'elle me donnait
SLR LE TEMPLE- 67
de» détails sur nos affaires domestiques, « Mardi prochain, me dit son amie , on conduit le roi à la convention ; le procès va commencer; sa majesté pourra prendre un conseil: tout cela est certain. »
Je ne savais comment annoncer directement au roi cette affreuse nouvelle : j'aurais voulu en instruire d'abord la reine ou madame Elisabeth: mais j'étais dans les plus vives alarmes; le temps pressait, et le roi m'avait défendu de lui rien cacher. I^ soir, en le déshabillant, je lui rendis compte de tout ce que j'avais appris ; je lui fis même pressentir qu'on avait le projet , pendant le procès , de le séparer de sa famille ; et j'ajoutai qu'il n'y avait plus que quatre jours pour concerter avec la reine quelque manière de correspondre avec elle. Je l'assurai que j'étais décidé à tout entreprendre pour lui en faciliter les moyens. L'arrivée du municipal ne me permit pas d'en dire davantage , et empêcha sa majesté de me répondre.
Le lendemain , au lever du roi , je ne pus trouver l'instant de lui parler : il monta avec son fils pour déjeuner chez les princesses; je l'y suivis. Après le déjeuner, il causa assez longtemps avec la reine, qui , par un regard plein de douleur, me fit comprendre qu'il était question de tout ce que j'avais dit au roi. Je trouvai, dans le courant de la journée, une occasion d'entretenir madame Elisabeth; je lui peignis combien il m'en avait coûté d'augmenter les peines du roi, en l'instruisant du jour où l'on devait commencer son procès. Elle me rassura, en me disant que le roi était sensible à cette marque d'attachement de ma part. Ce qui l'afflige le plus, ajouta-t-elle, c'est la crainte d'être séparé de nous. Tâchez d'avoir encore quelques renseignements. »
Le soir, le roi me témoigna combien il était satisfait d'avoir appris d'avance qu'il devait paraître à la convention. « Continuez, me dit-il, de chercher à découvrir quelque chose sur ce qu'ils veillent faire de moi; ne craignez jamais de m'affliger. Je suis convenu avec ma famille de ne pas paraître instruit , pour ne pas vous compromettre. «
Plus le moment du procès approchait, et plus on me mont-Tilde défiance; les municipaux ne répondaient à aucune de mes
68 MÉMOIRRS
questions. J'avais déjà employé inutilement différents prétextes pour descendre au conseil, où j'aurais pu me procurer de nouveaux détailsàcommuniquerauroijorsqu'unecommissioncliargée de vérifier les dépiMises de la famille royale vint au Temple '. On fut obligé de me faire descendre pour donner des renseignements, et j'appris, par un municipal bien intentionné , que la séparation du roi d'avec sa famille, arrêtée seulement par la commune, n'avait poiut encore été prononcée par l'assemblée nationale. Le même jour, Turgy m'apportaun journal où je trouvai le décret qui ordonnait de conduire le roi à la barre de la convention; il n)e remit aussi un mémoire sur le procès du roi, pu- Dlié par M. Necker. Je n'eus d'autre moyen, pour communiquer ce journal et ce mémoire à la famille royale, que de les cacher sous un des meubles dans le cabinet de garde-robe, après en avoir prévenu le roi et les princesses.
Le 11 décembre 1792, dès cinq heures du matin, on entendit battre la générale dans tout Paris, et l'on fit entrer de la cavalerie et du canon dans le jardin du ïempîe. Ce bruit aurait cruellement alarmé la famille royale, si elle n'en avait pas connu la cause; elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda quelques explications aux commissaires de service : ils refusèrent de répoudre.
A neuf heures, le roi et M. le Dauphin montèrent pour le déjeunerdans l'appartement des princesses. Leurs majestés restèrent une heure ensemble, mais toujours sous les yeux des municipiux. Ce tourment continuel pour la famille royale de ne pouvoir se livrer à aucun abandon, à aucun épanchement, au moment où tant de craintes devaient l'agiter, était un des raffinements les plus cruels de leurs tyrans , et l'une de leurs plus douces jouissances. Il fallut enfin se séparer. Le roi quitta la reine, madame Elisabeth et sa fille : leurs regards exprimaient ce qu'ils ne pouvaient pas se dire. M. le Dauphin descendit, comme les autres jours , avec le roi.
' Nous aurons occasion , dans les Mé- Tcntion nationale par Verdier, commismoires de Madame, de citer à cet égard saire du conseil du 10 aoCit, sur les plusieurs documents précieux; mais, comptes du Temple. Elle est du 4 jandts à présent , nous croyons devoir don- vier 1793. On y trouvera de curieux ner dans les Ixlaircissemcnis IG) l'ex- détails, trait d'une adresse présentée ù la cou- F», B.
Ce jeune prince, qui engageait souvent sa mnjesté à faire avec lui une partie au siam , Ht ce jour là tant d'instances, que le roi, malgré sa situation, ne put s'y refuser. M. le Dauphin perdit toutes les parties , et deux fois il ne put aller au delà du nombre seize: « Toutes les fois que j'ai ce point de sei-e , dit-il avec un léger dépit, je ne peux gagner la partie. » Le roi ne répondit rien; mais je crus m'apercevoirque ce rapprochement de mots lui fit une certaine impression.
A onze heures , pendant que le roi donnait une leçon de lectureàM. le Dauphin, deux municipaux entrèrent, etdirentàsa majesté qu'ils venaient chercher le jeune Louis pour le conduire chez sa mère. Le roi voulut savoir le motif de cet enlèvement; les commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres du conseil de la commune. Sa majesté embrassa tendrement son fils, et me chargea de le conduire. Revenu chez le roi, Je lui dis que j'avais laissé le jeune prince dans les bras de la reine; ce qui parut le tranquilliser. Un des cx)mmissaires rentra pour lui annoncer que Chambon, maire de Paris, était au conseil, et qu'il allait monter. « Que me veut-il? dit le roi. — Je l'ignore, répondit le municipal. «
Sa majesté se promena quelques moments à grands pas dans sa chambre, s'assit ensuite sur un fauteuil près le chevet de son lit, La porte était à demi fermée, et le municipal n'osait entrer, afin, me disait-il, d'éviter les questions. Une demi-heure s'étant passée ainsi dans le plus profond silence, le commissaire fut inquiet de ne plus entendre le roi : il entra doucement, le trouva la tête appuyée sur l'une de ses mains , et paraissant profondément occupé. « Que me voulez- vous.' lui dit le roi d'un ton élevé. — Je craignais , répondit le municipal , que vous ne fussiez incommodé. — Je vous suis obligé, repartit le roi avec l'accent de la plus vive douleur; mais la manière dont on m'enlève mon lils m'est infiniment sensible. » Le municipal ne répondit rien, et se retira.
Le maire ne parut qu'à une heure : il était accompagné de Chaumette , procureur de la commune , de Coulombeau , secrétaire greffier , de plusieurs officiers municipaux , et de Santerre, commandant de la garde nationale, qui avait avec luises
aides de camp. Le maire dit au roi qu'il venait le chercher pour le conduire à la convention , en vertu d'un décret dont le secrétaire de la commune allait lui faire lecture. Ce décret portait que « Louis Capet serait traduit à la barre de la convention nationale. — Capet n'est pas mon nom, dit le roi; c'est le nom d'un de mes ancêtres. J'aurais désiré, monsieur, ajouta-t-il, que les commissaires m'eussent laissé mon fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre ; au reste, ce traitement est une suite de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main. « Je donnai à sa majesté sa redingote et son chapeau, et elle suivit le maire de Paris. Une nombreuse escorte l'attendait à la porte du Temple.
Resté seul dans la chambre avec un municipal, j'appris de lui que le roi ne reverrait plus sa famille; mais que le maire de Paris devait encore consulter quelques députés sur cette séparation. Je demandai à ce commissaire de me conduire auprès de M. le Dauphin, (Jui était chez la reine; ce qui me fut accordé. Je n'en sortis qu'à six heures du soir, au moment où le roi revint de la convention. Les municipaux instruisirent la reine du départ du roi pour l'assemblée nationale, sans vouloir entrer dans aucun détail. Les princesses et M. le Dauphin descendirent comme de coutume pour dîner dans l'appartement du roi , et remontèrent ensuite.
L'après-dînée, un seul municipal resta près de la reine. C'était un jeune homme d'environ vingt quatre ans, de la section du Temple; il se trouvait de garde à la tour pour la première fois, et paraissait moins méfiant et moins malhonnête que la plupart de ses collègues. La reine lia conversation avec lui, l'interrogea sur son état, ses parents, etc. Madame Elisabeth saisit ce moment pour passer dans sa chambre, et me fit signe de la suivre.
Kntré chez elle , je la prévins que la commune avait arrêté de séparer le roi de sa famille ; que je craignais que cette séparation n'eiU lieu dès le soir même; qu'à la vérité la convention n'avait encore rien décidé , mais que le maire était chargé d'en faire la demande , et que sans doute il l'obtiendrait. « La reine et moi,
me répondit cette princesse , nous nous attendons à tout . et nous ne nous faisons aucune illusion sur le sort que l'on prépare au roi. Il mourra victime de sa bonté et de son amour pour son peuple , au bonheur duquel il n'a cessé de travailler depuis son avènement au trône. Qu'il est cruellement trompé ce peuple! La religion du roi et sa grande confiance dans la Providence le soutiendront dans cette cruelle adversité. Enfin , ajouta cette vertueuse princesse les yeux remplis de larmes, Cléry, vous allez rester seul près de mon frère : redoublez, s'il est possible, de soins pour lui; ne négligez aucun moyen de nous faire parvenir de ses nouvelles; mais pour tout autre objet ne vous exposez pas, car alors nous n-'aurions plus personne à qui nous confier. » J'assutai madame Elisabeth de mon dévouement au roi, et nous convînmes des moyens à employer pour entretenir une correspondance.
Turgy était le seul que je pusse mettre dans le secret; mais je ne pouvais lui parler que rarement et avec précaution. Il fut convenu que je continuerais de garder le linge et les habits de M. le Dauphin; que tous les deux jours j'enverrais ce qui lui serait nécessaire, et que je profiterais de cette occasion pour donner des nouvelles de ce qui se passerait chez le roi. Ce plan fit naître à madame Elisabeth l'idée de me remettre un de ses mouchoirs. « Vous le retiendrez, me dit-elle, tant que uion frère se portera bien : s'il arrivait qu'il fût malade , vous me l'enverriez dans le linie de mon neveu. » La manière de le ployer devait indiquer le genre de maladie.
La douleur de cette princesse en me parlant du roi , son indifférence sur sa situation personnelle, le prix qu'elle daignait attacher à mes faibles services auprès de sa majesté, tout m'émut profondément. « Avez-vous entendu parler de la reine, me dit-elle avec une espèce de terreur ? Hélas! que pourrait ou lui reprocher? — Non, madame; mais que peut-on reprocher au roi? — Oh! rien, non, rien. Mais peut-être regardent-ils le roi comme une victime nécessaire à leur sûreté; la reine, au contraire, et ses enfants, ne seraient pas un obstacle à leur ambition. « Je pris la liberté de lui observer que sans doute le roi ne serait condamné qu'à la déportation ; que j'en avais entendu
parler; et que l'Espagne n'ayant pas déclaré la guerre, il était vraisemblable qu'on y conduirait le roi et sa famille. « Je n'ai aucun espoir, me dit«elle, que le roi soit sauvé. »
Je crus devoir ajouter que les puissances étrangères s'occupaient des moyens de tirer le roi de sa prison ' ; que Monsieur et monseigneur le comte d'Artois rassemblaient de nouveau tous les émigrés autour d'eux, et devaient les réunir aux troupes autrichiennes et prussiennes ; que l'Espagne et l'Angleterre feraient des démarches; que toute l'Europe était intéressée à pré venir la mort du roi; et qu'ainsi la convention aurait de sérieuses réflexions à faire avant de prononcer sur le sort de sa majesté.
Cette conversation durait depuis une heure, 'lorsque madame Elisabeth, à qui je n'avais jamais parlé aussi longtemps, craignant l'arrivée des nouveaux municipaux, me quitta pour rentrer dans la chambre de la reine. Tison et sa femme, qui me surveillaient
* Herbert , dans ses Mémoires , donne l'idée des vexations qu'eut à souffrir Charles 1" dans Hic de Wight , où il était retenu , et raconte une tentative qu'il fit pour échapper à son sort :
t Personne , plus que Hammond , gouverneur de rile, n'était en position de faire sa cour au roi en l'accompagnant, et en s'entretenant avec Ini tontes les fois que , par délassement, il se promenait snrles ouvrages extérieurs de Carisbrooke-Castle. Les occasions ne lui manquaient donc pas pour se concilier la faveur de ce prince; et les officiers de l'armée le j alousaient, parce qu'on avait confié à lui seul la garde de la personne de sa majesté. Cependant il s'aliéna l'opinion du monarque, en se permettant, contre toutes les règles de l'honneur, de fouiller dans son secrétaire, et d'y chercher les prétendues pièces d'une correspondance secrète avec la reine et quelques autres personnes ; en cela, du reste, il manqua son but. MM. Harrington et Herbert étaient alors à la promenade à la suite dcsamajesté,qui ,trouvantrair un peu froid, ordonna à M. Herbert d'aller lui chercher son manteau. Celuici , en entrant dans la chambre à coucher, trouva le gouverneur qui en sortait avec une autre affaire et M. Keading, ■lors page des petits appartements, et
qui s'était laissé persuader de les introduire dans cette pièce. M. Herbert , en retournant porter au roi son manteau , fit au page une verte réprimande-, le gouverneur en fut instruit , et menaça M. Herbert de le renvoyer du château , pour oser se permettre de censurer ses actions.
« Certainement le colonel aurait tenu parole, si sa majesté, par un excès de bonté, n'ei^t passé sur toute cette affaire sans en faire le moindre reproche au gouverneur, et sans paraître même en être informée.
« Ce fait cependant, et quelques autres qui aggravaient son sort , inspirèrent au roi l'envie de s'échapper. On eut des chevaux, qu'on cacha dans le voisinage du château ; un bâtiment fut tenu tout prêt pour la traversée; mais un caporal de la garnison, qu'on avait gagné, fit manquer le plan concerté. La Providence se manifesta dans cette affaire; car la personne de sa majesté eut couru de grands risques si elle eût exécuté cette tentative, pour laquelle dans la suite un officiel' fut accusé de haute trahison ; il subit un jugement dans les formes légales, comme le rapporte l'histoire de citemps, f
sans cesse, observèrent que j'étais resté longtemps chez madame Elisabeth , et qu'il était à craindre que le commissaire ne s'en fut aperçu. Je leur répondis que cette princesse m'avait entretenu de son neveu, qui probablement demeurerait désormais auprès de sa mère.
Un instant après, je rentrai dans la chambre de la reine, à qui madame Elisabeth venait de faire part de sa conversation avec moi, et des moyens que nous avions concertés pour ménager une correspondance. Sa majesté daigna m'en témoigner sa satisfaction.
A six heures, les commissaires me firent descendre au conseil; ils me lurent un arrêté de la commune, qui m'ordonnait de ne plus avoir aucune communication avec les trois princesses ni avec le jeune prince, parce que j'étais destiné à servir le roi seul. Il fut même arrêté dans ce premier moment, pour mettre en quelque sorte le roi au secret, que je ne coucherais point dans son appartement ; je devais loger dans la petite tour, et n'être conduit chez sa majesté qu'au moment où elle aurait besoin de moi.
A six heures et demie, le roi arriva ; il paraissait fatigué, et son premier soin fut de demander qu'on le conduisît chez sa famille. On s'y refusa, sous prétexte qu'on n'avait point d'ordres; il insista pour qu'au moins on la prévînt de son retour, ce qu'on lui promit. Le roi m'ordonna de demander son souper pour huit heures et demie ; il employa ces deux heures d'intervalle à sa lecture ordinaire, toujours entouré de quatre municipaux.
A huit heures et demie, j'allai prévenir sa majesté que le souper était servi : elle demanda aux commissaires si sa famille ne descendrait pas; on ne fit aucune réponse. « Mais au moins, dit le roi, mon (ils passera la nuit chez moi, son lit et ses effets étant ici.^ » iMême silence. Après le souper, le roi insista de nouveau sur le désir de voir sa famille; on lui répondit qu'il fallait attendre la décision de la convention. Je donnai alors ce qui était nécessaire pour le coucher du jeune prince.
Le soir, pendant que je le déshabillais, le roi médit : « J'étais bien éloigné de penser à toutes les questions qui m'ont été
faites '. » Il se coucha avec beaucoup de tranquillité \ L'arrête de la commune, relatif à mon éloignement pendant la nuit, n'eut pas sou exécution. Il aurait été trop pénible pour les municipaux de m'aller chercher chaque fois que le roi aurait eu besoin de mon service.
Le lendemain 12, le roi n'eut pas plutôt aperçu un municipal , qu'il s'informa s'il y avait une décision sur la demande qu'il avait faite de voir sa famille. On lui répondit qu'on attendait encore les ordres. Il pria ce même municipal d'aller s'informer de la santé des princesses et de celle de M. le Dauphin , et de leur annoncer qu'il se portail bien. Le commissaire l'assura à son retour que sa famille jouissait d'une bonne santé. Le roi me donna ordre de faire monter le lit de son fils chez la reine, où ce jeune prince avait passé la nuit sur un des matelas de cette princesse.
Je priai sa majesté d'attendre la décision de la convention. « Je ne compte sur aucun égard, sur aucune justice, me répondit sa majesté ; mais attendons. »
Le même jour, une députation de la convention , composéi^
■ M. Huë raconte ainsi cette première sonnes qui l'escortaient, et attendit dana
scène du drame lugubre qui se préparait : la salle des conférences la décision de
« Arrivé dans la cour des Feuillants, l'assemblée. La délibération traîna en
le roi mit pied à terre à la barre de la longueur; enfin la demande du roi lui
convention nationale, ainsi que le maire fut accordée; il retourna au Temple
et les municipaux qui l'avaient accom- vers six heures du soir; je le suivis jus-
pagué. Je me glissai dans les corridors qu'à la porte. » ( Dernières années de
de la salle , ne voulant point entrer dans Louis XFI. )
sou enceinte, de peur d'être trahi par F*. B.
mon émotion. Je me plaçai de manière à ^ Louis XVI et Charles 1*'' s'atten-
ne rien perdre de ce qui serait dit, daient également à lear sort; mais,
« Barière présidait l'assemblée. avec des vertus différentes, tous deux ne
« Le roi étant arrivé à la barre, le portèrent point le même caractère de
président lui adressa la parole en ces résignation devant leurs juges, termes : « Louis, ia nation française «Tandis qu'on lisait l'acte d'accusa-
« vous accuse. La convention nationale a tion de Charles, le prisonnier, assis dans
« décrété, le 3 décembre, que vous seriez son fauteuil, regardait quelquefois la
«jugé par elle, et, le 6, que vous seriez haute cour et quelquefois la galerie;
« traduit à sa barre. On va vous lire l'acte puis il se leva de nouveau, et se retourna
« énoiiciatif des délits qui vous sont im- pour regarder les gardes et les specta-
« putes. Vous pouvez vous asseoir. » teurs; après quoi il se rassit avec un
« L'acte d'accusation ayant été lu , le maintien sévère, et sans marquer la
président interptUa le roi sur chaque moindre émotion, jusqu'à ces mots :
article. Aprcsavoir répondu , sa majesté « Charles Stuart, tyran, traître. » Alor.s
demanda copie de l'acte d'accusation, il se mit à rire , toujours tourné, comme
la communication des pièces, et qu'il il l'était, en face de la haute cour. »
lui fût accordé un conseil. ( Collection des Mémoires relatifs à la
« La demande du roi fut mise en déli- révolution d'Angleterre. ) bération. Sa majesté sorti* avec les per- l"s. 11.
des quatre députés Thuriot, Cambacérès, Dubois-Crancé et Dupont de Bigorre, apporta le décret qui autorisait le roi à prendre un conseil. Le roi déclara qu'il choisissait M. Target, à sou défaut M. Tronchet, ou tous les deux, si la convention nationale y consentait. Les députés firent signer au roi sa demande , et signèrent après lui. Le roi ajouta qu'il serait nécessaire qu'on lui fournît du papier^ des plumes et de l'encre. Sa majesté donna l'adresse de la maison de campagne de M. Tronchet, et dit qu'elle ignorait où demeurait M. Target.
Le 13, au matin, la même députation revint au Temple, et dit au roi que M. Target avait refusé d'être son conseil ; que l'on avait envoyé chercher M. Tronchet, et que sans doute il viendrait dans la journée. Elle lui fit ensuite lecture de plusieurs lettres adressées à la convention par M>L Sourdat. Huet, Guillaume, et Lamoignon de Malesherbes, ancien premier président de la cour des aides de Paris, et depuis ministre de la maison du roi. La lettre de M. de Malesherbes était conçue en ces termes :
« Paris, le H décembre 1792.
« Citoyen président, j'ignore si la convention donnera à Louis XVI un conseil pour le défendre, et si elle lui en bisse le choix : dans ce cas-là, je désire que Louis XVI saclie que, s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à la convention de mon offre, car je suis bien éloigné de me croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi. Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le temps que cette fonction était ambitionnée par tout le monde; je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. Si je connaissais un moyen possible pour lui faire connaître mes dispositions, je ne prendrais pas la liberté de m'adressera vous. J'ai pensé que, dans la place que vous occupez, vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis. Je suis avec respect, etc. »
« Lamoignon de Malesherbes. »
Sa majesté répondit à la députation :
a Je suis sensible aux offres que me font les personnes qui
demandent à me servir de conseil, et je vous prie de leur en le moigner ma reconnaissance. J'accepte M. de Malesherbes pour mon conseil; si M. Tronchet ne peut, me prêter ses services, je me concerterai avec M. de Malesherbes pour en choisir im autre » . »
Le 14 décembre, M. Tronchet eut une conférence avec sa majesté, comme le permettait le décret. Le même jour, M. de Malesherbes fut introduit à la tour : le roi courut au-devant de ce respectable vieillard, qu'il serra tendrement dans ses bras ; et cet ancien ministre fondit en larmes à la vue de son maître, soit qu'il se rappelât les premières années de son règne, soit plutôt qu'il n'envisageât dans ce moment que l'homme vertueux aux prises avec le malheur. Comme le roi avait la permission de conférer avec ses conseils en particulier, je fermai la porte de sa chambre, afin qu'il pût parler plus librement à M. de Malesherbes. Un municipal m'en fit des reproches, m'ordonna de l'ouvrir, et me défendit de la fermer à l'avenir. Je rouvris la porte ; mais sa majesté était déjà dans là tourelle qui lui servait de cabinet.
Le roi et M. de Malesherbes parlèrent très-haut dans cette première conférence. Les commissaires qui étaient dans la chambre prêtèrent l'oreille à leur conversation, et purent l'entendre. M. de Malesherbes étant sorti, je rendis compte à sa majesté de la défense qui m'avait été faite par le municipal, et de l'attention avec laquelle les commissaires avaient écouté la conférence ; je la suppliai de fermer elle-même la porte de sa chambre quand elle serait avec ses conseils, ce qu'elle fit.
Le 15, le roi reçut la réponse relative à sa famille. Le décret portait , en substance , « que la reine et madame Elisabeth ne communiqueraient point avec le roi pendant le cours du procès ; que ses enfants viendraient près de lui s'il le désirait,
• Auprès du beau nom de Malesber- d'élever la voix pour la défense d un bes , consacré désormais par le respect aouTcrain détrôné. L'un d'eux , M. Guilet l'admiration des hommes, se trouve laume, nommé dans la page prccedenle, celui de M. Desèze, qui partagea son ne pouvant obtenir la faveur qu il solnoble dévouement. D'autres juriscon- licitait, fit du moins imprimer un mesuites, moins éminents par leurs talents, moire pour le roi.
briguèrent aussi l'honnçur dangereux
mais à condition qu'ils ne pourraient plus voir leur mère, ni leur tante, qu'après le dernier interrogatoire. » Aussitôt qu'il me fut possible de parler au roi en particulier, je lui demandai ses ordres. « Vous voyez, me dit le roi, la cruelle alternative où ils viennent de me placer; je ne puis me résoudre à avoir mes enfants avec moi : pour ma fille, cela est impossible; et pour mon fils, je sens tout le chagrin que la reine en éprouverait. Il faut donc consentir à ce nouveau sacrifice. » Sa majesté m'ordonna une seconde fois de faire transporter le lit dujcuneprince.ee que j'exécutai sur-le-champ. Je gardai son linge et ses habits; et tous les deux jours j'envoyais ce qui lui était nécessaire, comme j'en étais convenu avec madame Elisabeth.
Le 16, à quatre heures après dîner, il vint une autre députation de quatre membres de la convention, Valazé, Cochon, Grandpré etDuprat, faisant partie de la commission des vingt et un, nommée pour examiner le procès du roi. Ils étaientaccompagnés d'un secrétaire, d'un huissier, et d'un officier de la garde de la convention ; ils apportaient au roi son acte d'accusation, et les pièces relatives à son procès ; la plupart trouvées aux Tuileries dans une armoire secrète de l'appartement de sa majesté, nommée, parle ministre Rolland, armoire de Jer .
La lecture de ces pièces, au nombre décent sept, dura depuis quatre heures jusqu'à minuit : toutes furent lues et parafées parle roi, ainsi qu'une copie de chacune d'elles qu'on laissa entre ses mains. Le roi était assis à une grande table, M. Tronchet à côté, les députés vis-à-vis. Après la lecture de chaque pièce, Valazé demandait au roi : '< Avez-vous connaissance? etc. »I1 répondait oui ou non , sans autre explication. Un autre député les lui faisait signer, ainsi que la copie qu'un troisième proposait de lui lire chaque fois, ce dont sa majesté le dispensait toujours. Le quatrième faisait l'appel des pièces par liasses et par numéros, et le secrétaire les enregistrait à mesure qu'elles étaient remises au roi.
Sa majesté interrompit la séance pour demander aux conventionnels s'ils voulaient souper; ils y consentirent: je leur fis servir une volaille froide et quel(|ues fruits, dans la salle à manger. !\I. Tronchet ne voulut rien accepter, et resta seul avec le roi dans sa chambre.
Un municipal nommé Merceraut, alors tailleur de pierres et ancien président de la commune de Paris, quoique porteur de chaises à Versailles avant la révolution, se trouvait ce jour-là de garde au Temple pour la première fois. 11 était vêtu de son habit de travail en lambeaux , avec un très-mauvais chapeau rond, un tablier de peau, et une écharpe aux trois couleurs. Cet homme avait affecté de s'étendre auprès du roi dans un fauteuil, tandis que sa majesté était sur une chaise; il tutoyait, le chapeau sur la tête, ceux qui lui adressaient la parole. Les membres de la convention en furent étonnés; et, pendant qu'ils soupaient, l'un d'eux me fit plusieurs questions sur ce Merceraut, et sur la manière dont la municipalité traitait le roi. J'allais répondre, lorsqu'un autre commissaire dit à ce conventionnel de cesser ses questions ; qu'il était défendu de me parler, et qu'on lui donnerait à la chambre du conseil tous les détails qu'il pourrait désirer. Le député, craignant de s'être compromis, ne répliqua rien.
On reprit l'interrogatoire. Dans le nombre des pièces qu'on lui présentait, sa majesté aperçut la déclaration qu'elle fit à son retour de Varennes , lorsque MM. Tronchet, Barnave et Duport furent nommés par l'assemblée constituante pour la recevoir. Cette déclaration était signée du roi et des députés. « Vous reconnaissez cette pièce pour authentique ? dit le roi à M. Tronchet ; voilà votre signature. »
Quelques-unes des liasses renfermaient des projets de constituliow apostilles de la main de sa majesté : plusieurs de ces notes étaient écrites avec de l'encre, d'autres avec un crayon ; on présenta aussi au roi des registres de la police, dans lesquels étaient des dénonciations faites et signées par des serviteurs de sa majesté : cette iniïratitude parut l'affecter beaucoup. Les délateurs n'avaient femt de rendre compte de ce qui se passait chez le roi ou chez la reine, au château des Tuileries, que pour donner plus de vraisemblance à leurs calomnies.
Lorsque la députalion fut sortie , le roi prit quelque nourriture et se coucha, sans se plaindre delafatiguequ'il av;iit éprouvée. H me demanda seulement si Ton avait retardé le souper de sa famille : sur ma réponse négative, « J'aurais craint , dit-il, que ce retard ne lui eût donné de l'inquiétude. » 11 eut même
la bonté de me faire un reproche de ce que je n'avais pas soupe avant lui.
Quelques jours après, les quatre députés membres de la commission des vingt et un revinrent au Temple. Ils firent lecture au roi de cinquante et une nouvelles pièces, qu'il signa et parafa, comme les précédentes; ce qui faisait , en tout, cent cinquante-huit pièces, dont on lui laissa les copies.
Depuis le 14 jusqu'au 26 décembre, le roi vit régulièrement ses conseils ; ils venaient à cinq heures du soir, et se retiraient a neuf. M. Desèze leur fut adjoint. Tous les matins, IVl. de Mdlesherbes apportait à sa majesté les papiers-nouvelles, et les opinions imprimées des députés relatives à son procès. 11 préparait le travail de chaque soirée, et restait avec sa majesté une heure ou deux. Le roi daignait souvent me donner à lire quelques-unes de ces opinions , et me disait ensuite : « Comment trouvez-vous l'opinion d'un tel? — Je manque de termes pour exprimer mon indignation , répondais-je à sa majesté; mais vous, sire , comment pouvez- vous lire tout cela sans horreur? — Je vois jusqu'oij va la méchanceté des hommes, me disait le roi; et je ne croyais pas qu'il s'en trouvât de semblables. » Sa majesté ne se couchait jamais sans avoir lu ces différentes pièces; et, pour ne pas compromettre M. de Malesherbes, elle avait ensuite la précaution de les brûler elle-même dans le poêle de son cabinet.
J'avais déjà trouvé un moment favorable pour parler à Turgy, et pour le charger de faire passer à madame Elisabeth des nouvelles du roi. Turgy me prévint le lendemain que cette princesse, en lui rendant sa serviette après le diner, lui avait glissé un petit papier écrit avec des piqûres d'épingle , par lequel elle me disait de prier le roi de lui écrire un mot de sa main. Le même soir, je fis part à sa majesté du désir de madame Elisabeth. Comme on lui avait donné du papier et de l'encre depuis le commencement de son procès , le roi écrivit à sa sœur un billet décacheté, en me disant qu'il ne contenait rien qui pût me compromettre, et que j'en prisse lecture. Sur ce dernier point , je suppliai sa majesté de me dispenser pour la première fois de lui obéir.
Le lendemain , je remis le billet à Turgy , qui me rapporta la réponse dans un peloton de fil qu'il jeta sous mon lit, en passant près de la porte de ma chambre. Sa majesté vit avec beaucoup de plaisir que ce moyen d'avoir des nouvelles de sa famille eût réussi ; je lui observai qu'il était facile de continuer cette correspondance. Le roi me remettait les billets ; j'avais soin d'en diminuer le volume, et de les couvrir de 01 de coton. Turgy les trouvait dans l'armoire où étaient les assiettes pour le service de la table, et se servait de différents moyens pour me rendre les réponses ; lorsque je les donnais au roi, il me disait toujours avec bonté : « Prenez garde , c'est trop vous exposer. »
La bougie que me faisaient remettre les commissaires était en paquets ficelés. Lorsque j'eus de la ficelle en assez grande quantité, j'annonçai au roi qu'il ne tenait qu'à lui de donner plus d'activité à sa correspondance, en faisant passer une partie de cette ficelle à madame Elisabeth, qui était logée au-dessus de moi, et dont la fenêtre répondait perpendiculairement à celle d'un petit corridor qui communiquait à ma chambre. La princesse, pendant la nuit, pouvait attacher ses lettres à cette ficelle, et les laisser glisser jusqu'à la fenêtre qui était au-dessous de la sienne. Un abat-jour en forme de hotte, placé à chaque fenêtre, ne permettait pas de craindre que les lettres pussent tomber dans le jardin : le même moyen pouvait servir à la princesse pour recevoir des réponses. On pouvait aussi attacher à la ficelle un peu de papier et d'encre, dont les princesses étaient privées. « Voilà un bon projet , me dit sa majesté ; nous en ferons usage , si celui dont nous nous sommes servis jusqu'aujourd'hui devient impraticable. » Effectivement le roi l'employa dans la suite. Il attendait toujours huit heures du soir pour l'exécution de cette correspondance; alors je fermais la porte de ma chambre et celle du corridor, je causais avec les commissaires de la commune, ou je les engageais à jouer, pour détourner leur attention.
Ce fut dans ce temps que Marchand , garçon servant, père de famille, qui venait de recevoir ses appointements de deux mois , montant a la somme de deux cents livres, fut volé dans le Temple : cette perte était considérable pour lui. Le roi, qui avait remarqué sa tristesse, en ayant appris la cause, me dit de remettre à
SUH LE TEMPLE. 81
Marchand la somme de deux cents livres, en lui recommandant de n'en parler à personne : surtout qu'il ne cherchât pas à le remercier, car, ajouta-t-il , il se périrait. Marchand fut sensible au bienfait de sa majesté, mais il le fut encore plus à la défense de lui en témoigner sa reconnaissance.
Depuis sa séparation d'avec la famille royale, le roi refusa constamment de descendre dans le jardin. Quand on lui en faisait la proposition , il répondait : « Je ne peux me résoudre à sortir seul; la promenade ne m'était agréable qu'autant que j'enjouissais avec ma famille. » Mais, quoique éloigné des objets chers à son cœur, quoique certain de sa destinée , il ne laissait échapper ni plaintes ni murmures : il avait déjà pardonné ^ ijv=s oppresseurs. Chaque jour, il puisait dans son cabinet de lecture les forces qui soutenaient son courage; en sortait-il, c'était pour se livrer aux détails d'une vie toujours uniforme , mais toujours embellie par une foule de traits de bonté. Il daignait me traiter comme si javais été plus que son serviteur; il traitait les municipaux de garde auprès de sa personne comme s'il n'avait pas eu à s'en plaindre , et causait avec eux comme autrefois avec ses sujets ' . C'était des objets relatifs à leur état qu'il les entretenait, de leur famille, de leurs enfants, des avantages et des devoirs de leur profession. Ceux qui l'entendaient étaient étonnés de la justesse de ses rem-arques, de la variété de ses connaissances, et
' Herbert , dans ses Mémoires , rap- faisait de lui le pire ennerai qu'elle pût
porte une conversation de Charles I«r avoir. Le major l'assura, pour sajus-
avec un de ses plus fougueux ennemis; tification, que ce qu'on avait rapporte
on y retrouve la bonté et le courage de de lui était faux , et ajouta que ce qu'il
Louis XVI: avait dit, il pouvait le répéter: « c'était
t Un peu avant le souper, sa majesté « que la loi est également obligatoire
s'établit près du feu dans un vaste par- « pour les grands et les petits, que la
loir boisé, et s'entretint avec la mai- « justice ne fait point acception de
tresse de la maison : cette pièce était « personnes, ou autres choses dans ce
remplie d'officiers et de gens du pays, « sens. »
venus en foule pour jouir du bonheur « Le roi, trouvant dans ce discours de voir le roi. 11 découvrit cependant une affectation marquée, qui ne pouvait À l'une des extrémités le major Harris- être à bonne intention, cessa toute conson causant avec un autre officier, et versation avec le major, et alla souper. lui lit signe de la main de s'approcher. Tout le temps du repas, il se montra Celui-ci obéit avec la plus grande mar- très-gai; et ce n'était pas pour beauque de respect. Sa majesté, le prenant par coup de gens une joie médiocre que de le bras, le conduisit dans une embrasure voir ce prince si enjoué au milieu d'une de croisée, et s'entretint avec lui pendant pareille compagnie, et dans une telle plus d'une heure ; entre autres choses situation. > {Collection des Mémoires elle lui parla de I avis qu'elle avait reçu relatifs à la révolution d'Angleterre. ) 9Ur son compte , et qui , s'il était fondé, Fs. B,
de la manière dont elles étaient classées dans sa mémoire. Ses conversations n'avaient pas pour but de le distraire de ses maux -, sa sensibilité était vive et profonde, mais sa résignation était encore supérieure à ses malbeurs.
Le mercredi 19 décembre, on apporta comme à l'ordinaire le déjeuner du roi : ne pensant pas aux Quatre-ïemps, je le lui présentai : « C'est aujourd'hui jour de jeûne, » me dit ce prince. Je reportai le déjeuner dans la salle. « A l'exemple de votre maître, vous jeûnerez sans doute aussi ? » me dit d'un ton railleur un municipal (Dorât de Cubières). « Non, monsieur; j'ai besoin aujourd'hui de déjeuner, » lui répondis-je. Quelques jours après , sa majesté me donna à lire un journal que lui avait apporté M. de Malesherbes , et où se trouvait cette anecdote , entièrement défigurée. « Lisez, me dit le roi; vous verrez qu'on vous traite de malicieux ; ils auraient sans doute mieux aimé pouvoir vous traiter d'hypocrite. »
Le même jour 19, le roi me dit à son dîner, devant trois ou quatre municipaux : « Il y a quatorze ans que vous avez été plus matinal qu'aujourd'hui. » Je compris aussitôt sa ma;esté. « C'était le jour où naquit ma fille , continua le roi. Aujourd'hui son jour de naissance, répéta-t-il avec attendrissement, et être privé de la voir!... » Quelques larmes coulèrent de ses yeux, et il régna pour un moment un silence respectueux.
Madame Royale ayant désiré un almanach dans la forme du petit calendrier de la cour, le roi me chargea de l'acheter, et de faire emplette pour lui de V Almanach de la république^ qui avait remplacé V Almanach royal : il le parcourait souvent, et en notait les noms avec un crayon.
Le roi devait bientôt paraître pour la seconde fois à la barre de la convention. Il n'avait pu se faire la barbe depuis qu'on avait enlevé ses rasoirs, et il en souffrait beaucoup, ce qui le forçait de se laver le visage plusieurs fois le jour avec de l'eau fraîche '. Le roi me dit de me procurer des ciseaux ou un rasoir,
' A l'approche du jugement de colonel Ilutcbinson , la cour ordonna
Charles I*'', les précautions de tout genre ce qui suit : « Le roi logera durant le
se multiplièrent aussi. Crt extrait de la « procès dans la maison du sir Robert
relation du procès en donnera une idée : « Cotton. La chambre de ladite maison,
«Le 17, sur le rapport fait par le « située après le cabinet, sera la chambre
mais qu'il ne voulait pas en parler lui-même aux municipaux'. Je pris la liberté de lui observer que , s'il paraissait ainsi à l'assemblée, le peuple verrait au moins avec quelle barbarie en agissait le conseil général. «■ Je ne dois pas, me répondit sa majesté, chercher à intéresser sur mon sort. » Je m'adressai aux commissaires, et la commune décida le lendemain qu'on rendrait les rasoirs du roi, mais qu'il ne pourrait s'en servir qu'en présence de deux municipaux.
Les troisjours qui précédèrent Noël, le roi écrivit plus qu'à l'ordinaire; on avait alors le projet de le faire rester aux Feuillants un jour ou deux, pour le juger sans désemparer. On m'avait même donné ordre de me préparer à le suivre, et de disposer ce qui pourrait lui être nécessaire; mais ce plan fut changé. Ce fut le jour de ycêl que sa majesté écrivit son testament; je l'ai lu et copié, à i époque où il fut remis au conseil du Temple; il était écrit en entier de la main du roi, avec quelques ratures. Je crois devoir rapporter ici ce monument déjà céleste de son innocence et de sa piété ;
« Au nom de la très-sainte Trinité, du Père et du Fils, et du Saint-Esprit. Aujourd'hui vingt-cinquième jour de décembre mil sept cent quatre-vingt-douze, moi Louis XVI du nom, roi de France, étant depuis quatre mois renfermé avec ma famille dans la tour du Temple à Paris, par ceux qui étaient mes sujets,
« à coucher du roi, La grande chambre « par le chemin d'en bas. On fera dans la
« précédant cettechambre à coucher ser- « salle de^Vc3tminste^ deux barrières qui
« vira au roi de salle à manger. Une « traverseront la salle à environ qua-
« garde , composée de trente officiers et « rante pieds de distance de l'endroit où
« autres hommes d'élite, demeurera tou- « siégera le tribunal. On élèvera le plan-
« jours auprès du roi, et sera placée dans « cher dans les endroits nécessaires pour
« son logis. Il y en aura toujours deux « placer des gardes. Des barrières seront
R dans sa chambre à coucher. On cons- * faites pour séparer le peuple des sol-
<f truira dans le jardin désir Robert Cot- « dats; des gardes seront placées sur les
« ton, près du bord de l'eau, un corps « plombs, dans tous les endroits qui
« de garde pour deux cents fantassins. « pourraient avoir des fenêtres sur la
« Dix compagnies d'infanterie seront « salle de ^Vestminsle^, etc., etc. »
« constamment sur pied, pour garder la « Le 17, la chambre des communes
<t maison de sir Robert Colton. Ces com- nomma un comité chargé de dresser un
• pagîiiesseront placées dansla tour des inventaire exact de tous les effets et
« requêtes, la chambre peinte, et où il meubles du roi dans tous ses palais, ce
« sera nécessaire dans les autres lieux qui ne se fait d'ordinaire qu'après la
« environnants. On fera destravaux né- condamnation. » {Collection des Mé-
» cessaires à l'entrée du passage qui con- moires relatifs à la révolution d'Angle-
« dmt du vieux palais dans la salle de terre.)
t Westminster, et amène aussi à la barre Fs. B.
84 MÉMOIHES
et privé de toute communication quelconque, même depuis le onze du courant, avec ma famille; de plus, impliqué dans un procès dont il est impossible de prévoir l'issue, à cause des passions des hommes , et dont on ne trouve aucun prétexte ni moyens dans aucune loi existante ; n'ayant que Dieu pour témoin de mes pensées, et auquel je puisse m'adresser, je déclare ici, en sa présence, mes dernières volontés et mes sentiments.
« Je laisse mon âme à Dieu, mon créateur; je le prie de la recevoir dans sa miséricorde, de ne pas la juger d'après ses mérites, mais par ceux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s'est offert en sacrifice à Dieu son Père pour nous autres hommes, quelque indignes que nous en fussions, et moi le premier.
« Je meurs dans l'union de notre sainte mère l'Église catholique, apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs, par une succession non interrompue, de saint Pierre, auquel Jésus-Christ les avait confiés.
« Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le symbole et les commandements de Dieu et de l'Église, les sacrements et les mystères , tels que l'Église catholique les enseigne et les a toujours enseignés. Je n'ai jamais prétendu me rendre juge dans les différentes manières d'expliquer les dogmes qui déchirent l'Église de Jésus-Christ; mais je m'en suis rapporté et rapporterai toujours, si Dieu m'accorde vie, aux décisions que les supérieurs ecclésiastiques, unis à la sainte Église catholique, donnent et donneront, conformément à la discipline de l'Église, suivie depuis Jésus-Christ.
« Je plains de tout mon cœur nos frères qui peuvent être dans l'erreur; mais je ne prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en Jésus-Christ, suivant ce que la charité chrétienne nous enseigne. Je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés; j'ai cherché à les connaître scru|)uleusement, à les détester, et à m'humilier en sa présence. Ne pouvant me servir du ministèred'un prêtre catholique , je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite, et surtout le repentir profond que j'ai d'avoir mis mon nom (quoique cela fut contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l'Église catholique , à laquelle ^e suis toujours resté sincère-
ment uni de cœur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution où je suis, s'il m'accorde vie, de me servir, aussitôt que je le pourrai, du ministère d'un prêtre catholique, pour m'accuser de tous mes péchés et recevoir le sacrement de pénitence.
« Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance (car je ne me rappelle pas d'avoir fait sciemment aucune offense à personne), ou ceux à qui j'aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales , de me pardonner le mal qu'ils croient que je peux leur avoir fait; je prie tous ceux qui ont de la charité d'unir leurs prières aux miennes , pour obtenir de Dieu le pardon de mes péchés.
« Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis , sans que je leur en aie donné aucun sujet ; et je prie Dieu de leur pardonner , de même qu'à ceux qui par un faux zèle , ou par un zèle mal entendu , m'ont fait beaucoup de mal.
« Je recommande à Dieu ma femme et mes enfants , ma sœur, mes tantes, mes frères, et tous ceux qui me sont attachés par le lien du sang ou par quelque autre manière que ce puisse être ; je prie Dieu , particulièrement , de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent depuis longtemps avec moi; de les soutenir par sa grâce, s'ils viennent à me perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde périssable.
« Je recommande mes enfants à ma femme ; je n'ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux : je lui recommande surtout d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci (s'ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et détourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l'éternité. Je prie ma sœur de vouloir continuer sa tendresse à mes enfants , et de leur tenir lieu de mère , s'ils avaient le malheur de perdre la leur.
" Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union; comme elle peut être sure que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher.
« Je recommande bien vivement à mes enfants , après ce qu'ils doivent à Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de tous les soins et les peines qu'elle se donne pour eux, et en mémoire de moi. Je les prie de regarder mu sœur comme une seconde mère.
« Je recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi , de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens; qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nonnnément ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve ; qu'il ne peut faire le bonheur des peuples qu'en régnant suivant les lois: mais en même temps qu'un roi ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est dans son cœur, qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire; et qu'autrement, étant lié dans ses opérations et n'inspirant point de respect, il est plus nuisible qu'utile.
« Je recommande à mon fils d'avoir soin de toutes les personnes qui m'étaient attachées , autant que les circonstances où il se trouvera lui en donneront les facultés ; de songer que c'est une dette sacrée que j'ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi.
« Je sais qu'il y a plusieurs personnes , de celles qui m'étaient attachées, qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient , et qui ont même montré de l'ingratitude; mais je leur pardonne ( souvent, dans les moments de trouble et d'effervescence, on n'est pas le maître de soi), et je prie mon fils, s'il en trouve l'occasion, de ne songer qu'à leur malheur.
« Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m'ont montré un attachement véritable et désintéressé : d'un côté, si j'ai été sensiblement touché de lingratitude et de la déloyauté de gens à qui je n'avais jamais témoigné que des bontés, à eux ou à leurs parents ou amis; de l'autre, j'ai eu de la consolation à voir l'attachement et l'intérêt, gratuit que beaucoup de personnes m'ont montré : je les prie d'en recevoir tous mes remercîments. Dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre , si je parlais plus ex-
plicîtement; mais je recommande spécialement à mon fils de ciiercher les occasions de pouvoir les reconnaître.
« Je croirais calomnier cependant les sentiments de la nation, si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Huë , que leur véritable attachement pour moi avait portas à s'enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui recommande aussi Cléry, des soins duquel j'ai eu tout lieu de me louer depuis qu'il est avec moi : comme c'est lui qui est resté avec moi jusqu'à la tin, je prie messieurs de la commune de lui remettre mes hardes , mes livres, ma montre, ma bourse, et les autres petits effets qui ont été déposés au conseil de la commune.
« Je pardonne encore très-volontiers , à ceux qui me gardaient, les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J'ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles-là jouissent, dans leur cœur, de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser!
« Je prie MM. de Malesherbes , Tronchet et Desèze , de recevoir ici tous mes remercîments , et Texpression de ma sensibilité, pour tous les soins et les peines qu'ils se sont donnés pour moi.
« Je finis en déclarant devant Dieu , et prêt à paraître devant lui , que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.
a Fait double, à la tour du Temple i le 25 décembre 1792. »
ft Louis. »
Le 26 décembre , le roi fut conduit pour la seconde fois à la barre de l'assemblée ; j'en avais fait prévenir la reine , pour que le bruit des tambours et le mouvement des troupes ne l'effrayassent pas. Sa majesté partit à dix heures du matin , et revint à cinq heures du soir, toujours sous la surveillance de Chambon et de Sauterre. MM. de Malesherbes , Desèze et Tronchet vinrent le même soir, au moment oii le roi sortait de table : il leur offrit de prendre quelques rafraîchissements : M. Desèze fut le seul qui accepta. Sa majesté lui témoigna sa reconnaissance
des soins qu'il s'était donnés pour prononcer son discours; ces messieurs passèrent ensuite dans son cabinet'.
I-e lendemain , sa majesté daigna me remettre elle-même sa défense imprimée, après avoir demandé aux municipaux si elle pouvait me la donner sans inconvénient. Le commissaire Vincent, entrepreneur de bâtiments, qui a rendu à la famille royale tous les services qui dépendaient de lui, se chargea d'en porter secrètement un exemplaire à la reine; il profita du moment où le roi le remerciait de ce petit service, pour lui demanderquelquechose qui lui eiit appartenu : sa majesté détacha sa cravate, et lui en fit présent. Une autre fois, elle donna ses gants à un autre municipal, qui désira les avoir par le même motif, Même aux yeux de plusieurs de ses gardiens , déjà ses dépouilles étaient sacrées.
Le l'^''" janvier, j'approchai du lit du roi, et lui demandai à voix basse la permission de lui présenter mes vœux les plus ardents pour la fin de ses malheurs. « Je reçois vos souhaits, » me ditil avec affection,^ en me tendant une de ses mains, que je baisai et arrosai de mes larmes. Aussitôt qu'il fut levé, il pria un municipal d'aller de sa part savoir des nouvelles de sa famille, et de lui présenter ses souhaits pour la nouvelle année. Les municipaux furent émus par le ton dont ces paroles si déchirantes, relativement à la situation où était le roi , furent prononcées. « Pourquoi, me dit l'un d'eux, lorsque le roi fut rentré dans sa chambre, ne demande-t-il pas à voir sa famille ? A présent que les interrogatoires sontterminés, cela ne souffrirait aucune difficulté; c'est à la convention qu'il faudrait s'adresser. » Le municipal qui était allé chez la reine rentra, et annonça à sa majesté que sa famille la remerciait de ses vœux , et lui adressait les siens. « Quel jour de nouvelle année! » dit le roi.
Le même soir, je pris la liberté de lui observer que j'étais presque certain du consentement de la convention, si sa majesté demandait qu'il lui fut permis de voir sa famille. « Dans quelques jours, me dit le roi, ils ne me refuseront pas cette consolation ; il faut attendre. »
' Voyez les Éclaircissements sous la lettre (II) j ils sont extraits des Mémoires de M. Hué.
Plus le moment du jugement approchait ( si l'on peut donner ce nom à la procédure que Ton faisait subir au roi ), plus mes craintes et mes angoisses augmentaient; je faisais mille questions aux municipaux, et tout ce que j'en apprenais ajoutait à mes terreurs. Ma femme venait me voir toutes les semaines, et me rendait un compte exact de ce qui se passait dans Paris. L'opinion publique paraissait toujours favorable au roi : elle se manifesta même avec éclat au Théâtre français et à celui du Vaudeville. On représentait au premier l'Ami des lois; toutes les allusions au procès de sa majesté furentsaisiesctapplaudiesavec transport. Au Vaudeville, un des personnages, dans la Chaste Suzanne, disait aux deux vieillards : « Comment pouvez-vous être accusateurs et juges tout ensemble? » Le public fit répéter plusieurs fois ce passage '. Je remis au roi un exemplaire de PAmi des lois. Je lui disais souvent, et j'étais presque parvenu à le croire moi-même, que les membres de la convention, opposés les uns aux autres, ne prononceraient que la peine de la réclusion ou de la déportation. « Puissent-ils, me répondit sa majesté, avoir cette modération pour ma famille ! je n'ai de craintes que pour elle. »
Quelques personnes me firent prévenir par ma femme qu'une somme considérable, déposée chez M. Pariseau, rédacteur de la Feuille du jour, était à la disposition du roi ; qu'on me priait de demander ses ordres , et que cette somme serait remise entre les mains de M. de Malesherbes, si sa majesté le désirait. J'en rendis compte au roi. « Remerciez bien ces personnes de ma part, me répondit-il ; je ne peux accepter leurs offres généreuses ; ce se-
' Il en fut de même au procès de shaw dit que si le roi ne plaidait pas
Charles F"". La crainte n'étouffait pas l'un ou l'autre , on enregistrerait le mé-
toujours l'expression des regrets et du pris qu'il faisait de sa cour. Sa majesté
dévouement. Le roi venait de demander alors se tourna vers le peuple, et dit ;
quel précédent autorisait un jugement « Rappelez-vous que le roi est con-
semblable : « damné sans qu'il lui soit permis de
< Cn témoin au procès de Cook dé- « donner ses raisons en faveur de la
posa qu'en disant ces paroles le roi se « liberté du peuple. » Alors il s'éleva
leva, et que Bradshaw lui répondit en une grande acclamation du peuple, qui
colère : « Monsieur, nous ne siégeons cria : « Dieu, sauve le roi! » Mais,
« pas ici pour répondre à vos questions : ajoute le témoin il régnait une grande
« plaidez sur l'accusation coupable ou crainte qui empêchait qu'on ne s'expri-
« non coupable. Clerc, faites votre de- mât comme je croisqu'on l'aurait fait. »
t voir. » Sur quoi, continue le témoin , {Collection des Mémoires relatifs à la
Broughton, l'un des clercs, se leva, et révolution d'Angleterre. ) demanda ce qu'il avait à dire , coupable Fs. B,
ou non coupable; et le président Brad-
rait les exposer. » Je le priai d'en parler au moins à M. de Maleslierbes, ce qu'il me promit.
La correspondance de leurs majestés continuait toujours. Le roi, instruit que madame Royale était malade, fut très-inquiet pendant quelques jours. La reine , après bien des sollicitations, obtint qu'on fît entrer au Temple i\L Brunier, médecin des enfants de France ; cette nouvelle parut le tranquilliser.
Le mardi 15 janvier, veille du jugement du roi, ses conseils vinrent comme de coutume. MiM. Desèze et ïronchet prévinrent sa majesté de leur absence pour le lendemain.
Le mercredi 16, M. de Malesherbes resta assez longtemps avec le roi, et dit à sa majesté, en sortant, qu'il viendrait lui rendre compte de l'appel nominal aussitôt qu'il en saurait le résultat ; mais la séance s'étant prolongée fort avant dans la nuit , ce ne fut que le 17 au matin qu'on prononça le décret.
Le même jour 16, à six heures du soir, quatre municipaux entrèrent dans la chambre, et lurent au roi un arrêté de la commune, portant en substance «qu'il seraitgardéàvue jour et nuit par lesdits municipaux , et que deux d'entre eux passeraient la nuit à côté de son lit •. « Le roi demanda si son jugement était prononcé : l'un d'eux ( du Roure ) commença par s'asseoir dans le fauteuil de sa majesté, qui était restée debout : il répondit ensuite qu'il ne s'inquiétait pas de ce qui se passait à la convention ; que cependant il avait entendu dire qu'on en était encore à l'appel nominal. Quelques uioments après, M. de Malesherbes entra , et annonça au roi que l'appel nominal n'était pas encore terminé.
Le feu prit dans ce moment à la cheminée d'une chambre où logeait le porteur de bois au palais du Temple. Un rassemblement assez considérable de peuple entra dans la cour. Un municipal vint, tout effrayé, dire à M. de Malesherbes de se retirer sur-lechamp. M. de Malesherbes sortit, après avoir promis au roi de revenir l'instruire de son jugement. « Quelle est la cause de votre frayeur? deman.dai-je à ce commissaire. — On a mis le feu au Temple, me dit-il; on l'a mis exprès pour sauver Capet dans le
' Charles I»"" fut condamné à souffrir comme on l'a vu dans l'avant-propos, la même humiliation; mais il obtint, la révocation de cette mesure.
tumulte ; mais je viens de faire environner les murs par une forte garde. » Bientôt on apprit que le feu était éteint, et que c'était un simple accident.
Le jeudi 17 janvier, :M. de Malesherbes entravers les beuf heures du matin ' ; j'allai au-devant de lui. « Tout est perdu , me dit-il ; le roi est condamné. » Le roi, qui le vit arriver, se leva pour le recevoir. Ce ministre se précipita à ses pieds : il était étouffé par ses sanglots, et fut plusieurs moments sans pouvoir parler. Le roi le releva, et le serra contre son sein avec affection. M. de iNIalesherbes lui apprit le décret de condamnation à la mort; le roi ne fit aucun mouvement qui annonçât de la surprise ou de l'émotion : il ne parut affecté que de la douleur de ce respectable vieillard, et chercha même à le consoler.
M. de Malesherbes rendit compte à sa majesté du résultat de l'appel nominal 2. Dénonciateurs, parents, ennemis personnels , laïques, ecclésiastiques, députés absents, tous avaient opiné; et, malgré cette violation de toutes les formes, ceux qui avaient prononcé la mort , les uns comme mesure politique, les autres prétendant que le roi était coupable, n'avaient obtenu qu'une majorité de cinq voix; plusieurs députés n'avaient voté la mort qu'avec sursis. On avait ordonné un second appel nominal sur cette question ; et il était a présumer que les voix de ceux qui voulaient retarder l'exécution du régicide, joints aux suffrages qui n'étaient pas pour la peine capitale , formeraient la majorité. Mais, aux portes de l'assemblée, des assassins, dévoués au duc d'Orléans et à la députation de Paris, effrayaient de leurs cris, menaçaient de leurs poignards quiconque refuserait d'être leur complice; et, soit stupeur, soit indifférence, la capitale ou n'osa ou ne voulut rien entreprendre pour sauver son roi.
M. de Malesherbes se disposait à sortir : le roi obtint de l'entretenir en particulier; il le conduisit dans son cabinet, en
' -M. de Malesherbes raconte lui-même, 2 Le roi d'Angleterre reçut sa sentence
d'unemanieresimple et touchante, cette de mort dans la chambre mOme des
entrevue, et les relations qu'il eut en- communes, quis' était constituéeen liaute
core avec l'infortuné monarque. Nous cour de justice. Voyez quelques détails
plaçons un extrait de son journal dans sur cette scène si dramatique, dans les
ies Eclaircissements (I). Eclaircissements (J). ils sont tirés delà
F». B. collection déjà citée. F*. B.
ferma la porte, et resta environ une heure seul avec lui. Sa ma» jesté le reconduisit jusqu'à la porte d'entrée, lui recommanda encore de venir de bonne heure le soir, et de ne point l'abandonner dans ses derniers moments. « La douleur de ce bon vieillard m'a vivement ému, » me dit le roi eu rentrant dans sa chambre, oij je l'attendais.
Depuis l'entrée de M. de Malesherbes, un tremblement universel s'était emparé de moi. Je préparai cependant tout ce qui était nécessaire pour que le roi pût se raser. Il se mit le savon lui-même; debout et en face, je tenais son bassin. Forcé de concentrer ma douleur, je n'avais pas encore osé jeter les yeux sur mon malheureux maître : je le fixai par hasard , et mes larmes coulèrent malgré moi. Je ne sais si l'état oii je me trouvais rappela au roi sa position, mais une pâleur subite parut sur son visage ; son nez et ses oreilles blanchirent tout à coup. A cette vue, mes genoux se dérobèrent sous moi ; le roi, qui s'aperçut de ma défaillance, me prit les deux mains, les serra avec force, et me dit à demi-voix : « Allons , plus de courage ! » Il était observé; un langage muet lui peignit toute mon affliction, il y parut sensible; son visage se ranima, il se rasa avec tranquillité; ensuite je l'habillai.
Sa majesté resta dans sa chambre jusqu'à l'heure de son dîner, occupée à lire ou à se promener. Dans la soirée, je le vis aller du côté du cabinet, et je l'y suivis, sous prétexte qu'il pouvait avoir besoin de mon service. « Vous avez, médit le roi, enteiUiu le récit de mon jugement ? — Ah î sire, lui dis- je, espérez un sursis : M. de Malesherbes ne croit pas qu'on le refuse. — Je ne cherche aucun espoir, me répondit le roi ; mais je suis bien affligé de ce que M. d'Orléans , mon parent, a voté ma mort : lisez cette liste. » Il me remit alors la liste de l'appel nominal, qu'il tenait à la main. « Le public, lui dis-je, murnmre hautement : Dumouriezest à Paris ; on dit qu'il est porteur du vœu de son armée contre le procès que l'on a fait à votre majesté. Le peuple est révolté de l'infâme conduite de M. d'Orléans. Le bruit se répand aussi que les ministres des puissances étrangères vont se réunir pour aller à l'assemblée. Enfin l'on assure que les conventionnels craignent une émeute popu-
laire. — Je serais bien fâché qu'elle eût lieu, répondit le roi ; il y aurait de nouvelles victimes. Je ne crains pas la mort, ajouta ce prince ; mais je ne puis envisager sans frémir le sort cruel que je vais laisser après moi à ma famille, à la reine, à nos malheureux enfants!... Et ces fidèles serviteurs qui ne m'ont point abandonné, ces vieillards qui n'avaient d'autres moyens pour subsister que les modiques pensions que je leur faisais, qui va les secourir.^ Je vois le peuple, livré à l'anarchie, devenir la victime de toutes les factions, les crimes se succéder , de longues dissensions déchirer la France. » Puis, après un moment de silence : « Oh ! mon Dieu , était-ce là le prix que je devais recevoir de tous mes sacrifices? IS'avais-je pas tout tenté pour assurer le bonheur des Français ? » En prononçant ces paroles, il me serrait les mains ; pénétré d'un saint respect, j'arrosai les siennes dé mes larmes : il me fallut le quitter en cet état. Le roi attendit vainement M. de Malesherbes. Le soir, il me demanda s'il s'était présenté : j'avais fais la même question aux commissaires, tous m'avaient répondu que non.
Le vendredi 18 , le roi ne reçut aucune nouvelle de M. de Malesherbes; il en fut très-inquiet. Un ancien Mercure de France étant tombé sous sa main , il y lut un logogryphe qu'il me donna à deviner ; j'en cherchai le mot inutilement. « Comment, vous ne le trouvez pas ? Il m'est pourtant bien applicable dans ce moment, me dit-il ; le mot est sacrifice. » Le roi m'ordonna de chercher dans la bibliothèque le volu.me de l'Histoire d'Angleterre où se trouve la mort de Charles F"" : il en fit la lecture les jours suivants '. J'appris, à cette occasion, que sa majesté avait lu deux cent cinquante volumes, depuis son entrée au Temple. Le soir, je pris la liberté de lui observer qu'elle ne pouvait être privée de ses conseils que par un décret de la convention, et qu'elle devrait demander qu'on leur permît d'entrer dans la tour. « Attendons jusqu'à demain , me répondit le roi. »
Le samedi 19, à neuf heures du matin, un municipal nommé
• Nous empruntons à la relation du rapport aux derniers moments de ce procès de Charles !"■, et nous plaçons malheureux prince, dans les Éclaircissements fK), ce qui a F*. B.
Gobeau entra, un papier à la main : il était accompagné du concierge de la tour, nommé Mathey, qui portait une écritoire. Le municipal dit au roi qu'il avait ordre d'inventorier les meubles et autres effets : sa majesté me laissa avec lui, et se retira dans sa tourelle. Alors, sous le prétexte d'un inventaire, le municipal se mit à fouiller avec le soin le plus minutieux, pour être certain, disait-il, qu'aucune arme ni instrument tranchant n'avaient été cachés dans la chambre de sa majesté. II restait h fouiller un petit bureau dans lequel étaient des papiers : le roi fut contraint d'eu ouvrir tous les tiroirs, de déplacer et de montrer chaque papier l'un après l'autre. Il y avait trois rouleaux au fond d'un tiroir : on voulut en examiner le contenu. « C'est, dit le roi, de l'argent qui ne m'appartient pas, il est à M. de Malesherbes ; je l'avais préparé pour le lui rendre. « Les trois rouleaux contenaient trois mille livres en or; sur chaque rouleau le roi avait « écrit, de sa main : « A M. de Malesherbes \ »
Pendant qu'on faisait les mêmes recherches dans la tourelle, sa majesté rentra dans sa chambre, et voulut se chauffer. Le concierge IMathey était dans ce moment devant la cheminée, tenant son habit retroussé, et tournant le dos au feu. Le roi ne pouvant se chauffer qu'avec peine par un des côtés , et l'insolent concierge restant toujours à la même place, sa majesté lui dit avec quelque vivacité de s'éloigner un peu. Mathey se retira ; les municipaux sortirent aussi, après avoir terminé leurs recherches.
Le soir, le roi dit aux commissaires de demander à la commune les motifs qui s'opposaient à l'entrée de ses conseils dans la tour, désirant au moins s'entretenir avec M. de Malesherbes ; ils pro-
' Sur les registres manuscrits de la 10 août 1792, par la veuve Lamballe;
commune, registres authentiques dont que les rouleaux trouvés chez Capet por-
il nous a été permis de prendre commu- talent pour étiquette À M, de Malesher-
nication, l'on trouve les détails suivants bes. 11 pense que le conseil général
au sujet de la somme dont il est question n'a pas eu l'intention de disposer de ces
dans ce passage. dépôts.
. j n- il 1-fno « l'C conseil général passe à l'ordre
Séance du 2o septembre 1793. , . ,. . i„ „„. ^
' du jour, motive sur ce que les rouleaux
« IvC secrétaire greffier croit devoir de Capet n'ont pas été réclamés par Ma-
observer au conseil général que quatre- Icslierbes, et sur le vague de l'observa-
vingts pièces d'or, qui lui ont été remises tion d'Ivlisabeth, qui parait n'être qu'un
liier, ont été déclarées par Klisabetb subterfuge. »( Registre, n° 80. )
être un dépôt qui lui a été remis , le Fs. B.
mirent d'en parler, mais l'un deux avoua qu'il leur avait été défendu de faire part au conseil général d'aucune demande de Louis XVI, à moins qu'elle ne fut écrite et signée de sa main. « Pourquoi, répondit le roi, m'a-t-on laissé depuis deux jours ignorer ce changement? « Il écrivit alors un billet, et le remit aux municipaux : on ne le porta que le lendemain matin à la commune. Le roi demandait de voir librement ses conseils, et se plaignait de l'arrêté qui ordonnait de le garder à vue le jour comme la nuit. « On doit sentir, écrivait-il à la commune, que, dans la position oii je me trouve, il est bien pénible pour moi de ne pouvoir être seul, et de ne point avoir la tranquillité nécessaire pour me recueillir. »
Le dimanche 20 janvier, le roi, dès son lever, s'informa des municipaux s'ils avaient fait part de sa demande au conseil de la commune : ils l'assurèrent qu'elle avait été portée sur-lechamp. Vers les dix heures j'entrai dans la chambre du roi, qui me dit aussitôt : « Je ne vois point arriver M. de Malesherbes. — Sire, lui dis-je, je viens d'apprendre qu'il s'est présenté plusieurs fois; mais l'entrée de la tour lui a toujours été refusée. — Je vajs savoir le motif de ce refus, répondit le roi : la commune aura sans doute prononcé sur ma lettre. » Il se promena dans sa chambre, il lut, il écrivit, et s'occupa ainsi toute la matinée.
Deux heures venaient de sonner, on ouvre tout à coup la porte; c'était le conseil exécutif. Douze ou quinze personnes se présentent à la fois : Garât, ministre de la justice; Lebrun , ministre des affaires étrangères; Grouvelle, secrétaire du conseil ; le président et le procureur général syndic du département, le maire et le procureur de la commune, le président et l'accusateur public du tribunal criminel. Santerre, qui devançait les autres, me dit : « Annoncez le conseil exécutif. « Le roi, qui avait entendu beaucoup de mouvement, s'était levé , et avait fait quelques pas; mais, à la vue de ce cortège, il resta entre la porte de sa chambre et celle de l'antichambre, dans l'attitude la plus noble et la plus imposante. J'étais près de lui. Garât, le chapeau sur la tête, porta la parole, et dit : « Louis, la convention nationale a chargé le conseil exécutif provisoire de vous signifier
ses décrets des 15, 16, 17, 19 et 20 janvier ; le secrétaire du conseil va vous en faire lecture. « Alors Grouvelle, secrétaire, déploya le décret, et le lut d'une voix faible et tremblante.
Décrets de la conventioji nationale, des 15, 16, 17, 19 et 20 janvier.