‹ Mémoires de CléryChapitre 9 sur 29 · ARRIVÉS AU TEMPLE · texte numérisé non relu

ARRIVÉS AU TEMPLE

DEPUIS LE 13 AOÛT 1792 JUSQU'A LA MORT DU DAUPHIN LOUIS XVIl.

Le roi, mon père, arriva au Temple le 13 août 1792, à sept heures du soir, avec sa famille. Les eanonniers voulurent le conduire seul à la tour, et nous laisser au château. Manuel avait reçu en chemin un arrêté pour nous enfermer tous à la tour. Péthion calma la rage des eanonniers , et nous entrâmes tous ensemble au château. Les municipaux gardaient à vue mon père. Péthion s'en alla, Manuel était resté; et mon père soupa avec nous. Mon frère se mourait d'envie de dormir. Madame de Tourzel le V)nduisit à onze heures à la tour qui devait décidément être notre uemeure. INÏon père y fut conduit avec nous à une heure du matin; il n'y avait rien de préparé. Ma tante coucha à la cuisine; et Ton prétend que Manuel parut honteux en l'y conduisant.

Voici les noms des personnes qui furent enfermées avec nous dans ce triste séjour : madame la princesse de Lamballe; madame de Tourzel et PauUne, sa fille; MM. Huë et Chamilly, qui appartenaient à mon père ( ils couchaient tous deux dans une chambre en haut) ; madame de Navarre, femme de chambre de ma tante, et qui couchait à la cuisine avec elle, ainsi que Pauline ; madame Saint-Brice, femme de chambre chez mon frère (elle couchait dans le billard avec lui et madame de Tourzel ) ; madame Thibaut, h ma mère; et madame Basire, à moi : elles couchaient toutes deux en bas. Mon père avait trois hommes à lui , Turgy,

Le lendemain 14, mon frère vint déjeuner avec ma mère; nous allâmes ensuite voir les grandes salles de la tour, où l'on dit qu'on nous ferait des logements, parce que nous étions dans la tourelle, qui était trop petite pour tout le monde. Le lendemain. Manuel et Sanierre étant venus , nous allâmes nous promener dans le jardin. On murmurait beaucoup contre les femmes qui nous avaient suivis. Dès notre arrivée, nous en avions trouvé d'autres, nommées par Péthion, pour nous servir : nous n'en voulûmes point. Le surlendemain , on apporta un arrêté de la commune qui ordonnait le départ des personnes qui étaient venues avec nous. Mon père et ma mère s'y opposèrent, ainsi que les municipaux qui étaient de garde au Temple; l'ordre fut révoqué pour le moment. Nous passions la journée ensemble. Mon père montrait la géograpbie à mon frère; ma mère lui enseignait l'histoire, et lui faisait apprendre des vers; matante lui donnait des leçons de calcul. Mon père avait heureusement trouvé une bibliothèque, qui l'occupait; ma mère faisaitde la tapisserie. Les municipaux étaient très-familiers, et avaient peu de respect pour le roi; il en restait toujours un qui le gardait à vue. Mon père fit demander un homme et une femme pour faire le gros ouvrage.

La nuit du 19 au 20 août, on apporta un nouvel arrêté de la commune qui ordonnait d'emmener du Temple toutes les personnes qui n'étaient point de la famille royale. On enleva MM. 11 uë et Chamillyde chez mon père, qui resta seul avec un municipal. On descendit chez ma mère pour enlever madame de Lamballe. Ma mère s'y opposa fortement, en disant, ce qui était vrai, que cette princesse était de la famille royale : cependant on l'emmena. Ma tante descendit avec madame de Navarre et Pauline de Tourzel. Les municipaux assuraient que ces dames reviendraient après avoir été interrogées. On traîna mon frère dans la chambre de ma mère, pour ne pas le laisser seul. Ma mère ne pouvait pas s'arracher des bras de madame la princesse de Lamballe. Nous embrassâmes ces dames, espérantcependaut encore les revoir le lendemain. JNous restâmes tous quatre sans dormir. Mon père, quoique éveillé, demeura chez lui, où les municipaux restèrent aussi. Le lendemain, à sept heures, nous ap-

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prîmes quece§ dames ne reviendraient pas au Temple, et qu'on les avait conduites à la Force. Nous fûmes bien étonnés, à neuf heures, en voyant entrer M. Huë, qui dit à mon père que le conseil général, l'ayant trouvé innocent, le renvoyait au Temple.

Après le dîner, Péthion envoya un homme et une femme nommés Tison, pour faire le gros ouvrage. Ma mère prit mon frère dans sa chambre, et m'envoya dans une autre avec ma tante. iVous n'étions séparéesdema mère que par une petite chambre, où étaient unmunicipal et unesentineile. Mon père était en haut; et, sachant qu'on lui préparait un appartement, il ne s'en soucia pas, parce qu'il aurait été plus éloigné de nous.

Il Gt venir Palloy, le maître des ouvriers, pour empêcher d'achever ce logement : mais Palloy répondit insolemmentqu'il ne prenait d'ordre que de la commune. Nous montions tous les jours chez mon père pour déjeuner, et ensuite nous redescendions avec lui chez ma mère, où il passait la journée. Nous allions tous lesjoursnous promener dans lejardin, pour la santé démon frère; mon père y était toujours insulté par la garde. Le jour de la Saint-Louis, à sept heures du matin, on chanta l'air Ça ira auprès du Temple.

Nous apprîmes le matin, par un municipal, que M. de la Fayette était sorti de France : Manuel confirma le soir cette nouvelle à mon père. Il apporta à ma tante Elisabeth une lettre de mes tantes de Rome; c'est la dernière que ma famille ait reçue du dehors. Mon père n'était plus qualifié du titre de roi; on n'avait plus aucun respect pour lui; ou ne l'appelait plus ni sxre ni sa majesté, mais monsieur^ ou Louis. Les municipaux étaient toujours assis dans sa chambre, et ils avaient leurs chapeaux sur la tête. Ils lui ôtèrent son épée, et fouillèrent ses poches '. Péthion envoya, pour servir mon père, Cléry, qui lui appartenait ; il envoya aussi pour porte-clef et guichetier l'homme horrible qui força la porte de mon père le 20 juin 1792, et qui pensa l'assassiner. Cethomme fut toujours à la tour,et essaya toutes les manières de le tourmenter. Tantôt il chantait devant nous la Carmagnole et mille autres horreurs; tantôt, sachant que ma

1 Voyez dans les Éclaircissements (M) circonstance, et l'impression profonda «a morceau où M. Huë raconte cette qu'elle fit sur l'esprit du roi. Fs. B.

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mère n'aimait pas l'odeurde la pipe, il lui en soufflait, ainsi qu'à mon père, une bouffée, lorsqu'ils passaient. Il était toujours couché quand nous allions souper, parce qu'il fallait passer par sa chambre : quelquefois même il était dans son lit quand nous allions dîner. Il n'y eut sorte de tourments et d'injures qu'il n'inventât. Mon père souffrait tout avec douceur, pardonnant de tout son cœur à cet homme. Pour ma mère, elle supportait tout cela avec une dignité qui souvent en imposait. Le j.irdin était plein d'ouvriers qui injuriaient souvent mon père. Il y en eut un qui, devant lui, se vantait de vouloir abattre avec son outil la tête de la reine. Péthion cependant le fit arrêter. Les injures redoublèrent le 2 septembre : nous ignorions pourquoi. Des fenêtres, ou jeta à mon père des pierres, qui, heureusement, ne tombèrent pas sur lui. "Une femme, apparemment de nos amis, écrivit sur un grand carton, Ferdun est pris ! elle mit ce carton à sa fenêtre, et ma tante eut le temps de le lire. Les municipaux ne le virent pas. A peine venions-nous d'apprendre cette nouvelle, qu'il arriva un nouveau municipal, nommé Mathieu. Il était enflammé de colère, et dit à mon père de rentrer chez lui. Nous le suivîmes, craignant qu'on ne voulût nous séparer. En arrivant en haut, Mathieu trouva M. Huë, qu'il prit au collet, en disantqu'il Tarrêtait. M. Huë, pour gagner le temps de prendre les ordres de mes parents, demanda à faire un paquet de ses effets : Mathieu le lui refusa; mais un autre municipal plus charitable y consentit. Mathieu se tourna alors vers mon père, et lui dit tout ce que la plus indigne rage peut suggérer, et, entre autres choses : La générale a battu, le tocsin a sonné, le canon d'alarme a été tiré; les émigrés sont à f^erdun : s'ils viennent, nous périrons tous; mais vous périrez les premiers. Mon père écoutait ces injures, et mille autres pareilles, avecle calme que donne l'espérance. Mon frère fondait en larmes, et s'enfuit dans l'autre chambre. .Te courus à lui , et j'eus toutes les peines du monde à le consoler : il croyait déjà voir mon père mort. M. Huë revint; et, après que Mathieu eut encore recommencé ses injures, il sortit nvec lui. M. Huë fut conduit à la mairie. Le massacre était déjà commencé à l'Abbaye. Il resta un mois en prison, en sortit, mais ne revint plus au Temple.

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Les municipaux condamnaient tous la conduite violente de Mathieu; cependant ils ne pouvaient pas mieux faire. Ils disaient à mon père qu'on était sûr que le roi de Prusse marchait , et tuait tous les Français par un ordre signé Zo?//6\ Il n'y avait pas de calomnies qu'ils n'inventassent, même les plus ridicules et les plus incroyables. Ma mère , qui ne put dormir, entendit battre la générale toute la nuit : nous ignorions pourquoi.

Le 3 septembre, à huit heures du matin, Manuel vint voir mon père, et Tassura que madame de Lamballe, ainsi que toutes les personnes enlevées du Temple, se portaient bien, et qu'elles étaient toutes ensemble, tranquilles, à la Force. A trois, heures nous entendîmes des cris affreux : le roi sortait de table, et jouait au trictrac avec ma mère, pour avoir une contenance , et pouvoir se dire quelques mots sans être entendus. Le municipal qui était de garde dans la chambre se conduisit bien : il ferma la porte et la fenêtre, ainsi que les rideaux, pour qu'on ne vît rien ^ Les ouvriers du Temple et le guichetier Rocher se joignirent aux assassins, ce qui augmenta le bruit. Plusieurs officiers de garde et des municipaux arrivèrent; les premiers voulurent que mon père se montrât aux fenêtres. Les municipaux heureusement s'y opposèrent; et mon père ayant demandé ce qui se passait, un jeune oflicier lui dit : « Eh bien ! puisque vous voulez le savoir, c'est la tête de madame de Lamballe qu'on veut vous montrer. » Ma mère fut saisie d'horreur : c'est le seul moment où sa fermeté l'ait abandonnée. Les municipaux grondèrent l'officier; mais mon père, avec sa bonté ordinaire, l'excusa en disant que ce n'était point la faute de cet ofiicier, mais la sienne, puisqu'il l'avait interrogé. Le bruit dura jusqu'à cinq heures. Nous sûmes que le peuple avait voulu forcer les portes ; que les municipaux l'empêchèrent, en mettant à la porte une écharpe tricolore ;qu'enfln ils avaient permis que six des assassins fissent letourde notre prison avecla têtede madame deLamballe, mais à condition qu'on laisserait à la porte le corps, que l'on voulait traîner. Quand cette députation entra. Rocher poussa mille cris

' Ce fut d'Anjmi, surnommé l'Abbé la U-te de madame de Lamballe. de six pieds, oflicier municipal, qui F». B.

saura à la famille royale le spectacle de

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de joie en voyant la tète de madame de Lamballe, et gronda un jeune homme qui se trouva mal, tant il fut saisi d'horreur à ce spectacle. A peine le tumulte était-il (nii, que Péthion, au lieu de s'occuper d'arrêter le massacre, envoya froidement son secrétaire à mon père, pour compter de l'argent. Cet homme était très-ridicule, et dit mille choses qui auraient fait rire dans un autre moment : il rrovait que ma mère se tenait debout pour lui, parce que depuis cette affreuse scène elle était restée debout, immobile, ne voyant rien de ce qui se passait dans la chambre. Le municipal qui avait sacrifié son écharpe se la fit payer par mon père. INIa tante et moi nous entendîmes battre la générale toute la nuit; ma malheureuse mère n'essaya pas même de dormir; nous entendions ses sanglots. Nous ne croyions pas que le massacre durât encore : ce ne fut que quelque temps après que nous apprîmes qu'il avait duré trois jours. On ne peut rendre toutes les scènes qui eurent lieu, tant de la part des municipaux que delà garde : tout leur faisait peur, tant ils se croyaient coupables. Un jour, dans l'intérieur, un homme tira un coup de fusil pour l'essayer: ils l'interrogèrent soigneusement, et firent un procès-verbal. Une autrefois, pendant le souper, on cria aux armes; ils crurent que c'étaient les étrangers qui arrivaient : l'horrible Rocher prit un grand sabre, et dit à mon père : S'ils arrivent, je te tue. Ce n'était pourtant qu'un embarras de patrouilles. Une autre fois, une centaine d'ouvriers, conduits peut-être par quelqu'un de nos amis, entreprirent de forcer la grille du côté de la rotonde. Les municipaux et la garde accoururent ; ces ouvriers furent dispersés, et peut-être, hélas ! y eut-il des victimes. Leur sévérité augmentait tous les jours. Nous trouvâmes pourtant deux municipaux qui adoucirentles tourments de mes parents en leur montrant de la sensibilité, et en leur donnant de l'espérance. J'ai peur qu'ils ne soient morts. Il y eut aussi une sentinelle qui eut une conversation avec ma tante par le trou de la serrure. Le malheureux ne fit que pleurer tout le temps qu'il fut au Temple; j'ignore aussi ce qu'il est devenu : puisse le ciel l'avoir récompensé de son attachement pour son roi!

Lorsque je prenais des leçons et que ma mère me préparait des extraits , il fallait toujours qu'il y eût un municipal qui re-

gardât par-dessus mou épaule, croyant que c'étaient des conspirations. On nous ota les journaux, de peur que nous ne sussions les nouvellcsétrangères; cependant, ud jour, on en apporta un a mon père, en lui disant qu'il y avait quelque chose d'inté- ■ ressaut : quelle horreur! On y lisait qu'on ferait un boulet de canon avec sa tête. Le silence calme et méprisant de mon père trompa la joie que Ton avait montrée en apportant cet infernal écrit. Un soir, un municipal , en arrivant, dit mille injures et menaces, et répéta ce qui nous avait déjà été dit, que nous péririons tous si les ennemis approchaient. Il ajouta que mon frère seul lui faisait pitié ; mais qu'étant fils d'un tyran, il devait mourir. Voilà les scènes que ma famille avait à supporter tous les jours.

La république fut établie le 22 septembre : on nous l'apprit avec joie; on nous annonça aussi le départ des étrangers; nous ne pouvions pas y croire, mais c'était vrai. Au commencement d'octobre, on nous ôta plumes, papier, encre et crayons ; on chercha partout , même avec dureté. Cela n'empêcha pas que ma mère et moi ne cachâmes nos crayons, que nous gardâmes; mon père et ma tante donnèrent les leurs. Le soir du même jour, comme mon père venait de souper, on lui dit d'attendre ; qu'il irait dans l'autre logement, et qu'il serait séparé de nous. A cette affreuse nouvelle , ma mère perdit son courage et sa fermeté ordinaires. ]N'ous le quittâmes avec bien des larmes, espérant cependant le revoir. Le lendemain, on nous apporta à déjeuner séparément de lui : ma mère ne voulut rien prendre. Les municipaux, effrayés et troublés par sa morne douleur, nous accordèrent de voir mon père, mais aux heures des repas seulement, nous défendant de parler bas ou en langues étrangères, mais haut, et en bon français. Nous descendîmes pour dîner chez mon père, et avec bien de la joie de le revoir. Il y eut un municipal qui s'aperçut que ma tante avait parlé bas à mon père : il lui en fit une scène. Le soir, à souper, mon frère étant couché, ma mère ou ma tante allait avec lui, et l'autre venait souper avec moi chez mon père. Le matin, nous y restions, après déjeuner, le temps nécessaire pour que Cléry put nous peigner, parce qu'il ne pouvait plus venir chez ma mère, et que c'était

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gagner quelques moments pour rester plus longtemps avec mon père. Nous allions nous promener ensemble tous les jours à midi.

Manuel vint chez mon père ; il lui ôta avec dureté son cordon rouge, et l'assura qu'il n'y avait que madame de Lamballe qui eût péri de toutes les personnes qui avaient été au Temple. On fit prêter serment à Cléry, à Tison et à sa femme, d'être fidèles à la nation. Un municipal, un soir en arrivant, éveilla brusquement mon frère, pour voir s'il y était; c'est le seul mouvement d'impatience que j'aie vu ma mère témoigner. Un autre municipal dit à ma mère que le projet de Péthion était de ne pas faire mourir mon père, mais de l'enfermer pour sa vie au château de Chambord, avec mon frère. J'ignore quel était le dessein de cet homme en donnant cette nouvelle ; nous ne l'avons jamais revu depuis. On fit loger mon père dans un appartement audessous de celui de manière; lïion frère coucha dans sa chambre ; Cléry couchait aussi dans l'appartement avec un municipal. Les fenêtres étaient fermées avec des barreaux de fer et des abatjoar; les cheminées fumaient beaucoup. Voici comment alors se passaient les journées de mes parents: Mon père se levait à sept heures, et priait Dieu jusqu'à huit; ensuite il s'habillait, ainsi que mon frère, jusqu'à neuf, qu'il venait déjeuner chez ma mère. Après déjeuner, mou père donnait à mon frère quelques leçons jusqu'à onze heures; il jouait jusqu'à midi, heure à laquelle nous allions nous promener tous ensemble, tel temps qu'il fît, parce que la garde, qui relevait à cette heure-là, voulait nous voir poui* s'assurer de notre présence : la promenade durait jusqu'à deux heures, que nous dînions. Après dîner, mon père et ma mère jouaient au tric-trac ou au piquet; ou, pour mieux dire, faisaient semblant déjouer, afin de pouvoir se dire quelques mots. A quatre heures, ma mère remontait avec nous et emmenait mon frère, parce qu'alors le roi dormait ordinairement. A six l'.eures, mon frère descendait; mon père le faisait apprendre et jouer jusqu'à l'heure du souper. A neuf heures, après ce repas, ma mère le déshabillait promptement, et le mettait au lit. Nous remontions ensuite, et le roi ne se couchait qu'à onze heures. Ma mère travaillait beaucoup à la tapisserie, et me

faisait étudier et souvent lire haut. Ma tante priait Dieu, et disait toujours l'office; elle lisait beaucoup de livres de piété ; souvent la reine la priait de les lire haut.

On nous rendit les journaux, pour y voir le départ des étrangers et les horreurs contre le roi, dont ils étaient pleins. On nous dit un jour : « Mesdames, je vous annonce une bonne nouvelle : beaucoup de traîtres émigrés ont été pris ; si vous êtes patriotes , vous devez vous en réjouir. » Ma mère , comme à l'ordinaire , ne dit mot, et n'eut pas même l'air d'entendre ; souvent son calme si méprisant et son maintien si digne en imposèrent : c'était rarement à elle qu'on osait adresser la parole. La convention vint, pour la première fois, voir le roi. Les membres qui composaient la députation lui demandèrent s'il n'avait pas quelques plaintes à former : il dit que non, et qu'il était content lorsqu'il était avec sa famille. Cléry se plaignit de ce qu'on ne payait pas les marchands qui fournissaient au Temple »; Chabot répondit : La nation n'est pas a un êcu près ^ Les députés qui se présentèrent furent Chabot, Dupont, Drouet , et Lecointe-Puyraveau. Ils vinrent encore , après le dîner, faire les mêmes questions. Un jour après, Drouet revint seul, et demanda à la reine si elle n'avait pas de plaintes à former. Ma mère ne lui répondit pas. Quelque temps après, comme nous étions à dîner, des gendarmes entrèrent, se jetèrent brusquement sur Cléry, et lui ordonnèrent de les suivre au tribunal. Quelques jours avant, Cléry, descendant l'escalier avec un municipal, avait rencontré un jeune homme de sa connaissance qui était de garde; ils s'étaient dit bonjour et serré la main; le municipal l'avait trouvé mauvais, et avait fait arrêter le jeune homme. C'était pour comparaître au tribunal avec lui qu'on venait chercher Cléry. Mon père demanda qu'il revînt, les municipaux l'assurèrent qu'il ne reviendrait pas : cependant il fut de retour à minuit. Il demanda au roi pardon de sa conduite passée, dont

^ Voyez dans les Éclaircissements (N) Verdier plusieurs extraits des registres

une pièce fort intéressante sur ce sujet : de la commune, relatifs à des dépenses

l'État des dépenses faites au Tem- postérieures. Voyez les Éclaircisse-

ple, etc., par Verdier. ments (0). Ces différents morceaux sont

Fs.B. également tnc'di/*.

' Nons joignons de suite à l'État de Fs. B.

les manières de mon père, les exhortations de ma tante et les souffrances de mes parents le firent changer ; il fut depuis trèslidele.

Un jour, nous entendîmes un grand bruit de gens qui demandaient la tète de mon père et de ma mère, ayant la cruauté de venir crier cela sous nos fenêtres.

Mon père tomba malade d'un gros rhume; on lui accorda un médecin et sou apothicaire, le Monier et Robert. La commune fut inquiète , il y eut tous les jours un bulletin de sa santé ; elle se rétablit cependant. Toute la famille fut incommodée de rhume; mais mon père fut le plus malade.

La commune changea le 2 décembre; les nouveaux municipaux vinrent reconnaître mon père et sa famille à dix heures du soir. Quelques jours après, il y eut un arrêté qui ordonnait de faire sortir de nos appartements Tison et Cléry , de nous ôter couteaux, ciseaux, et tous les autres instruments tranchants; il ordonnait aussi de goOter avec soin tous les plats qu'on nous servait. La visite fut faite pour les instruments tranchants : ma mère et moi nous donnâmes nos ciseaux.

Le 11 décembre, nous fûmes fort inquiets du tambour qui battait, et de la garde qui arrivait au Temple. Mon père descendit avec mon frère après le déjeuner. A onze heures , arrivèrent chez lui Cambon et Chaumette, l'un maire, et l'autre procureur général de la commune, et Colombeau, secrétaire greffier. Ils lui signifièrent le décret de la convention, qui ordonnait qu'il serait amené à la barre pour être interrogé. Ils l'engagèrent à envoyer mon frère à ma mère ; mais n'ayant pas dans leurs mains le décret de la convention , ils firent attendre mon père pendant deux heures : il ne partit qu'à une heure , et monta dans la vojture du maire avec Chaumette et Colombeau ; la voiture était escortée par des municipaux à pied. Mon père ayant observé que Colombeau saluait beaucoup de monde, lui demanda si c'était tous de ses amis ; Colombeau dit : « Ce sont des braves citoyens du 10 août, que je ne vois jamais sans beaucoup de joie. »

Je ne parle pas de la conduite de mon père à la convention; tout le monde la connaît : sa fermeté, sa douceur, sa bonté, son courage au milieu des assassins altérés de son sang, sont

des traits qui ne s'oublieront jamais , et que la postérité In plus reculée admirera.

Le roi revint à six heures à la tour du Temple avec le même cortège. Nous avions été dans une inquiétude qu'il est impossible d'exprimer. Ma mère avait tout tenté auprès des municipaux qui la gardaient, pour apprendre ce qui se passait; c'était la première fois qu'elle daignait les questionner. Ces hommes ne voulurent pas le dire ; ce ne fut qu'à l'arrivée de mon père que nous l'apprîmes. Quand il fut rentré , elle demanda instamment à le voir; elle le lit derpander même à Chambon, et n'en reçut aucune réponse. Mon frère passa la nuit chez elle; il n'avait pas de lit , elle lui donna le sien , et resta toute la nuit debout, dans une douleur si morne que nous ne voulions pas la quitter; mais elle nous força à nous coucher, matante et moi. Le lendemain, ma mère redemanda à voir mon père, et à lire les journaux pour connaître son procès; elle insista au moins pour que , si elle ne pouvait pas le voir , cette permission fût accordée à mon frère et à moi. On porta celte demande au conseil général; les journaux furent refusés : on nous permit à mon frère et à moi de voir mon père , mais à condition que nous serions absolument séparés de ma mère. On en lit part à mon père, qui dit que, quelque plaisir qu'il eût à voir ses enfants, la grande affaire qu'il avait ne lui permettait pas de s'occuper de son fils , et que sa fille ne pouvait pas quitter sa mère. On fit monter le lit de mon frère dans la chambre de ma mère.

La convention vint voir mon père ; il demanda des conseils, de l'encre, du papier, et des rasoirs pour se faire la barbe : tout cela lui fut accordé. M^L de Malesherbes,Tronchet et Desèze, ses conseils, se rendirent auprès de lui ; il était souvent obligé, pour leur parler, d'aller dans la tourelle , afin de n'être pas entendu. Il ne descendit plus au jardin, ainsi que nous ; il ne savait de nos nouvelles , et nous des siennes , que par des municipaux , et en core bien difficilement. J'eus mal au pied ; et mon père , l'ayanl su , s'en affligea avec sa bonté ordinaire, et s'informa avec soin de mon état. Ma famille trouva dans cette commune quelque.^ hommes charitables qui , par leur sensibilité , adoucirent ses

tourments; ils assuraient ma mère que mon père ne périrait pas, et que son affaire serait renvoyée aux assemblées primaires, qui le sauveraient certainement. Hélas! ils s'abusaient eux-mêmes, ou par pitié ils cherchaient à tromper ma mère. Le 26 décembre, jour de Saint-Étienne , mon père fit son testament, parce qu'il croyait être assassiné ce jour-là en allant à la barre de la convention. Il y alla cependant avec son calme ordinaire, et laissa a ]\r. Desèze le soin de sa défense. 11 était parti à onze heures, et revint à trois. Depuis il vit tous les jours ses conseils.

Enfin , le 18 janvier, jour auquel le jugement fut porté, les municipaux entrèrent à onze heures chez le roi , en disant qu'ils avaient ordre de le garder à vue ; il demanda si son sort était décidé, ils répondirent que non. Le lendemain matin, M. de Malesherbes vint lui apprendre que sa sentence était prononcée : « Mais, sire, ajouta-t-il, les scélérats ne sont pas encore les maîtres , et tout ce qu'il y a d'honnêtes gens viendra sauver votre majesté, ou périra ses pieds. » Monsieur de Malesherbes, dit mou père, cela compromettrait beaucoup de monde, et mettrait la guerre civile dans Paris : faime mieux mourir. Je vous prie de leur ordonner de ma part de ne faire aucun mouvementpour me sauver; le roine meurt pas en France. Après cette dernière conférence, il ne put voir ses conseils; il donna aux municipaux une note pour les demander, et se plaindre de la gêne oii il était d'être gardé à vue : on n'y fit aucune attention.

Le dimanche 20 janvier. Garât, ministre de la justice, et les autres membres du pouvoir exécutif, vinrent lui notifier sa sentence de mort pour le lendemain : mon père l'écouta avec courage et reUgion. Il demanda un sursis de trois jours, pour savoir ce que deviendrait sa famille , et avoir un confesseur catholique. Le sursis fut refusé. Garât assura mon père qu'il n'y avait aucune charge contre sa famille, et qu'on la renverrait hors de France. Il demanda pour confesseur l'abbé Edgeworth de Firmont, dont il donna l'adresse; Garât le lui amena. Le roi dîna comme à l'ordinaire, ce qui surprit les municipaux , (jui croyaient qu'il voudrait se tuer.

Nous apprîmes la sentence rendue contre mon père le dimanche 20, par les colporteurs , qui vinrent la crier sous nos

fenêtres. A sept heures du soir, un décret de la convention nous permit de descendre chez lui; nous y courûmes, et nous le trouvâmes bien changé. Il pleura de douleur sur nous , et non de la crainte de la mort; il raconta son procès à ma mère, en excusant les scélérats qui le faisaient mourir; il lui répéta qu'on voulait recourir aux assemblées primaires, mais qu'il s'y opposait, parce que cette mesure mettrait le trouble dans l'État. Il donna ensuite des instructions religieuses à mon frère , lui recommanda surtout de pardonner à ceux qui le faisaient mourir, et lui donna sa bénédiction , ainsi qu'à mcri. Ma mère désirait ardemment que nous passassions la nuit auprès de mon père; il le refusa, en lui faisant sentir qu'il avait besoin de tranquillité. Elle lui demanda au moins de venir le lendemain matin ; il le lui accorda : mais quand nous fûmes partis, il dit aux gardes de ne pas nous laisser redescendre , parce que notre présence lui faisait trop de peine. Il resta ensuite avec son confesseur, se coucha à minuit, et dormit jusqu'à cinq heures, qu'il fut réveillé par le tambour. A six heures , l'abbé Edgeworth dit la messe, à laquelle mon père communia. Il partit vers neuf heures ; en descendant l'escalier, il donna son testament à un municipal : il lui remit aussi une somme d'argent que M. de Malesherbes lui avait apportée, et le pria de la lui faire tenir; mais les municipaux la gardèrent pour eux. Il rencontra ensuite un guichetier qu'il avait repris un peu vertement la veille ; il lui dit : Mathieu, je suis fâché de vous avoir offensé. Il lut les prières des agonisants pendant le chemin. Arrivé à l'échafaud, il voulut parler au peuple ; mais Sauterre l'en empêcha, en faisant battre le tambour : le peu de mots qu'il put prononcer ne fut entendu que de quelques personnes. Il se déshabilla alors tout seul ; ses mains furent liées avec son mouchoir, et non avec une corde. Au moment oîi il allait mourir, l'abbé lui dit : Fils de saint Louis, montez au ciel!

Il reçut le coup de la mort le 21 janvier 1793, à dix heures dix minutes du matin. Ainsi périt Louis XVI, roi de France, âgé de trente-neuf ans cinq mois et trois jours, après avoir régné dix-huit ans. Il avait été en prison cinq mois et huit jours.

Telle fut la vie du roi , mon père, pendant sa rigoureuse cap-

^'i^' MÉMOIRES

tivité : on n'y voit que piété, grandeur d'âme, bonté, douceur, courage, et patience à supporter les plus infâmes traitements, les plus horribles calomnies ; clémence pour pardonner de tout so ^ cœur à ses assassins; amour de Dieu, de sa famille et de son peuple, amour dont il donna des preuves jusqu'à son dernier soupir, et dont il est allé recevoir la récompense dans le sein d'un Dieu tout-puissant et miséricordieux.

Le matin de ce terrible jour, nous nous levâmes à six heures. La veille au soir,|ma mère avait eu à peine la force de déshabiller et de coucher mon frère; elle s'était jetée tout habillée sur son lit, où nous l'entendîmes toute la nuit trembler de froid et de douleur. A six heures et un quart on ouvrit notre porte, et on vint chercher un livre de prières pour la messe démon père; BOUS crûmes que nous allions descendre, et nous eûmes toujours cette espérance, jusqu'à ce que les cris de joie d'une populace effrénée vinrent nous apprendre que le crime était consommé. Dans l'après-diner, ma mère demanda à voir Cléry, qui était resté avec nion père jusqu'à ses derniers moments, pensant qu'il l'avait peut-être chargé de commissions pour elle. Nous désirions cette secousse pour causer un épanchement à son nwrne chagrin, qui la sauvât de l'étouffement où nous la voyions. En effet, mon père avait ordonné à Cléry de rendre à ma malheureuse mère son anneau de mariage, ajoutant qu'il ne s'en séparait qu'avec la vie; il lui avait aussi remis un paquet des cheveux de ma mère et des nôtres , en disant qu'ils lui avaient été si chers , qu'il les avait gardés sur lui jusqu'à ce moment. Les municipaux nous apprirent que Cléry était dans un état affreux , et au désespoir qu'on lui refusât de nous voir. Ma mère chargea des comaiissaires de sa demande pour le conseil général; elle demandait aussi des habits de deuil».

' Nous donnons ici l'arrêté de la d'un arrêté de la commission du Tem-

commune relatif à ces demandes , et un pie sur deux demandes faites par Antoi-

second arrêté du même temps. On sait nette.

que nous copions scrupuleusement les re- La première, d'un habillement de deuil

gistrcs sur lesquels ces arrêts sont écrits, très-simple pour elle, sa sœur et ses

Kxtrait du registre XIV, page 10,782. enfants. ,

Le conseil gênerai arrête qu il sera fait

Séance du 23 janvier 1793. droit ù cette demande. Le conseil général entend la lecture

SUK LE TEMPLE. 143

Cléry passa encore un mois au Temple, et fut ensuite élargi *.

Nous eûmes un peu plus de liberté ; les gardes croyaient qu'on allait nous renvoyer. IMais rien n'était capable de calmer les angoisses de ma mère; on ne pouvait faire entrer aucune espérance dans son cœur : il lui était devenu indifférent de vivre ou de mourir. Elle nous regardait quelquefois avec une pitié qui faisait tressaillir. Heureusement le chagrin aniimenta mon mal, ce qui l'occupa. On fit venir mon médecin Briinier et le chirurgien Lacaze; ils me guérirent en un mois.

Nous pûmes voir les personnes qui nous apportaient les habits de deuil, mais en présence des municipaux. Ma mère ne voulut plus descendre au jardin, parce qu'il fallait passer devant la porte de la chambre de mon père, et que cela lui faisait trop de peine; mais, craignant que le défaut d'air fasse mal à mon frère et moi, elle demanda, à la fin de février, à monter sur la tour, ce qui lui fut accordé. On s'aperçut dans la chambre des municipaux que le paquet scellé, où étaient le cachet du roi, son anneau et plusieurs autres choses, avait été ouvert, le scellé cassé, et les objets emportés. Les municipaux s'en inquiétèrent; mais ils crurent enfin qu'ils avaient été enlevés par un voleur qui savait que le cachet aux armes de France était garni d'or. La personne qui avait pris ces objets était bien intentionnée : ce n'était pas un voleur *; efle l'avait fait pour le bien, parce que ma mère désirait que l'anneau et le cachet fussent conservés à son fils. Je sais quel est ce brave homme ; mais, hélas ! il est

Extrait du registre XIV , page 10,888. n'a été arrêté que par l'effet d'une me-

Séance du 7 février 1793. '""l^ ^^ sûreté générale ; considérant en

•^ outre que le citoyen Clery n a conserTi-

Le conseil entend la lecture d'un ar- entre ses mains aucun dépôt qui puisse

rèté de la commission du Temple sur la le rendre suspect, et qu'il a toujours

deniandede Marie- Antoinette pour avoir rempli ses fonctions auprès de Louis

quinze chemises pour son fils. Capet avec une scrupuleuse fidélité à l:i

Le conseil général accorde cette de- république, et qu'il n'a même pas ré-

mande. clamé ni reçu le don que lui avait fait

ps. B. Capet en récompense de ses services,

' Arrêté plus tard, Cléry fut mis arrête que le comité de sûreté générale

enfin en liberté, en vertu de l'arrêté ci- de la convention sera invité à rendre la

dessous. liberté au citoyen Cléry.

Extraitdu registre n° XXII, page 13,270- !•''• ^- ,.

j , ,, , 2 Cet hommeestToulan, dont il aele

Séance de la 2e décade. Brumaire. questio;i dans les Mémoires de Cléry.

« Le conseil , considérant qu'il n'y a L'anneau et le cachet furent envoyés à

pas de raison pour retenir i)lu3 long- Monsieur, depuis S. M. LouisXVllI.

temps en prison le citoyen Cléry , qui Fs. B,

mort, Don par suite de cette affaire, mais pour une autre bonne action. Je ne puis pas le nommer, espérant qu'il aura pu confier ces objets précieux à quelqu'un avant île périr.

Dumouriez étant sorti de France, on nous resserra plus étroitement ; on construisit le mur qui sépare le jardin, on mit des jalousies au haut de la tour, et on boucha tous les trous avec soin». Le *2ù mars, le feu prit à la cheminée. Le soir, Chaumette, procureur de la commune, vint pour la première fois reconnaître ma mère, et lui demander si elle ne désirait rien. Manière demanda seulement une porte de communication avec la chambre de ma tante (les deux terribles nuits que nous avions passées chez elle, nous avions couché, ma tante et moi, sur un de ses matelas par terre ). Les municipaux s'opposèrent à cette demande; mais Chaumette dit que, dans l'état de dépérissement OLi était ma mère, cela pourrait être nécessaire à sa santé, et qu'il en parlerait au conseil général. Le lendemain , il revint à dix heures du matin avec Pache, le maire, et cet affreux Santerre, commandant général de la garde nationale. Chaumette dit à ma mère qu'il avait parlé au conseil général de sa demande pour la porte, et qu'elle avait été refusée. Elle ne répondit rien. Pache lui demanda si elle n'avait point de plaintes à porter. Ma mère dit : « Non, » et ne fit plus attention à ce qu'il disait. Quelque temps après,* il se trouva de garde des municipaux (|ui adoucirent un peu nos chagrins par leur sensibilité '. Nous connaissions de suite à qui nous avions affaire ; ma mère surtout, qui nous a préservés plusieurs fois de nous livrer à de faux témoignages d'intérêt. Il y eut aussi un autre homme qui rendit des services à mes parents. Je

' Voici l'arrêté pris par la commune senteront au bureau pour y passer par

i ce sujet : la censure du conseil. Arrête en outre ,

Extrait du registre n° XV, page 11,227. 1° Q^e les guichets resteront toujours

. „- -^-„ fermés; 2" que la promenade sur la

Séance du 26 mars 1793. plate-forme de la tour continuera d'être

« Le conseil général passe à l'ordre du permise aux prisonniers; mais qu'on

jour sur la dénonciation faite par un joindra les créneaux par des jalousies

des membres contre un de ses collègues qui , en laissant libre cours à l'air, cm-

relativcment ù des conversations parti- pèchent de voir et d'être vu, »

culiércs avec les détenus du Temple. F;». B.

« I^ conseil général , maintenant ses 2 (;•,^t^^ent Toulan, I.epître , Yiea-

précédents arrêtés, déclare qu'à conip- gneau, Vincent, Bruno, Miclionis ,

1er de ce soir les membres qui seront Merle. Qonimés pour aller au Temple se pré-

connais tous ceux qui s'intéressèrent à nous ; je ne les nomme pas, de peur de les compromettre dans l'état où sont les choses, mais leur souvenir est gravé dans mon cœur : si je ne puis leur en marquer ma reconnaissance, Dieu les récompensera; mais si un jour je puis les nommer, ils seront aimés et estimés de toutes les personnes vertueuses.

Les précautions redoublèrent ' ; on empêcha Tison de voir sa fille; il en prit de l'humeur. Un soir, un étranger apporta des effets à ma tante ; il se mit en colère de voir que cet homme entrait plutôt que ses parents; il dit des choses qui engagèrent Pache, qui était en bas, à le faire descendre. On lui demanda pourquoi il était si mécontent . « De ne pas voir ma fille, réponditil, et de ce que certains municipau.x ne se conduisent pas bien »

• Lea deux arrêtés suivants de la commune feront juger de ces précautions :

Extrait du registre n° 15, page 11,312

et suiv.

Séance du 1" avril 1793.

Sur le réquisitoire du procureur de la commune.

Le conseil arrête :

1' Qu'aucune personne de garde au Temple ou autrement ne pourra y dessiner quoi que ce soit; et que si quelqu'un est surpris en contravention au présent arrêté, il sera sur-le-champ mis en état d'arrestation, et amené au conseil général, faisant en cette partie les fonctions de gouverneur ;

2^ Enjoint aux commissaires du conseil de service au Temple de ne tenir aucune conversation familière avec les personnes détenues, comme aussi de ne se charger d'aucune commission pour eUes;

3^ Défenses sont pareillement faites auxdits commissaires de rien changer ou innover aux anciens règlements pour la police de l'intérieur du Temple;

4° Qu'aucun employé au service du Temple ne pourra entrer dans la tour ;

5" Qu'il y aura toujours deux commissaires auprès des prisonniers;

6" Que Tison et sa femme ne pourront sortir de la tour, ni communiquer avec qui que ce soit du dehors;

7' Qu'aucun commissaire au Temple ne pourra envoyer de lettres, sans qu'elles aient été préalablement lues aa conseil du Temple.

8° Lorsque les prisonniers se promèneront sur la plate-forme de la tour, ils seront toujours accompagnés de trois commissaires et du commandant du poste, qui les surveilleront scrupuleusement;

9" Que, conformément aux précédents arrêtés, les membres du conseil qui seront nommés pour faire le service du Temple passeront à la censure du conseil général ; et, sur la réclamation non motivée d'un seul membre , ils ne pourront être admis ;

10" Et enfin que le département des travaux publics fera exécuter, dans le jour de demain , les travaux mentionnés dans son arrêté du 26 mars 1793, savoir, le déblaiement du contour de l'ancienne cliapelle, et la jointure des créneaux du haut de la tour.

Sur l'observation d'un membre, qu'il a vu dans la chambre ou travaillait Rocher un plan de la tour du Temple sous les scellés apposés.

Le conseil général arrête que le procureur de la commune s'entendra avec le citoyen Rocher pour savoir ce que peut être devenu ce plan , et en quel état sont les scellés apposés.

Et sur pareille dénonciation que, dans les bureaux des travaux publics, il existe un semblable plan de la tour du Temple,

Le conseil général arrête qu'il sci.i déposé aux. archives de la municipalité. Fs. B.

( parce qu'ils parlaient bas à ma tante et a' nia mère). On lui demanda les noms; il les donna, et affirma que nous avions des correspondants au dehors *. Pour en fournir des preuves, il dit qu'un jour, au souper, ma mère, tirant son mouchoir, laissa tomber un crayon; qu'une autre fois, chez ma tante, il avait trouvé des pains à cacheter et une plume dans une boîte. Après cette dénonciation, qu'il signa, on fit venir sa femme, qui répéta la même chose; elle accusa plusieurs municipaux, assurant que nous avions eu une correspondance avec mou père pendant son procès, et elle dénonça mon médecin Brunier, qui me traitait pour le mal au pied, comme nous ayant appris des nouvelles : elle signa tout cela, entraînée par son mari; mais elle en eut dans la suite bien des remords. Cette dénonciation fut faite le 19 avril ; elle vit sa fille le lendemain. Le 20, à dix heures et demie du soir, ma mère et moi nous venions de nous coucher, lorsque Hébert arriva avec plusieurs autres municipaux ; nous nous levâmes précipitamment. Us nous lurent un arrêté de la commune qui ordonnait de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas. Mon pauvre frère dormait; ils l'arrachèrent de son lit avec dureté, pour fouillerdedans ; ma mère le prit tout transi de froid. Us ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bâton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma tante ; et à moi ils me prirent un sacré cœur de Jésus, et une prière pour la France. Leur visite ne finit qu'à quatre heures du matin. Ils firent un procès-verbal de tout ce qu'ils avaient trouvé, et forcèrent ma mère et ma tante de le signer, en les menaçant de nous emmener, mon frère et moi, si elles s'y refusaient, lis étaient furieux de n'avoir trouvé que des bagatelles. Trois jours après, ils revinrent, et demandèrent ma tante en particulier; alors ils l'interrogèrent sur un chapeau qu'ils avaient trouvé dans sa chambre : ils voulurent savoir d'où il lui venait, depuis quand elle le conservait, et pourquoi elle l'avait gardé *. Elle ré-

' M. Hue donne à ce sujet quelques 2 Voici un autre exemple de cette

détaiU intéressants, et qui coilfirment ce inquisition rigoureuse qui s'exerçait sur

passage. Voyez les Kclaircissenients (P). les moindres objets: |-s. 15.

pondit qu'il avait appartenu à mon père dans le commencement de sa captivité auTempJe, et qu'elle le lui avait demandé, afin de le conserver pour Tamour de son frère. Les municipaux dirent qu'ils allaient lui ôter ce chapeau , comme chose suspecte; ma tante insista pour le garder, mais elle ne put l'obtenir. Us la forcèrent de signer sa réponse, et emportèrent le chapeau.

Ma mère montait tous les jours sur la tour, pour nous faire prendre l'air. Depuis quelque temps mon frère se plaignait dun point de côté : le 6 mai , à sept heures du soir, la fièvre le prit assez fortement, avec mal à la tête, et toujours le point de côté. Dans les premiers instants il ne pouvait rester couché, parce qu'il étouffait. Ma mère s'inquiéta, et demanda un médecin aux municipaux. Ils l'assurèrent que cette maladie n'était rien, et que sa tendresse maternelle s'effrayait mal à propos ; cependant ils en parlèrent au conseil, et demandèrent, de la part de ma mère, le médecin Brunier. Le conseil se moqua de la maladie de mon frère, parce que Hébert l'avait vu à cinq heures sans fièvre; on refusa absolument Brunier, que Tison avait dénoncé peu de temps avant. Cependant la fièvre devint très-fort-e. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de ma mère, pour que je ne couchasse pas dans l'air de la fièvre, et aussi pour l'aider à soigner mon frère ; elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans sa chambre. La fièvre continua plusieurs jours ; les acccès étaient plus forts le soir.

Quoique ma mère demandât un médecin, on fut plusieurs jours sans l'accorder. Enfin , un dimanche, arriva Thierry, médecin des prisons, nommé par la commune pour soigner mon

séance de la commune de Paris, 1" Q"^ désormais lorsque les prison-

30 avril 1793. °i^''8 ^^ Temple auront besoin de quelques effets d'habillement, des commis-

Le secrétaire greffier donne lecture saires ad hoc seront chargés d'acquérir

d'un avis du conseil du Temple, par le- les objets dans les magasina, et que,

quel il annonce que le citoyen Volf, dans le cas où il serait nécessaire de faire

cordonnier, s'est présenté avec six paires travailler, l'ouvrage sera confié à des

de souliers destinés aux prisonniers du citoyens connus, qui eux-mêmes ne sau-

Temple; que cette fourniture ayant para ront pas pour qui ils travaillent;

suspecte, elle a été arrêtée. 2*" Que les fournitures de tout genre

Le conseil général nomme Canon et destinées auxdits prisonniers seront

Simon pour se transporter au Temple toujours bornées au simple nécessaire,

pour vérifier les six paires de souliers. Extrait du registre XVI , page 11,594.

et savoir si dans leur coutexture il F% B, n'existe rien de suspect , et arrête :

t48 MEMOIRES

frère '. Comme il vint le matin, il lui trouva peu de fièvre; mais ma mère lui ayant dit de revenir après lé dîner, il la troin'a très-forte, et désabusa les municipaux de l'idée qu'ils avaient que ma mère s'inquiétait pour rien; il leur dit au contraire que c'était plus sérieux qu'elle ne le pensait. Il eut l'honnêteté d'aller consulter Brunier sur la maladie de mon frère, et sur les remèdes qu'il fallait lui donner , parce que Brunier connaissait son tempérament (il était notre médecin dès l'enfance). Il lui donna quelques médicaments, qui lui firent du bien. Le mercredi, il lui fit prendre médecine, et le soir je revins coucher dans la chambre de ma mère. Elle avait beaucoup d'inquiétude à cause de cette médecine, parce que, la dernière fois que mon frère avait été purgé, il avait eu des convulsions affreuses ; elle craignait qu'il n'en eût encore. Elle ne dormit pas de la nuit. Mon frère cependant prit sa médecine, et elle lui fit bien, sans lui causer aucun accident. Quelques jours après, il en prit une seconde qui lui fit le même bien, excepté qu'il se trouva mal, mais par l'effet de la chaleur. Il n'eut plus que quelques accès de fièvre de temps en temps , et souvent son point de côté. Sa santé commença alors à s'altérer, et elle ne s'est jamais remise depuis; le manque d'air et d'exercice lui ayant fait beaucoup de mal, ainsi que le genre de vie que menait ce pauvre enfant, qui, à l'âge de huit ans, se trouvait toujours au milieu des larmes et des secousses, des saisissements, et des terreurs continuelles.

Depuis quelque temps je couchais dans la chambre de ma mère, dans la crainte qu'elle ou mon frère ne se trouvât mal la nuit. Mais pendant sa maladie ma tante était venue prendre ma place.

« Nous donnons ici l'arrêté de la arrête que demain il entendra , à ce

commune, qui prouvera cette nomina- sujet , les commissaires qui sont aujour-

tion. 11 est inutile de répéter ici que d'hui de service au Temple. » nous transcrivons, dans leurs grossières, « Après avoir entendu la lecture d'une

dans leurs injurieuses expressions, ces lettre des commissaires qui sont de ser-

documents, restés jusqu'alors inédits. vice au Temple, et qui annoncent que

v«. n -TiQ le petit Capet est malade, le conseil

Extrait du registre XVI, page 11,71». général arrête que le médecin ordinaire

Séance du 9 mai 1793. des prisons ira saigner le petit Capet,

« Le conseil général délibérant, sur attendu que ce serait blesser l'égalité

la maladie annoncée da fils de aéfunt q"e de lui en envoyer un autre. . Capet , et sur la demande de Marie-An- Extrait du registre XVI, page 11,730, toinctte , d'un médecin pour le soigner ; V*- B.

Le 31 mai, uous eotendîmes battre la générale et sonner le tocsin , sans qu'on voulût nous dire pourquoi il y avait tant de bruit. On défendit de nous laisser monter sur la tour pour prendre Pair; défense qui avait toujours lieu quand Paris était en rumeur. Au commencement de juin, Chaumette vint avec Hébert un soir à six heures, et demanda à ma mère si elle ne désirait rien , et si elle n'avait point de plaintes à former. Elle répondit non, et cessa de faire attention à lui. Ma tante demanda à Hébert le chapeau de mon père, qu'il avait emporté; il dit que le conseil général n'avait pas jugé à propos de le lui rendre. Ma tante, voyant que Chaumette ne s'en allait point, et sachant combien ma mère souffrait intérieurement de sa présence, lui demanda pourquoi il était venu et pourquoi il restait : Chaumette lui dit qu'il avait fait la visite des prisons , et que toutes les prisons étant égales, il était venu au Temple. Ma tante lui répondit que non, parce qu'il y avait des personnes qu'on retenait justement, et d'autres injustement. Ils étaient ivres tous les deux. Mon frère se trouva mal la nuit ; le jour suivant, Thierry étant venu avec un chirurgien nommé Soupe, et un autre nommé Jupales, cette incommodité n'eut pas de suite.

Madame Tison devint folle ; elle était inquiète de la maladie de mon frère, et depuis longtemps tourmentée de remords ; elle languissait, et ne voulait plus prendre l'air. Elle se mit un jour à parler toute seule. Hélas ! cela me lit rire ; et ma pauvre mère, ainsi que ma tante, me regardaient avec complaisance, comme si mon rire leur faisait du bien. Mais la folie de madame Tison augmentait; elle parlait tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, de prison, d'échafaud, de la reine, de sa famille, de nos malheurs; se reconnaissant, par ses fautes, indigne d'approcher mes parents. Elle croyait que les personnes qu'elle avait dénoncées avaient péri. Tous les jours elle attendait les municipaux qu'elle avait accusés; et, ne les voyant pas, elle se couchait encore plus triste. Elle faisait des rêves affreux, qui lui faisaient pousser des cris que nous entendions. Les municipaux lui permirent de voir sa fille , qu'elle aimait. Un jour que le portier, qui ne savait pas cet ordre, lui avait refusé l'entrée, les municipaux, voyant la mère désespérée, la firent venir à dix heures du

suir. Cette heure effraya encore plus cette femme; elle eut beaucoup de [KÙiieà se résoudre à descendre, et dans l'escalier elle disait à son mari : « On va nous conduire en prison. » Elle vit sa fille, mais ne put la reconnaître ; elle croyait toujours qu'on voulait l'arrêter. Elle remonta avec un municipal , et au milieu de l'escalier elle ne voulait plus ni monter ni descendre. Le municipal, effrayé, ^appela du monde pour la faire monter : arrivée en haut, elle ne voulut pas se coucher; elle ne fit que parler et crier, ce qui empêcha mes parents de dormir. Le lendemain, le médecin la vit , et la trouva tout à fait folle. Elle était toujours aux genoux de ma mère, lui demandant pardon. Il est impossible (l'avoir plus de pitié que ma mère et ma tante pour cette femme, dont assurément elles n'avaient pas lieu de se louer «. Elles la soignèrent et l'encouragèrent tout le temps qu'elle resta au Temple dans cet état. Elles tâchaient de la calmer, par l'assurance véritable de leur pardon. Le lendemain, on la fit sortir de la tour, et on la mit au château ; mais sa folie augmentant de plus en plus, ou la transporta à l'hôtel-Dieu, et l'on mit auprès d'elle une femme chargée de l'espionner, et de recueillir ce qui pourrait lui échapper ^ Les municipaux nous demandèrent du linge pour la femme qui en avait eu soin pendant qu'elle était au château du Temple ^.

Le 3 juillet, on nous lut un décret de la convention, qui portait que mon frère serait séparé de nous, et logé dans l'appartement le plus sûr de la tour. A peine l'eut-il entendu, qu'il se

' Voici un exemple des bontés de la comment Turgy rend compte de cette

reine : nous recueillons ce fait dans les aventure, Fs. B.

fragments historiques de Turgy : ^ Turgy nous fournit encore cet exem-

« La reine ayant été malade pendant pic de la bonté de la reine pour cette

la journée du lendemain, et n'ayant pris malheureuse femme :

aucun aliment, me fit dire de lui ap- «Les avis de l'honnête M. Follope

porlerun bouillon. Au moment où je le nous rendirent encore plus réservés. Ce

lui présentai , cette princesse, appre- ne fut que le surlendemain que la reine,

liant que la femme Tison se trouvait in- en me rendant la serviette , parvint à

disposée, ordonna qu'on lui portât ce me glisser un papier sur lequel sa ma-

liouilIon,re qui fut exécuté. Je priai jesfé avait écrit ces questions :

alors nn des municipaux de me conduire « Que crie-t-on sous nos barreaux (ici,

à la bouche, pour y aller prendre un plusieurs mots illisibles)? Ma sœur

autre bouillon ; aucun d'eux ne voulut demande peut-être du lait d'amande?

m'y accompagner, et sa majesté fut obli- La commune est-elle relevée ? La femme

gce de s'en passer. « Tison est-elle aussi folle qu'on le dit?

F». B. Pense-t-on à la remplacer aujnés de

, î VoycT! dans les î>laircissements (Q), nous? lïst-elle bien soignée? » F*. B,

jeta dans les bras de ma mère en poussant les hauts cris, et demandant à n'être pas séparé d'elle. De son côté, ma mère fut atterrée par ce cruel ordre; elle ne voulut pas livrer mon frère, et défendit contre les municipaux le lit où elle l'avait placé. Ceuxci voulant absolument l'avoir, menaçaient d'employer la violence et de faire monter la garde. Ma mère leur dit qu'ils n'avaient donc qu'à la tuer, avant de lui arracher son enfant : et une heure se passa ainsi en résistance de sa part, en injures, en menaces de la part des municipaux, en pleurs et en défenses de nous tous. Enfin, ils la menacèrent si positivement de le tuer ainsi que moi, qu'il fallut qu'elle cédât encore, par amour pour nous. jNous le levâmes ma tante et moi , car ma pauvre mère n'avait plus de force ; et, après qu'il fut habillé, elle le prit et le remit entre les mains des municipaux, en le baignant de ses pleurs , prévoyant qu'à l'avenir elle ne le verrait plus. Ce pauvre petit nous embrassa toutes bien tendrement, et sortit en fondant en larmes avec les municipaux. Ma mère les chargea de demander au conseil général la permission de voir son fils, ne fût-ce qu'aux heures des repas ; ils le lui promirent. Elle se trouvait accablée par cette séparation ; mais la désolation fut au comble quand elle sut que c'était Simon , cordonnier, qu'elle avait vu municipal, que l'on avait chargé de la personne de son malheureux enfant. Elle demanda sans cesse à le voir, et ne put l'obtenir; mon frère, de son côté, pleura deux jours entiers, en ne cessant de demander à nous voir.

Les municipaux ne restèrent plus chez ma mère; nous fûmes nuit et jour enfermées sous les verrous. Ce nous était un adoucissement, d'être débarrassées de la présence de pareilles gens. Les gardes ne venaient plus que trois fois par jour, pour apporter les repas et faire la visite des fenêtres, afin de s'assurer si les barreaux n'étaient pas dérangés. Nous n'avions plus personne pour nous servir , et nous l'aimions mieux ; ma tante et moi nous faisions les lits, et nous servions ma mère. Nous montions sur la tour bien souvent, parce que mon frère y allait de son côté, et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin par une petite fente. Elle y restait des heures entières, pour y guetter 1 instant de voir cet enfant ; c'était sa seule attente, sa

seule occupation. Elle n'en savait que rarement des nouvelles, soit par les municipaux , soit par Tison, qui voyait quelquefois Simon '. Tisou, pour réparer sa conduite passée, se conduisait mieux , et dounait quelques nouvelles à mes parents. Quant à Simon, il maltraitait mon frère au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et d'autant plus qu'il pleurait d'être séparé de nous ; enfin il l'effraya tellement, que ce pauvre enfant n'osait plus verser de larmes. Ma tante engagea Tison, et ceux qui par pitié nous en donnaient des nouvelles, à cacher toutes ces horreurs à ma mère; elle en savait ou en soupçonnait bien assez. Le bruit courut qu'on avait vu mon frère sur le boulevard : la garde, mécontente de ne pas le voir , disait qu'il n'était plus au Temple. Hélas ! nous l'espérâmes un instant; mais la convention ordonna de le faire descendre au jardin, pour qu'il fût vu. Alors mon frère, qu'on n'avait pas encore eu le temps d'altérer tout à fait, se plaignit d'être séparé de ma mère, et demanda à voir la loi qui l'ordonnait; mais ou le fit taire. Les membres de la convention qui étaient venus pour s'assurer de la présence de mon frère montèrent cliez ma mère : elle leur porta plainte de la cruauté qu'on avait de lui ôter son fils ; ils répondirent qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure. Un nouveau procureur général vint aussi nous voir ; ses manières nous étonnèrent , malgré tout ce que nous avions appris à connaître depuis nos malheurs. Du moment que cet homme entrait, jusqu'à son départ, il ne faisait que jurer.

Le 2 août, à deux heures du matin, on vint nous éveiller pour lire à ma mère le décret de la convention qui ordonnait que,

' « Déjà LoaisXyu, arraché des bras de ce jeuue prince, que, par raffinement de la reine , avait été séquestré dans la d'outrage , il avait contraint de le servir partie de la tour que le roi avait occu- à table. Il le battait sans pitié, pée. Là, ce jeune prince, que quelques- «Un jour, dans un accès de rage, il uns des régicides appelaient le louve- prit un chenet, et, l'ayant levé sur lui , teau du Temple, était abandonné aux il le menaça de l'assommer. L'héritier de brutalités d'un monstre nommé Simon , tant de rois n'entendait à chaque instant autrefois cordonnier, ivrogne, joueur, que des mots grossiers et des chansons débauché. L'âge, l'innocence, l'infor- obscènes. « Capet, lui dit un jour Simon, tune, la figure céleste, la langueur et « si ces Vendéens te délivraient, que fêle» larmes de l'enfant royal, rien ne « rais-tu ? —Je vous pardonnerais, » lui pouvait attendrir ce gardien féroce. Un répondit le jeune roi. n (Hué, Dernièreu jour, étant ivre, peu s'en fallut qu'il années de Louis X V I .) n'arrachât d'un coup de serviette l'œil i*"s, jj.

SUR LE TEMPLE. lôS

sur la réquisition du procureur de la commune, elle serait conduite à la Conciergerie pour qu'on lui fit son procès. Elle entendit la lecture de ce décret sans s'émouvoir, et sans leur dire une seule parole. Ma tante et moi, nous demandâmes de suite à suivre ma mère ; mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent point ; elle fut même obligée de s'habiller devant eux. Ils lui demandèrent ses poches, qu'elle donna; ils les fouillèrent, et prirent tout ce qu'il y avait dedans, quoique cela ne fût pas du tout important. Ils en firent un paquet, qu'ils dirent qu'ils enverraient au tribunal révolutionnaire, où il serait ouvert devant elle. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un flacon, dans la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Ma mère, après m'avoir tendrement embrassée et recommandé de prendre courage, d'avoir bien soin de ma tante, et de lui obéir comme à une seconde mère, me renouvela les mêmes instructions que mon père; puis, se jetant dans les bras de ma tante, elle lui recommanda ses enfants. Je ne lui répondis rien, tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière fois ; ma tante lui dit quelques mots bien bas. Alors ma mère partit sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne l'abandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la tour, parce que les municipaux y firent un procès-verbal pour décharger le concierge de sa personne. En sortant, elle se frappa la tête au guichet, ne pensant pas à se baisser. On lui demanda si elle s'était fait du mal : « Oh ! non, ditelle ; rien à présent ne peut me faire du mal. » Elle monta en voiture avec un municipal et deux gendarmes. Arrivée à la Conciergerie, on la mit dans la chambre la plus sale, la plus humide et la plus malsaine de toute la maison. Elle était gardée à vue par un gendarme , qui ne la quittait ni jour ni nuit. Ma tante et moi nous étions inconsolables, et nous passâmes bien des jours et des nuits dans les larmes. On avait cependant assuré ma tante, lorsque ma mère était partie, qu'il ne lui arriverait rien.

Cétait une grande consolation pour moi de n'être pas séparée de ma tante, que j'aimais tant; mais, hélas! tout changea encore, et je l'ai perdue aussi 1

Le lendemain du départ de ma mère, ma tante demanda instamment, eu sou nom et au mien, d'être réunies à elle; mais elle ne put l'obtenir, et pas même de savoir de ses nouvelles. Comme ma mère, qui n'avait jamais bu que de l'eau , ne pouvait pas supporter celle de la Seine parce qu'elle lui faisait du mal, nous priâmes les municipaux de lui faire porter de l'eau de Villed'Avray, qui passait tous les jours au Temple: ils y consentirent, et prirent un arrêté en conséquence; mais il arriva un autre de leurs collègues qui s'y opposa. Peu de jours après, ma mère, pour avoir de nos nouvelles, essaya d'envoyer demander quelque chose qui lui était utile , et entre autres son tricot , parce qu'elle avait entrepris de faire une paire de bas pour mon frère. Nous le lui envoyâmes, ainsi que tout ce que nous trouvâmes de soie et de laine, car nous savions combien elle aimait à s'occuper : elle avait toujours eu autrefois l'habitude de travailler sans cesse, excepté aux heures de représentation. Aussi avait-elle fait une énorme quantité de meubles, et même un tapis et une infinité de gros tricot de laine de toutes les espèces. Nous rassemblâmes donc tout ce que nous pûmes; mais nous apprîmes depuis qu'on ne lui avait rien remis, dans la crainte, disait-on, qu'elle ne se fit mal avec les aiguilles. Nous savions quelquefois des nouvelles de mon frère par les municipaux; mais cela ne dura point. •Nous l'entendions tous les jours chanter, avec Simon, la Carmagnole, l'air des Marseillais , et mille autres horreurs '. Simon lui mit le bonnet rouge et une carmagnole sur le corps ; il le faisait chanter aux fenêtres pour être entendu par la garde, et lui apprenait à prononcer des jurements affreux contre Dieu^, sa famille, et les aristocrates. Ma mère, heureusement, n'a pas entendu toutes ces horreurs : oh! mon Dieu, quel mal cela lui aurait fait! Avant son départ , on était venu chercher les habits de mon frère; elle avait dit qu'elle espérait qu'il ne quitterait pas

' L'arrêté suivant de la commune mon- par état il n'aimait point à entendre des tre que ce traitement indignait ceux chansons indécentes , et qu'il avait témême qui semblaient dévoués aux opi- moigné son déplaisir au citoyen Simon, nions du moment. qui s'était souvent permis d'en répéter „ .. o vv -x j , lo-roQ de semblables devant le petit Capet, Registre n- XX, suite de la page 12,798. ^^^^^j .^ ^^^^.^ ^^^i^^ ^^.^^ ,,„„„it

€ I^breiif , présent k la séance, prend uneéducation plnsconforme aux bonnes la parole pour se disculper; il dit que mœurs. »

SUR LP TEMPLE. loo

le deuil; mais la première chose que fit Simon fut de lui ôter son habit noir. I.e changement de vie et les mauvais traitements rendirent mon frère malade vers la fin d'août. Simon le faisait manger horriblement, et boire de force beaucoup de vin, qu'il détestait. Tout cela lui donna bientôt la fièvre; il prit une médecine qui réussit mal, et sa santé se dérangea tout à fait. Il était extrêmement engraissé , sans prendre de croissance. Simon le menait cependant encore prendre l'air sur !a tour.

Au commencement de septembre , j'eus une indisposition qui n'avait d'autre cause que mon inquiétude sur le sort de ma mère. Je n'entendais pas le tambour sans craindre un nouveau 2 septembre. INous montionssurlatour tous les jours. Les municipaux faisaient exactement la visite trois fois par jour; mais leur sévérité n'empêchait pas que nous ne sussions des nouvelles du dehors, et particulièrement de ma mère, qui était ce qui nous intéressait le plus. Malgré leurs efforts, nous avons toujours trouvé quelques bonnes âmes à qui nous inspirions de l'intérêt. Psous apprîmes qu'on accusait ma mère d'avoir eu des correspondances au dehors. Aussitôt nous jetâmes nos écritures, nos crayons, et tout ce que nous conservions encore, craignant qu'on nous fît déshabiller devant la femme de Simon, et que les choses que nous avions ne compromissent ma mère; car nous avions toujours conservé de l'encre, du papier, des plumes et des crayons , malgré les fouilles les plus exactes dans nos chambres et dans nos meubles. Nous sûmes aussi que ma mère avait pu se sauver , et que la femme du concierge était sensible , et en avait un grand soin '.

Les municipaux vinrent nous demander du linge pour ma mère , mais sans vouloir nous donner des nouvelles de sa santé. On nous ôta les morceaux de tapisserie qu'elle avait faits, et ceux auxquels nous travaillions, sous le prétexte qu'il pouvait y avoir dans ces ouvrages des caractères mystérieux et une manière particulière d'écrire.

Le 21 septembre, à une heure du matin, Hébert arriva avec plusieurs municipaux pour exécuter un arrêté de la commune»

' La femme Richard.

qui portait que nous serions resserrées beaucoup plus que nouS ne l'avions été jusque-là; que nous n'aurions plus qu'une chambre; que ïisou, qui faisait encore le gros ouvrage, serait mis en prison dans la tourelle; que nous serions réduites au simple nécessaire; que nous aurions un tour à notre porte d'entrée , par lequel on ferait passer nos aliments' ; et qu'enfin , excepté le porteur d'eau et de bois, personne n'entrerait dans notre chambre. Le tour à la porte n'eut pas lieu ; et les municipaux continuèrent d'entrer trois fois par jour pour faire soigneusement la visite des barreaux des fenêtres, des armoires et des commodes. Nous faisions nous-mêmes nos lits , et nous fûmes obligées de balayer la chambre , chose qui durait longtemps, par le peu d'habitude que nous en avions dans le commencement. Nous n'eûmes plus personne pour nous servir. Hébert dit à ma tante que, dans la république française, l'égalité était la première des lois; et que, dans les prisons , les autres détenus n'ayant personne pour les servir, il allait nous ôter Tison.

Pour nous traiter avec plus de dureté, on nous priva de tout ce qui nous était commode; par exemple, du fauteuil dont se servait ma tante , et de mille autres choses : nous ne pûmes pas même avoir ce qui était nécessaire. Quand nos repas arrivaient , on fermait brusquement la porte, pour que nous ne vissions pas ceux qui nous les apportaient. Nous ne pûmes plus savoir aucune nouvelle, si ce n'est par les colporteurs, mais indistinctement , quoique nous écoutassions bien. On nous défendit de monter sur la tour, et on nous ôla nos grands draps, de peur que, malgré les barreaux, nous ne descendissions par les fenêtres ; c'était là le prétexte. On nous rendit des draps sales et gros.

' Tiirgy, dans ses fragments histori- mirent de la soupe avec un morceau de

ques, montre comment les augustes bœuf, et à côté un morceau de gros pain :

captives étaient traitées dans leurs repas, ils leur remirent une cuillère d'étain ,

Voici ce qu'il raconte : une fourchette de fer, et un couteau à

« Ce jour-là, les commissaires du Tem- manche de bois noir; puis une bouteille

pie nous firent monter le dîner de ma- de vin de cabaret. Les commissaires se

dame Royale comme à l'ordinaire, mais firent ensuite servir le dîner préparé

ils ne voulurent pas qu'on dressât leur pour les augustes prisonnières. » table. Ils donnèrent à chacune des prin- F>. B-

ees«es une assiette, dans laquelle ils

Je crois que c'est dans ce moment-là qu'a commencé le procès de la reine. J'ai appris , depuis sa mort , qu'on avait voulu la sauver de la Conciergerie, et que, par malheur, le projet n'avait pas réussi». On m'a assuré que les gendarmes qui la gardaient, et la femme du concierge, avaient été gagnés par quelqu'un de nos amis; qu'elle avait vu plusieurs personnes bien dévouées dans sa prison , entre autres un prêtre qui lui avait administré les sacrements , qu'elle avait reçus avec une grande piété. L'occasion de se sauver manqua une fois, parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde, et que par erreur elle parla à la première. Une autre fois elle était hors de sa chambre, et avait déjà passé le corridor, quand un gendarme s'opposa à son départ , quoiqu'il fut gagné, et l'obligea à rentrer chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise. Beaucoup de monde s'intéressait à ma mère: en effet, à moins d'être de ces monstres de la plus vile espèce, comme, hélas! il s'en est trouvé, il était impossible de l'approcher et de la voir quelques instants sans être pénétré de respect, tant sa bonté tempérait ce que la dignité de son maintien avait d'imposant. Nous ne connûmes aucun de ces détails dans le temps; nous sûmes seulement que ma mère avait vu un chevalier de Saint-Louis qui lui avait donné un œillet dans lequel était un billet ; mais comme nous fûmes resserrées , nous ne pûmes pas en connaître la suite * .

Tous les jours nous étions visitées et fouillées par les municipaux; le 4 septembre, ils arrivèrent à quatre heures du matin pour faire une visite complète , et ôter l'argenterie et la porcelaine. Us emportèrent ce qu'il en restait chez nous; et, n'ayant pu en trouver le compte, ils eurent l'indignité de nous accuser d'en avoir volé , tandis que c'étaient leurs collègues qui l'avaient cachée. Us trouvèrent derrière les tiroirs de la commode de ma tante un rouleau de louis; ils s'en emparèrent sur-lechamp avec une avidité extraordinaire. Us interrogèrent soigneusement ma tante, pour savoir qui lui avait donné cet or, depuis quand elle l'avait, et pour qui elle l'avait conservé. Elle répondit que c'était

' Nous plaçons dans les Eclaircissements ( R) les détails très-intéressants que donne M. Uuë sur la tentative de M. de Rougeville. F«. B.

'■> C'était M. de Rougeville.

madame la princesse de Lamballe qui le lui avait donné après le 10 aoiU, et que, maigre les fouilles, elle l'avait toujours conservé. Ils lui demandèrent encore qui lavait donné à madame de Lamballe; ma tante dit qu'elle n>n savait rien. Effectivement, les femmes de madame la princesse de Lamballe avaient trouvé moyen de lui faire passer de l'argent au Temple , et elle l'avait partagé avec mes parents. Ils m'interrogèrent aussi, me demandèrent mon nom , connne s'ils ne le savaient pas , et me firent signer le procès-verbal.

Le 8 octobre à midi , comme nous étions occupées à faire nos chambres et à nous habiller, arrivèrent Pache, Chaumctte et David , membres de la convention , avec plusieurs municipaux. Ma tante n'ouvrit que quand elle fut habillée. Pache, se tournant vers moi , me pria de descendre. IMa tante voulut me suivre , on le lui refusa. Elle demanda si je remonterais; Chaumette l'en assura, en disant : fous pouvez compter sur la parole d'un bon républicain; elle remontera. J'embrassai ma tante, qui était toute tremblante , et je descendis, .l'étais très-embarrassée : c'était la première fois que je me trouvais seule avec des honmies ; j'ignorais ce qu'ils me voulaient; mais je me recommandai à Dieu. Chaumette, dans l'escalier, voulut me faire des politesses ; je ne lui répondis p;is. Arrivée chez mon frère, je l'embrassai tendrement ; mais on l'arracha de mes bras, en médisant de passer dans l'autre chambre. Chaumette me fit asseoir; il se plaça en face de moi. Un municipal prit la plume , et Chaumette me demanda mon nom. Ce fut alors Hébert qui m'interrogea; il commença ainsi : « Dites la vérité. Cela ne regarde ni vous ni vos p.irents. — Cela ne regarde pas ma mcre.^ — Non , mais des personnes qui n'ont pas fait leur devoir. Connaissez-vous les citoyens Toulan , Lepître , Breno, Brugnot, Merle , INÏichonis ? — Non. — Comment , vous ne les connaissez pas ? — Non, monsieur. — Cela est faux, surtout pour Toulan. ce petit jeune homme qui venait souvent pour le service du Temple. — Je n€ le connais pas plus que les auti'es. — Vous souvenez-vous d'un jour oiî vous êtes restée seule dans la tourelle avec votre frère .^ — Oui. — Vos parents vous y avaient envoyés pour parler plus à leur aise avec ces gens-là. — Non , monsieur; mais pour

nous accoutumer au froid. — Que fîtes-vous dans cette tourelle ? — Nous parlions , nous jouious. — Et , en sortant , vous êtesvous aperçue de ce qu'ils portaient à vos parents ? — Je ne m'en suis pas aperçue. » Chaumette m'interrogea ensuite sur mille vilaines choses dont on accusait ma mère et matante. .Te fus atterrée par une telle horreur, et si indignée, que, malgré toute la peur que j'éprouvais, je ne pus m'empécher de dire que c'était une infamie. Malgré mes larmes, ils insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises; mais ce que je comprenais était si horrible, que je pleurais d'indignation. Il m'interrogea ensuite sur Varennes, et me fît beaucoup de questions auxquelles je répondis le mieux que je pus, sans compromettre personne. J'avais toujours entendu dire à mes parents qu'il valait mieux mourir que de compromettre qui que ce soit. Enfin, mon interrogatoire finit à trois heures : il avait commencé à midi. .Te demandai avec chaleur à Chaumette à être réunie à ma mère , lui disant avec vérité que je l'avais demandé plus de mille fois à ma tante. « Je n'y puis rien, me dit-il. — Quoi! monsieur, vous ne pouvez pas l'obtenir du conseil général.^ — Je n'y ai aucune autorité. » Il me fit ensuite reconduire chez moi par trois municipaux , en me recommandant de ne rien dire à ma tante, qu'on allait aussi faire descendre. En arrivant, je me jetai dans ses bras ; mais on nous sépara, et on lui dit de descendre. On lui fit les mêmes questions qu'à moi sur les personnes qu'on m'avait nommées. Elle dit qu'elle connaissait de nom et de visage les municipaux et autres qu'on lui nommait, mais que nous n'avions eu aucun rapport avec eux. Elle nia toutes correspondances au dehors, et répondit avec encore plus de mépris aux vilaines choses sur lesquelles on l'interrogea. Elle remonta à quatre heures. Son interrogatoire n'avait duré qu'une heure , et le mien trois : c'est que les députés virent qu'ils ne pouvaient pas l'intimider, comme ils avaient espéré faire d'une personne de mon âge; mais la vie que je menais depuis quatre ans, et l'exemple de mes parents, m'avaient donné plus de force d'âme.

Chaumette nous avait assuré que cela ne regardait ni ma mère ni nous, et qu'on ne la jugerait pas. Hélas! il nous avait

trompées , car on l'interrogea et la jugea peu de temps après. Je ne connais pas bien les circonstances de son procès, que nous avions ignoré ainsi que sa mort; je dirai seulement ce que j'en ai pu découvrir depuis. Elle eut deux défenseurs, MM. Ducoudray et Chauveau-Lagarde. On fit paraître devant elle beaucoup de personnes , parmi lesquelles , hélas ! il s'en trouvait plusieurs bien estimables, et d'autres qui ne l'étaient pas. Simon et Matthieu, guichetier du Temple, y comparurent. Je pense à ce qu'a dû souffrir ma mère, quand elle a vu paraître ceux qu'elle savait nous approcher. On fit venir au tribunal le médecin Brunier. On lui demanda s'il connaissait ma mère. « Oui. — Depuis quand? — Depuis 1788, que la reine m'a confié la santé de ses enfants. — Quand vous alliez au Temple , avezvous procuré aux détenus des correspondances au dehors ? — Non.» Ma mère reprit alors : Le médecin Brunier, comme vous le savez, n'est Jamais venu au Temple qu'accompagné d'un municipal, et ne nous a parlé qu'en sa présence. Enfin , chose inouïe! l'interrogatoire de ma mère avait duré trois jours et trois nuits sans discontinuer. On lui parla de toutes les choses indignes sur lesquelles Chaumette nous avait interrogées , et dont l'idée même ne peut venir qu'à de pareilles gens, fen appelle à toutes les mères! est la réponse qu'elle fit à cette infâme accusation. Le peuple eu fut attendri. Les juges effrayés, craignant que sa fermeté, sa dignité et son courage n'inspirassent de l'intérêt, se hâtèrent de la condamner à mort. Ma mère entendit cette sentence avec beaucoup de calme. On lui donna un prêtre jureur pour ses derniers moments. Quelque chose qu'il lui dit, après l'avoir refusé avec douceur, elle ne l'écouta plus, et ne voulut pas se servir de son ministère. Elle se mit à genoux , pria Dieu toute seule pendant longtemps , toussa un peu , se coucha ensuite, et dormit quelques heures. Le lendemain, sachant que le curé de Sainte-Marguerite était en prison en face d'elle, elle s'approcha de sa fenêtre, regarda la sienne, et se mit à genoux. On m'a dit qu'il lui avait donné l'absolution ou sa bénédiction. Enfin , ayant fait le sacrifice de sa vie , elle alla à la mort avec courage, au milieu des jurements qu'un malheureux peuple égaré proférait contre elle. Son courage ne l'abandonna

pas sur la charrette, ni sur l'échafaud. Elle en montra autant à sa mort que pendant sa vie.

Ainsi mourut, le 16 octobre 1793 , Marie- Antoinette- Jeanne- Josèphe de Lorraine, fille d'un empereur et femme d'un roi de France. Elle était âgée de trente- sept ans et onze mois , et avait été vingt-trois ans en France. Elle mourut huit mois après son mari, Louis XVI '.

Nous ignorions , ma tante et moi , la mort de ma mère , quoique nous eussions entendu crier sa condamnation par un colporteur: l'espérance , si naturelle aux malheureux , nous lit penser qu'on l'avait sauvée.

Nous nous refusions à croire à un abandon général : au reste, je ne sais pas encore comment les choses se sont passées au dehors, ni si moi-même je sortirai jamais de cette prison, quoiqu'on m'en donne l'espérance.

Il y avait des instants où , malgré notre espoir dans les puissances, nous avions de vives inquiétudes pour ma mère, en voyant la rage de ce malheureux peuple contre nous tous. Je suis restée dans ce cruel doute pendant un an et demi : alors seulement j'ai appris mon malheur, et la mort de ma respectable mère.

Nous apprîmes par les colporteurs la mort du duc d'Orléans : ce fut la seule nouvelle qui nous parvint durant l'hiver. Cependant les fouilles recommencèrent , et l'on nous traita avec beaucoup de dureté. Ma tante, qui, depuis la révolution, avait un cautère au bras , eut beaucoup de peine d'obtenir ce qui était nécessaire pour le soigner; on le lui refusa longtemps : enfin, un jour, un municipal remontra l'inhumanité de ce procédé, et envoya chercher de l'onguent. On me priva aussi des moyens de faire des jus d'herbes, que ma tante me faisait prendre le matin pour ma santé. N'ayant plus de poisson, elle demanda des œufs ou d'autres plats pour les jours maigres; on les lui refusa, en disant que, pour l'égalité, il n'y avait pas de différence dans les jours ;

' ' Récit exact des derniers moments de à la Conciergerie , vivement touchée de

captivité de la reine , depuis le 11 sep- ses maux, montra, pour les adoucir,

tembre 1793 jusqu'au 16 octobre sui- autant de sensibilité que de courage. Ou

tant ; par la dame Bault , veuve de son trouvera parmi les pièces historiques (S)

derniet concierge. Tel est le titre d'un ces détails, qui réunissent le double mé-

petit écrit que fit paraître, en 1817, une rite de l'intérêt et de la vérité,

femme qui, pendant le séjour de la reine K* B.

qu'il n'y avait plus de semaines , mais des décades. On nous apporta un nouvel alnianach; nous n'y regardâmes pas. Un autre jour que ma tante demanda encore du maigre , on lui répondit: « Mais, citoyenne, tu ne sais donc pas ce qui se passe ? il n'y a plus que des sots qui croient à tout cela. » Elle ne fit plus aucune demande. On continua les fouilles, particulièrement au mois de novembre. Il fut ordonné de nous fouiller tous les jours trois fois. Il y en eut une qui dura depuis quatre heures jusqu'à huit heures et demie du soir. Les quatre municipaux qui la firent étaient tout à fait ivres. On ne peut se faire une idée de leurs propos, de leurs injures, de leurs jurements, pendant quatre heures. Ils nous emportèrent des bagatelles, comme nos chapeaux , des cartes avec des rois , et des livres où il y avait des armes ' : cependant ils laissèrent les livres de religion, après avoir proféré mille impuretés et mille sottises. Simon nous accusa de faire de faux assignats, et d'avoir des correspondances au dehors. Il prétendait que nous avionscommuniqué avec mon père pendant son procès. Il en fit la déclaration au nom de mon pauvre petit frère, qu'il avait forcé de signer. Le bruit qu'il disait être celui de la fausse monnaie qu'il nous accusait de faire , ma tante et moi, était celui de notre tric-trac, parce que, voulant me distraire un peu, elleeutlabontéde m'apprendrecejeu. Nous y jouions le soir pendant l'hiver, qui se passa assez tranquillement, malgré les inquisitions, les visites, et les fouilles. On nous donna du bois, qu'on nous avait d'abord refusé.

Le 19 janvier, nous entendîmes chez mon frère un grand bruit

• Kn même temps on refusait aux administrateur du dépôt qu'il a fait, et

princesses la consolation d'obtenir les arrête qu'il sera donné un autre dé en

objets même les moins importants. On cuivre ou en ivoire, et que le dé d'or

en jugera par ces deux arrêtés de la sera vendu au profit des indigents. »

commune

Séance du 8 germinal an 2.

lixtrait du registre des délibérations du « j^e secrétaire greffier annonce au

conseil général, n° XXIV, page 13,857. conseil qu'eu exécution d'un de ses

Séance du 24 pluviôse an 2.

précédents arrêtés, il a aclicté deux dés en ivoire pour les prisonniers du

c Un administrateur de police, deser- Temple; il ajoute que demain il portera

vice hier, dépose sur le bureau un dé à la Monnaie le dé d'or, pour le prix

d'or qui lui a été remis par Klisabctli , eu être distribué par les ordres du con-

pour en recevoir un autre de telle na- seil.

ture qu'il plaise au conseil, en observant « Le conseil général donne acte au se»

que celui qu'elle remet est percé. crétaire greffier delà déclaration. »

« Le conseil donne acte au citoyea F*. B,

qui nous fit conjecturer qu'il s'en allait du Temple ; et nous en fûmes convaincues quand , regardant par le trou de la serrure, nous vîmes emporter des paquets. Les jours d'après nous entendîmes ouvrir la porte et marcher dans la chambre , et nous restâmes toujours persuadées qu'il était parti. Nous crûmes qu'on avait mis en bas quelque personnage considérable ; mais j'ai su depuis que c'était Simon qui était parti : forcé d'opter entre la place de municipal et celle de gardien de mon frère, il avait préféré la première. J'ai su aussi qu'on avait eu la cruauté de laisser mon pauvre frère seul ; barbarie inouïe, et qui n'a sûrement jamais eu d'exemple, d'abandonner ainsi un malheureux enfant de huit ans, déjà malade, et de le tenir enfermé dans sa chambre sous clef et verrous , sans autre secours qu'une mauvaise sonnette qu'il ne tirait jamais , tant il avait frayeur des gens qu'il aurait appelés, et aimant mieux manquer de tout que de demander la moindre chose à ses persécuteurs. Il était dans un lit qu'on n'avail pas remué pendant plus de six mois, et qu'il n'avait plus la force de faire; les puces et les punaises le couvraient, son linge et sa personne en étaient pleins. On ne l'a pas changé de chemise et de bas pendant plus d'un an; ses ordures restaient aussi dans sa chambre; jamais personne ne les a emportées pendant tout ce temps. Sa fenêtre, fermée au cadenas avec des barreaux, n'était jamais ouverte ; et l'on ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte. Il est vrai que mon frère se négligeait : il aurait pu a voir un peu plus de soin de sa personne, et se laver au moins, |)uisqu on lui mettait une cruche d'eau; mais ce malheureux enfant mourait de peur; il ne demandait jamais rien, tant Simon et les autres gardiens le faisaient trembler. Il passait la journée à ne rien faire : on ne lui donnait point de lumière; cet état faisait beaucoup de mal à son moral et à son physique. Il n'est pas étonnant qu'il soit tombé dans un marasme effrayant : le temps qu'il a été en bonne santé et qu'il a résisté à tant de cruautés prouve sa forte constitution.

On nous tutoya beaucoup pendant l'hiver: nous méprisions toutes les vexations; mais ce dernier degré de grossièreté faisait toujours rougir ma tante et moi.

Elle fit son carême entier, quoique privée d'aliments maigres;

elle ne déjeunait pas ; elle prenait à dîner une écuelle de café au lait ( c'était son déjeuner qu'elle gardait ) , et le soir elle ne mangeait que du pain '. Elle m'ordonnait de manger ce qu'on m'apportait , n'ayant pas l'âge porté pour faire abstinence; mais pour elle, rien n'était plus édifiant: depuis le temps où on lui avait refusé du maigre, elle n'avait pas pour cela interrompu les devoirs prescrits par la religion. Au commencement du printemps ou nous ôta la chandelle , et nous nous couchions lorsqu'on n'y voyait plus.

Jusqu'au 9 mai , il ne se passa rien de remarquable. Ce jour-là , au moment où nous allions nous mettre au lit, on ouvrit les verrous et on vint frapper à notre porte. Ma tante dit qu'elle passait sa robe; on lui répondit que cela ne pouvait pas être si long, et on frappa si fort qu'on pensa enfoncer la porte. Elle ouvrit quand elle fut habillée. Onlui dit : « Citoyenne, veux-tu bien descendre ? — Et ma nièce? — On s'en occupera après. » Ma tante m'embrassa , et me dit de me calmer ; qu'elle allait remonter. « Non , citoyenne, lu ne remonteras pas, lui dit-on; prends ton bonnet, et descends. » On l'accabla alors d'injures et de grossièretés ; elle les souffrit avec patience, prit son bonnet, m'embrassa encore , et me dit d'avoir du courage et de la fermeté, d'espérer toujours en Dieu , de me servir des bons principes de religion que mes parents m'avaient donnés , et de ne point manquer aux dernières

> Cet arrêté de la commune achèvera qu'aucun officier de aanté n'ayant or-

de faire connaître les privations qu'on donné les bouillons mentionnés ci-des-

s'étudiait à imposer aux deux prin- sus, et la fille Capet et sa tante jouissant

cesses. d'une santé parfaite, ainsi que s'en est

assuré le conseil cejourd'hui ;

Registre n" XXlll , page 13,825. , Considérant que ce ne peut être

Séance du 19 pluviôse an 2. <!"« P" "°.« espèce d'habitude , et sans aucun besoin , que lusage de ces bouil-

« Le conseil du Temple fait part que Ions a été conservé, et qu'il est en même

le citoyen Langlois a apporté une bou- temps de l'intérêtde la république, ainsi

teille, du contenu d'environ un demi- que du devoir des magistrats, d'arrêter

setier, scellée d'un cachet formé de plu- toute espèce d'abus à l'instant qu'ils

sieurs lettres que nous n'avons pu dis- viennent à leur connaissance ;

tinguer, et sur laquelle était une in- « Arrête qu'à compter de ce jour l'u-

scription portant ces mots : t Bouillon sage de tout remède par qui que ce soit

pour Marie-Thérèse, t Ayant interpellé cessera, jusqu'à ce qu'il en ait été référé

ledit Langlois de dire de quel ordre il au conseil général de lacommune, pour

apportait ces bouillons , a dit que, de- être statué par lui définitivement ce

puis environ quatre à cinq mois, il qu'il appartiendra,

avait toujours continué d'en apporter « I,c conseil adopte l'arrêté du con-

sans empêchement. seil du Temple dans tout son contenu. »

f Le conseil du Temple , considérant F», B.

recommandations de mon père et de ma mère. Elle sortit : arrivée en bas, on lui demanda ses poches, où il n'y avait rien; cela dura longtemps, parce que les municipaux firent un procès-verbal pour se décharger de sa personne. Enfin, après mille injures, elle partit avec l'huissier du tribunal, monta dans un fiacre, et arriva à la Conciergerie, où elle passa la nuit. Le lendemain, on lui fit trois questions : « Ton nom? — Elisabeth de France. — Où étaistu le 10 août? — Au château des Tuileries, auprès du roi mon frère. — Qu'as-tu fait de tes diamants? — Je ne sais pas. Au reste, toutes ces questions sont inutiles : vous voulez ma mort; j'aijait à Dieu le sacrifice de ma vie , et je suis prête à mourir: heureuse d'aller rejoindre mes respectables parents, que j'ai tant aimés sur la terre ! On la condamna à mort. »

Elle se fit conduire dans la chambre de ceux qui devaient périr avec elle : elle les exhorta tous à la mort avec une présence d'esprit, une élévation et une onction qui les fortifia tous. Sur la charrette elle eut toujours le même calme, et encouragea les femmes qui étaient avec elle. Arrivée au pied de l'échafaud, on eut la cruauté de la faire périr la dernière. Toutes les femmes , en descendant de la charrette, lui demandèrent la permission de l'embrasser ; ce qu'elle fit en les encourageant avec sa bonté ordinaire. Ses forces ne l'abandonnèrent pas jusqu'au dernier moment , qu'elle souffrit avec une résignation toute pleine de religion.

Son âme fut séparée de son corps, pour aller jouir du bonheur dans le sein d'un Dieu qu'elle avait beaucoup aimé.

Marie-Philippine-Élisabeth-Hélène, sceurduroi Louis XVI, mourut le 10 mai 1794, âgée de trente ans, après avoir toujours été un modèle de vertus. Depuis l'âge de quinze ans elle s'était donnée à Dieu , et ne songeait qu'à son salut. Depuis 1790 , que j'ai été plus en état de l'apprécier, je n'ai vu en elle que religion , amour de Dieu, horreur du péché, douceur, piété, modestie, et grand attachement à sa famille, pour qui elle a sacrifié sa vie , n'ayant jamais voulu quitter le roi et la reine. Enfin ce fut une princesse digne du sang dont elle sortait. Je n'en puis dire assez de bien pour les bontés qu'elle a eues pour moi , et qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda et me soigna comme sa fiUe , et

moi je l'honorai comme une seconde mère, je lui en ai voué tous les sentiments. On disait que nous nous ressemblions beaucoup de Kgure ; je sens que j'ai de son caractère: puissé-je avoir toutes ses vertus , et l'aller rejoindre un jour , ainsi que mon père et ma mère, dans le sein de Dieu , où je ne doute pas qu'ils ne jouissent du prix d'une mort qui leur a été si méritoire!

Je restai dans une grande désolation quand je me vis séparée de ma tante; je ne savais ce qu'elle était devenue, et on ne voulut pas me le dire. Je passai une bien cruelle nuit; et cependant , quoique je fusse très-inquiète sur son sort, j'étais loin de croire que j'allais la perdre dans quelques heures. Quelquefois je me persuadais qu'on la conduisait hors de France; mais quand je me rappelais la manière dont on l'avait emmenée, toutes mes craintes renaissaient. Le lendemain, je demandai aux municipaux ce qu'elle était devenue : ils me dirent qu'elle avait été prendre l'air. Je renouvelai la demande d'être réunie à ma mère , puisque j'étais séparée de ma tante ; ils me répondirent qu'ils en parleraient. On vint ensuite m'apporter la clef de l'arnjoire où était le linge de ma tante; je demandai de le lui faire passer, parce qu'elle n'en avait point : on me dit qu'on ne le pouvait pas. Voyant que lorsque je demandais aux municipaux d étre réunie à ma mère et de savoir des nouvelles de ma tante, ils me répondaient toujours qu'ils en parleraient, et me souvenant que ma tante m'avait dit que si jamais je restais seule , mon devoir était de demander une femme, je le fis pour lui obéir, mais avec répugnance , bien sûre d'être refusée, ou de n'obtenir que quelque vilaine femme. En effet, quand je fis cette demande aux municipaux, ils me dirent que je n'en avais pas besoin. Ils redoublèrent de sévérité pour moi , et m'ôtèrent les couteaux qui m'avaient été rendus, en me disant : « Citoyenne, dis-nous donc, as-tu beaucoup de couteaux? — Non, messieurs; deux seulement. — Et dans ta toilette tu n'en as pas , ni des ciseaux.^ — Non, messieurs. » Une autre fois ils m'ôtèrent le briquet; ayant trouvé le poêle chaud, ils me dirent : « Peut-on savoir pourquoi tu as fait du feu ? — Pour mettre mes pieds dans l'eau. — Avec quoi as-tu allumé le feu? — Avec le briquet. — Qui te l'a donné? — Je ne sais pas. — Provisoirement nous al-

SLR LE lEMPLE.. 167

Ions te l'ôter; c*est pour ta santé, de peuif que tu ne t'endormes et ne te brûles auprès du feu. Tu n'as pas autre chose? — Non, messieurs. '> Les visites et de pareilles scènes se renouvelaient souvent ; mais , excepté lorsque j'étais interrogée positivement, je ne parlais jamais, ni à ceux qui m'apportaient à manger. Il vint un jour un homme, je crois que c'était Robespierre; les municipaux avaient beaucoup de respect pour lui ; Sa visite fut un secret pour les gens de la tour, qui ne surent pas qui il était, ou qui ne voulurent pas me le dire. Il me regarda insolemment . jeta les yeux sur les livres, et, après avoir cherché avec les municipaux , il s'en alla. Les gardes étaient souvent ivres ; cependant ils nous laissèrent tranquilles , mon frère et moi , dans nos appartements , jusqu'au 9 thermidor.

Mon frère croupissait toujours dans la malpropreté; on n'entrait chez lui qu'aux heures des repas ; on n'avait aucune pitié de ce malheureux enfant. Il ne se trouva qu*un seul garde dont les manières plus honnêtes m'engagèrent à lui recommander mon pauvre frère. Il osa parler de la dureté qu'on avait pour lui; mais il fut chassé le lendemain '. Pour moi, je ne demanda que le simple nécessaire ; souvent on me le refusait avec dureté. Mais au moins je me tenais propre, j'avais du savon et de l'eau. Je balayais la chambre tous les jours ; j'avais fini à neuf heures, que les gardes entraient pour m'apporter à déjeuner. Je n'avais pas de lumière ; mais dans les grands jours je souffrais moins de cette privation. On ne voulait plus me donner de livres : je n'en avais que de piété, et des voyages que j'avais lus mille fois; j'avais aussi un tricot, qui m'ennuyait beaucoup.

Tel était notre état quand le 9 thermidor arriva; j'entendis battre la générale et sonner le tocsin ; je fus très-inquiète. Les

' Un membre du conseil fut chassé de plaindre le sort du petit Capet , et

pour avoir plaint le sort du jeune faisait un releyé de la liste des membres

prince. Voici l'arrêté : du conseil qui étaient de garde au Ten:-

Extrait du registre XXIV , page 14,109. P^^ -^P'"^^ discussions , et sur la proposition de plusieurs membres, le conseil

Séance du 7 germinal an 2. arrête que le citoyen Cressend est exclu

« Un membre fait des inculpations du sein du conseil, et qu'il sera renvoyé

très-graves contre Cressend, de la sec- à la police sur-le-champ avec les pièces

tion de la Fraternité, membre du con- à l'appui , et que les scellés seront ap-

seil , préposé pour aller au Temple ; il posés sur ses papiers,

dit que le citoyen Cressend s'est permis Fs, B.

municipaux qui étaient au Temple ne bougèrent pas. Quand ou m'apporta à dîner, je n'osai demander ce qui se passait ; enOn , le 10 thermidor, à six heures au matin, j'entendis un bruit affreux au Temple; la garde criait aux armes , le tambour rappelait, les portes s'ouvraient et se fermaient. Tout ce tapage était occasionné par une visite des membres de l'assemblée nationale, qui venaient s'assurer si tout était tranquille. J'entendis les verrous de la porte de mon frère qu'on ouvrait; je me jetai hors de mon lit, et j'étais habillée quand les membres de la convention arrivèrent chez moi. Barras était du nombre; ils étaient en grand costume , ce qui m'étonna , n'étant pas accoutumée à les voir ainsi, et craignant toujours quelque chose. Barras me parla, m'appela par mon nom, et fut étonné de me trouver levée; on médit encore plusieurs choses, auxquelles je ne répondis pas. Ils partirent, et je les entendis haranguer les gardes sous les fenêtres, et leur recommander d'être fidèles à la convention nationale. Il s'éleva mille cris de Five la république! vive la conveniionl La garde fut doublée; les trois municipaux qui étaient au Temple y restèrent huit jours. A la fin du troisième jour, à neuf heures et demie , j'étais dans mon lit, n'ayant point de lumière, et ne dormant pas, tant j'avais d'inquiétude de ce qui se passait; on frappa à ma porte pour me montrer à Laurent , commissaire de la convention, chargé de garder mon frère et moi. Je me levai ; ces messieurs firent une grande visite en montrant tout à Laurent , puis ils s'en allèrent.

Le lendemain à dix heures, Laurent entra dans ma chambre; il me demanda avec politesse si je n'avais besoin de rien. Il entrait tous les jours trois fois chez moi, toujours avec honnêteté, et ne me tutoyait pas. Il ne fit jamais la visite des bureaux et commodes. La convention envoya, au bout de trois jours, une députation pour constater l'état de mon frère; elle en eut pitié, et ordonna qu'on le traitât mieux. Laurent fit descendre un lit qui était dans ma chambre , le sien était rempli de punaises ; il lui fit prendre des bains, et lui ôta la vermine dont il était couvert. Cependant on le laissa encore seul dans sa chambre. Je demandai bientôt à Laurent ce qui m'intéressait si vivement, c'est-à-dire des nouvelles de mes parents, dont j'ignorais la mort,

et d'être réunie à ma mère. Il me répondit avec un air trèspeiné que cela ne le regardait pas.

Le lendemain, vinrent des gens en écharpe, auxquels je fis les mêmes questions. Ils me répondirent aussi que cela ne les regardait pas , et qu'ils ne savaient pas pourquoi je demandais à n'être plus ici, parce qu^^ii leur paraissait que j'y étais très-bien. « Il est affreux, leur dis-je, d'être séparée de sa mère depuis plus d'un an, sans savoir de ses nouvelles, ainsi que de sa tante. — Vous n'êtes pas malade? — Non, monsieur; mais la plus cruelle maladie est celle du cœur. — Je vous dis que nous n'y pouvons rien : je vous conseille de prendre patience, et d'espérer en la justice et la bonté des Français. » Je ne répondis plus rien. Je fus exposée le lendemain par l'explosion de Grenelle, qui me fit grand'peur. Pendant tout ce temps-là , mon frère resta toujours seul. Laurent entrait chez lui trois fois par jour; mais, dans la crainte de se compromettre , il n'osait pas faire davantage, étant surveillé. Il avait plus de soin de moi; je n'ai eu qu'à me louer de ses manières pendant tout le temps qu'il a été de service. Il me demandait souvent si je n'avais besoin de rien, et me priait de lui dire ce que je voudrais, et de le sonner quand j'aurais besoin de quelque chose. Il me rendit un briquet et de la chandelle.

A la fin d'octobre, à une heure du matin, je dormais, lorsqu'on frappa à la porte ; je me levai à la hâte, et j'ouvris , toute tremblante de frayeur. Je vis deux hommes du comité avec Laurent; ils me regardèrent , et sortirent sans rien dire.

Au commencement de novembre arrivèrent des commissaires civils, c'est-à-dire un homme de chaque section , qui venait passer vingt- quatre heures au Temple pour constater l'existence de mon frère. Dans les premiers jours de ce mois , il arriva un autre commissaire nommé Gomier, pour rester avec Laurent. Il eut un soin extrême de mon frère. Depuis longtemps on avait laissé ce malheureux enfant sans lumière; il mourait de peur. Gomier obtint qu'il en eût à la fin du jour ; il passait même quelques heures auprès de lui, pour l'amuser. Il s'aperçut bientôt que les genoux et les poignets de mon frère étaient enflés; il crut qu'il allait se nouer : il en parla au comité , et de-

mauda qu'il descendît au jardin pour faire de l'exercice. Il le fit d'abord descendre de sa chambre dans le petit salon , ce qui plaisait beaucoup à mon frère, parce qu'il aimait à changer de lieu. Il reconnut bientôt les attentions de Gomier, en fut touché, et s'attacha à lui. Ce malheureux n'était accoutumé depuis longtemps qu'aux plus mauvais traitements ; car je crois qu'il n'y a pas d'exemple de recherches d'une telle barbarie envers un enfant. Le 19 décembre, le comité général vint au Temple, à cause de sa maladie. Cette députation vint aussi chez moi, mais on ne me dit rien. L'hiver se passa assez tranquillement. J'étais satisfaite de l'honnêteté de mes gardiens ; ils voulurent faire mon feu , et me donnèrent du bois à discrétion , ce qui me fit plaisir. Ils m'apportèrent aussi les livres que je demandais; Laurent m'en avait déjà procuré. Mon plus grand malheur était de ne pouvoir obtenir d'eux des nouvelles de ma mère et de ma tante -, je n'osais pas leur en demander de mes oncles et de mes grand'tantes, mais j'y pensais sans cesse.

Pendant l'hiver, mon frère eut quelques accès de fièvre; il était toujours auprès du feu. Laurent et Gomier l'engageaient à monter sur la tour pour prendre l'air ; mais il y était à peine, qu'il voulait redescendre; il ne voulait pas marcher, et encore moins monter. Sa maladie empirait, et ses genoux enflaient beaucoup.

Laurent s'en alla, et on mit à sa place Loine, brave homme, qui eut avec Gomier beaucoup de soin de mon frère '.

Au commencement du printemps , ils m'engagèrent à monter sur la tour, ceque jelîs. La maladie de mon frère empirait de jour en jour: ses forces diminuaient; son esprit même se ressentait de la dureté qu'on avait si longtemps exercée envers lui, et s'affaiblissait insensiblement. Le comité de sûreté générale envoya pour le soifjner le médecin Desault; il entreprit de le guérir, quoiqu'il reconnût que sa maladie était bien dangereuse. Desault

' ilaiinniid de la Meuse, dans une plus touchantes. Nous joignons aux

brochure réimprimée en 1820, a rendu Kclaircissemeuts (T) ce morceau, qui

compte d'une visite qu'il fit au Temple peint si bien la douloureuse situation

ver» les conimenrenu-ntsde 1795, comme du jeune prince , et la nol)]c résignation

commissaire nommé par le comité de de l'auguste orpheline,

sûreté générale. Ce chapitre de son ou- 1 . !> vrage renferme les particularités lec

mourut ; on lui donna pour successeurs Dumangin et le eliirurgien Pelletan. Ils ne conçurent aucune espérance. On lui fit prendre des médicaments, qu'il avala avec beaucoup de peine. Heureusement sa maladie ne le faisait pas beaucoup souffrir; c'était plutôt un abattement et un dépérissement que des douleurs vives. Il eut plusieurs crises fâcheuses; la fièvre le prit , ses forces diminuaient chaque jour, et il expira sans agonie.

Ainsi mourut, le 9 juin 1795, à trois heures après midi, Louis XVII, âgé de dix ans et deux mois. Les commissaires le pleurèrent amèrement, tant il s'était fait aimer d'eux par ses qualités aimables. Il avait eu beaucoup d'esprit : mais la prison et les horreurs dont il a été la victime l'avaient bien changé ; et même , s'il eût vécu , il est à craindre que son moral n'en eût été affecté.

Je ne crois pas qu'il ait été empoisonné, comme on l'a dit et comme on le dit encore : cela est faux , d'après le témoignage des médecins qui ont ouvert son corps , oIj ils n'ont pas trouvé le moindre vestige de poison. Les drogues qu'il avait prises dans sa dernière maladie ont été décomposées, et se sont trouvées saines. Le seul poison qui ait abrège ses jours, c'est la malpropreté, jointe aux horribles traitements, à la cruauté et aux duretés sans exemple qu'on a exercées envers lui.

Telles ont été la vie et la fin de mes vertueux parents pendant leur séjour au Temple et dans les autres prisons.

Fait à la tour du Temple.

FIN DES ilEMOIBES SUR LE TEMPLE.

L'heure fatale prescrite par les sections factieuses était passée , et le décret de la déchéance du roi n'avait pas été rendu. A minuit, le tocsin se fit entendre aux Cordeliers; en peu d'instants il sonna dans tout Paris. On battit la générale dans tous les quartiers; le bruit du canon se mêlait, par intervalles, à celui des tambours. Les séditieux se rassemblèrent dans les sections ; les troupes de brigands accouraient de tous cotés. Des assassins, armés de poignards, n'attendaient que le moment de pénétrer dans la pièce qui renfermait la famille royale, et de l'exterminer. Les colonnes factieuses s'ébranlèrent, et se mirent en marche sans rencontrer d'obstacles : un officier municipal avait anéanti, de sa propre autorité, la plupart des dispositions de défense. Le Pont-Neuf, dégarni de troupes et de canons , laissait aux séditieux toute la facilité de marcher sur le château. Des pelotons de troupes, distribués dans le jardin, dans les cours et dans l'intérieur du palais , étaient alors la seule ressource; encore n'avaient-ils , pour diriger leurs mouvements, aucun chef expérimenté. Les officiers qui les commandaient, tirés de la bourgeoisie de Paris, et presque tous de professions étrangères au métier des armes, n'avaient point cette connaissance de la tactique ni cette résolution que demandaient les conjonctures.

Rentré dans sa chambre à coucher, le roi profita, pour se recueillir, des moments de calme qui lui restaient encore. En paix avec luimême, il semblait ne rien craindre de la rage des révoltés; mais il était des précautions que le roi devait à sa dignité. Il envoya un de .«^es ministres inviter de sa part le corps législatif à députer près de lui quelques-uns de ses membres, afin d'aviser, de concert, aux mesures à prendre. A celte demande du roi, une discussion s'établit pour savoir si l'on enverrait une députation à sa majesté, ou si le roi serait invité à se retirer avec sa famille au sein de l'assemblée nationale. « La constitution, dit un député, laisse au roi la faculté fie venir, quand il veut, au milieu des représentants du peuple. »

D'après l'observation de ce député, l'assemblée passa froidement à l'ordre du jour. Cette délibération fut la seule réponse que rapporta

le ministre Entre quatre et cinq heures du matin, la reine

et madame Elisabeth étaient dans le cabinet du conseil; l'un des chefs de la légion entra '. « Voilà, dit-il aux deux princesses, voilà votre dernier jour : le peuple est le plus fort. Quel carnage il y aura! »>

« Monsieur , répondit la reine , sauvez le roi, sauvez mes enfants ! » En même temps cette mère éplorée courut à la chambre de M. le Dauphin; je la suivis. Le jeune prince s'éveilla. Ses regards et ses caresses inélèrent quelque douceur aux sentiments douloureux de l'amour maternel. « Maman , dit le Dauphin en baisant les mains de la reine , pourquoi feraient-ils du mal à papa? Il est si bon !... »

A six heures, le roi parut sur le balcon de l'une des premières salles, et jeta un regard sur les cours. Une acclamation universelle l'invitait à y descendre. Des serviteurs aussi intrépides que fidèles accompagnèrent le roi, et formèrent une chaîne autour de lui. Aussitôt que sa majesté parut, on battit aux champs. Les cris de vive le roi ! s'élevèsent, et se prolongèrent sous les voûtes du palais, dans les corridors, dans les cours et dans le jardin. Quelque espérance restait encore ; mais lorsque, ayant traversé une partie de la cour principale, le roi se trouva vis-à-vis de la grande porte du Carrousel , des forcenés l'aperçurent, etciièrent, avec l'accent de la fureur : vive Pétion! à bus le roi! vive la nation! Le roi passa dans le jardin : là, se firent entendre de semblables cris et de pareilles menaces. Frappé de ces derniers mots, vive la nation! le roi répondit avec dignité : « Et moi aussi je dis vive la nation! son bonheur a toujours été le premier de mes vœux. »

Les troupes destinées à défendre le château , le roi les passa en revue : il entra dans les rangs ; son maintien décelait le chagrin qui l'oppressait ; mais l'air de bonté , dont son visage portait habituellemont l'empreinte, n'en était point altéré... « Eh bien! disait-il, on assure qu'ils viennent : que veulent-ils? Je ne me séparerai pas des bons citoyens; ma cause est la leur. »

De toutes parts , sur le Carrousel , à la place Louis XV , sur le quai des Tuileries, les cris menaçants redoublaient , elle tumulte

' M, de la Chenaye. Il a été massacré le 2 septembre 1792, dans une des prisons de Paris.

HISTOBIQUES. 175

augmentait. Les assaillants débouchèrent en plusieurs colonnes , traînant avec eux des canons et des munitions de guerre. La place du Carrousel se remplit de peuple. Le cri général était Déchéance! déchéance! Les canons furent pointés sur les portes extérieures du château.

A cet instant , le procureur général du département , qui avait suivi le roiavec deux officiers municipaux, crut devoir haranguer les troupes placées dans l'intérieur des cours. Après avoir fait lecture de la loi, il poursuivit en ces termes : « A Dieu ne plaise que nous vous demandions de tremper vos mains dans le sang de vos frères ! Ces canons sont là pour vous défendre, et non pour attaquer; mais au nom de la loi je requiers cette défense , je la requiers pour votre conservation propre , je la requiers pour la sûreté de cette maison devant laquelle vous êtes postés. Si l'on entreprend de vous forcer dans votre poste, la loi vous autorise de vous y maintenir par la force; mais, je le répète, votre rôle n'est point d'être assaillants, vous n'en avez point d'autre que la défensive. »

Une partie peu nombreuse de la garde nationale parut seule disposée à répondre aux réquisitions de Rœderer. Les canonniers, invités à promettre, en cas d'agression , une forte résistance, ôtèrent, pour toute réponse , la charge de leurs canons.

Dès sept heures du matin , le peuple s'était attroupé sur la place Vendôme et dans la cour des Feuillants : pour calmer son effervescence, un officier municipal harangua la multitude, et l'engagea à se retirer. Cet acte de dévouement exposa l'oflicier municipal au plus grand danger : la multitude l'insulta , et lui cria de descendre du tréteau sur lequel il était monté.

Théroigne de Méricourt ^ le remplaça. Cette fille , vêtue en amazone, portait l'uniforme national : un sabre pendait à sa ceinture. Ses yeux, ses gestes, ses paroles, tout en elle exprimait la fureur. Entre sept et huit heures, un officier municipal entra dans le cabinet du conseil, où la famille royale était réunie : « Que veulent les séditieux? lui dit avec vivacité un des ministres. — La déchéance, répondit

' Théroigne de Méricourt, née dans bientôt le désir de propager la nouvelle

un village des Ardennes, âgée alors doctrine la conduisit en Allemagne,

d'environ trente ans , était une des nom- Arrêtée dans le cour de sa mission , elle

hrcuses prostituées que nourrissait la fut enfermét dans la forteresse de Kiifs-

capitale. Dans le premier mois de la tein, dansleTyrol;renipereurLéopold II

révolution, elle tint cbez elle un club lui rendit sa liberté; elle revint à Paris

où chaque jour se rendaient Barnave, prêcher, avec un nouvel acharnement, la

Pétioir, et plusieurs autres députés. Mais révolte et le carnage.

176 écLAIRCISSEMBNTS

le municipal. — Que l'assemblée prononce donc, répliqua le ministre. — Mais, demanda la reine, que deviendra le roi ? » L'officier municipal garda un morne silence , et se relira.

Alors parut, à la tète du directoire du département , le procureur général, revêtu de son écharpe. « Tout est perdu , » me dit, les larmes aux yeux, un membre de cette dépulation. Le roi s'était retiré dans sa chambre à coucher : sa famille l'entourait. Rœderer ayant à parler au roi , je l'introduisis. « Le danger , dit-il à sa majesté , est au-dessus de toute expression ; la défense est impossible. Dans la garde nationale, il n'est qu'un petit nombre sur qui l'on puisse compter : le reste, intimidé ou corrompu, se réunira, dès le premier choc, aux assaillants. Réfugiez-vous prompteracnt au sein du corps législatif. Les jours de votre majesté, ceux de la famille royale, ne peuvent être en sûreté qu'au milieu des représentants du peuple. Sortez de ce palais : il n'y a pas un instant à perdre. » Le roi différait de prononcer : la reine témoignait la plus grande répugnance à se rendre auprès de l'assemblée nationale.

Quelques instants auparavant, sa majesté avait dit à deux gentilshommes qu'elle honorait de sa confiance : « Oui , j'aimerais mieux me faire clouer aux murs du château, que de nous réfugier à l'assemblée. — Quoi , monsieur , dit la reine à Rœderer , sommes-nous totalement abandonnés? Personne n'agirait-il en notre faveur? — Madame, je le répète, la résistance est impossible. Voulez-vous donc vous rendre responsable du massacre du roi , de vos enfants , de vous-même; en un mot, des fidèles serviteurs qui vous environnent? — A Dieu ne plaise! répondit la reine. Que ne puis-je au contraire être la seule victime! »

Pressé par ces considérations, le roi, surmontant son extrême répugnance , consentit à se réfugier à l'assemblée, « Donnons , dit-il , cette dernière marque de notre amour pour le peuple. » A l'instant sa majesté ordonna que les portes du château fussent ouvertes, et qu'on s'abstint de toute hostilité. Louis XVI a donc quitté le palais des rois! il l'a quitté pour jamais! Et dans quel lieu alla-t-il chercher la sûreté? Quelques serviteurs fidèles entourèrent la famille royale. .

Sa majeslé se flattait encore de voir les rassemblements des sections se déclarer pour elle. A sa sortie du château, on lui rapporta (pie, (kins la plupart , les gens qui pensaient le mieux se retiraient, pour aller garder leurs maisons et leurs familles; que partout les

jacobins avaient pris un tel ascendant , qu'ils forçaient les partisans même de la cause du roi de se joindre à eux pour le combattre.

En traversant la terrasse des Feuillants , la famille royale fut insultée par la populace : A bas le tyran! la mort! la mort! criait-elle avec fureur.

Le roi arriva enfin à la salle de l'assemblée. Il monta à l'estrade du président; et, debout devant lui, il dit : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime ; et je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de vous , messieurs. — Vous pouvez , sire , répondit le président ( Vergr>iaud ) , compter sur la fermeté de l'assemblée nationale : ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. » La reine, M. le Dauphin, madame Royale, et madame Elisabeth, parvenus avec peine à la salle des séances , avaient pris place sur le banc des ministres. Quelques moments après , le roi et sa famille furent conduits dans une loge destinée au rédacteur du journal intitulé le Logographe. La princesse de Lamballe et la marquise de Tourzel y entrèrent avec eux. Là, vinrent les rejoindre une partie de ceux qui n'avaient pu les suivre. Des gentilshommes, en habits de gardes nationaux, se mirent en faction à la porte du Logographe.

Le plus grand nombre des personnes de la cour et du service était resté au château. Après le départ de la famille royale , la princesse de Tarenle, la marquise de la Roche-Aimon, dames du palais de la reine, et mademoiselle de Tourzel, se réfugièrent dans la chambre à coucher du roi; on y remarquait les dames Thibaut, Neuville, Branler, Navarre, Bazile, ainsi que plusieurs autres personnes dont nous n'avons pu conserver les noms. Toutes , en ce moment, faisaient preuve d'un courage proportionné à la grandeur du danger.

A neuf heures, un coup de mousquet tiré de la cour sur le château fit voler quelques éclats de pierre. Soit par une suite naturelle de la provocation du dehors , soit par le fait de gens que les factieux avaient apostés dans le palais même pour répondre à la première agression, on riposta de l'intérieur du château par plusieurs coups de fusil. Aussitôt partit, de la place du Carroiisel , une décharge de canon ; mais elle fut ajustée avec tant de maladresse ou de précipitation, que, malgré le peu de distance, les boulets ne frappèrent que l'extrémité des toits. Ainsi s'engagea ce combat, dont les suites furent si funestes.

Au bruit de celte décharge, que le roi pouvait croire être partie

178 ÉCLAIECISSEMENTS

du château , l'indignation se peignit sur son visage : « J'ai défendu de tirer! » s'écria-t-il. Cette défense, écrite de la main du roi , avait été remise à un officier suisse ( le baron de Durler ) : à l'instant , un second ordre fut expédié. Le roi enjoignait aux Suisses d'évacuer le château , et à leurs chefs de se rendre auprès de lui. Un courrier alla en toute diligence au devant d'une division de gardes suisses qui venait de Courbevoie, et lui apporta l'ordre de rétrograder. En même temps, la reine chargea un gentilhomme de rallier quelques gardes nationaux de bonne volonté, de courir avec eux au château , et de délivrer les dames et autres personnes qui y étaient enfermées. Aucun garde national ne voulut partager l'honneur de cette périlleuse commission.

Aux premiers coups tirés du château , les assaillants effrayés se dispersèrent; ils se précipitèrent par la porte Royale dans la place du Carrousel ; les canonniers abandonnèrent leurs pièces ; en un moment les cours furent évacuées ; le pavé fut couvert de fusils, de piques, de bonnets de grenadiers, d'armes de toutes espèces. Mais jes fuyards , voyant que la force armée était peu nombreuse , qu'il y avait même de la division parmi la garde nationale, et qu'on ne les poursuivait pas , reprirent bientôt courage, et revinrent à la charge. Le c^non tonna à coups redoublés ; le feu éclata dans les bâtiments qui fermaient et séparaient les cours du palais ; de toutes parts retentissaient l'explosion de la mousqueterie et le choc des armes. Enfin la populace fondit , avec tout l'avantage de sa masse , sur les entrées du château : elle y pénétra; elle y porta le carnage. Les corridors , les appartements, les moindres réduits, furent arrosés de sang et encombrés de cadavres. La cruauté des assassins épuisa sur leurs victimes tous les genres de tortures.

La populace, toujours atroce quand elle triomphe, fit à peine grâce à quelques-uns des habitants ou employés du château.

La mort frappait de toutes parts. Un grand nombre de soldats suisses , traînés à la place de Grève , y furent égorgés : on égorgea, dans leurs loges , les suisses des portes.

La ï)lume se refuse à décrire les outrages infâmes qu'exercèrent des hommes , et même des femmes, sur les cadavres des victimes. Les barbaries ne suffirent pas à la rage du peuple. Plusieurs logements dépendants du château furent pillés ou brûlés. La maison de .M. de la Borde , ancien, premier valet de chambre de Louis XV , fut réduite en cendres. Enfin, quand le fer et la flamme eurent cessé

leurs ravages, l'assemblée législative, jusqu'alors tranquille spectatrice de l'événement , sortit de son apathie ; mais ce fut pour mettre le sceau à l'insurrection. Le député Vergniaud , organe de la commission extraordinaire, composée en grande partie de députés delà Gironde et de leurs partisans , monta à la tribune : « La mesure , ditil, que je viens vous proposer est rigoureuse, mais je m'en rapporte à la douleur qui vous pénètre pour juger combien il importe au salut de la patrie que vous l'adoptiez sans délai. :» Aussitôt il proposa qu'une convention nationale serait convoquée; qu'en attendant que le peuple françai* eût expliqué par elle sa volonté , et que le règne de la liberté et de l'égalité fût établi , le chef du pouvoir exécutif serait provisoirement suspendu; qu'un nouveau ministère serait organisé ; que le payement de la liste civile serait interrompu , et qu'il y serait substitué un traitement pécuniaire provisoire; qu'enfin il serait préparé au Luxembourg un logement pour le roi. Cette motion était à peine adoptée, que l'assemblée , ayant appris que la fermentation continuait, ordonna qu'une analyse de son décret serait pubUée dans tous les carrefours de la capitale. Lesa/fiches portaient : « Le roi est suspendu; sa famille et lui restent en otage; le ministère actuel n'a plus la confiance de la nation, l'assemblée va procéder à le remplacer; la liste civile est supprimée. »

Voilà donc l'attentat de cette journée sanctionné par l'assemblée elle-même ! La France n'a plus de roi! Une étroite prison va remplacer le trône de Louis ! Il n'en sortira que pour aller à l'échafaud.! Sa mort ne sera point vengée, ou, si le ciel lui suscite des vengeurs, quel sera leur sort !

(Extrait des Mémoires de M. Hué. )

Echappé au danger * qui, le 10 août, avait menacé mes jours, j'appris , le lendemain de bonne heure , que la famille royale avait passé la nuit dans l'ancien couvent des Feuillants. Empressé d'y pé-

' Au moment où les séditieuï por- lais donnant sur lejardin des Tuileries , tèrent dans le château la fureur et le et je le traversai sous un feu de mouscarnage, plusieurs des portes se trou- queterie qui renversait un grand nomvèrent fermées. I^ désordre fut alors à bre de Suisses. Poursuivi au delà de ce son comble; chacun courait, se pou s- jardin, je n'eus d'autre ressource que sait , et s'efforçait d'échapper à la mort, de me jeter dans la Seine. Les forces Ne sachant moi-même comment la fuir, allaient m'abandonner, quand heureuseje me précipitai, ainsi que plusieurs ment j'atteignis un bateau : j'y entrai; personnes , par une des fenêtres du pa-; • le batelier me sauva.

nétrer, je traversai les cours et le jardin des Tuileries, en délournaol les yeux des cadavres encore épars. Enfin , après avoir franchi tous les obstacles , j'arrivai à la chambre du roi. Il était encore dans son lit, ayant la léle couverte d'une toile grossière. Ses regards attendris se fixèrent sur moi ; il me fit approcher, et , me serrant la main , il me demanda avec un vif intérêt le détail de ce qui s'était passé au château depuis son départ. Oppressé par ma douleur et mes sanglots, je pouvais à peine m'expriraer. J'appris au roi la mort de plusieurs personnes qu'il affectionnait; entre autres celle du chevalier d'Alonville, sous-gouverneur du Dauphin mort en 1789, et celle de quelques-uns des officiers de la chambre de sa majesté. « J'ai du moins, me dit le roi avec émotion , la consolation de vous voir sauvé de ce massacre. » Je trouvai auprès de sa majesté plusieurs gentilshommes et quelques personnes de la famille royale.

Le roi et sa famille occupaient dans un corridor , autrefois le dortoir des religieux , le logement de l'architecte de la salle des séances : il consistait en quatre cellules, communiquant les unes aux autres. La première formait une antichambre. Le roi couchait dans la seconde ; la troisième était occupée par la reine et par madame Royale ; la quatrième l'était par M. le Dauphin et par mademoiselle de Tourzel ; enfin madame Elisabeth et la princesse de Lamballe avaient dans le même corridor une seule chambre.

Une garde nombreuse veillait à toutes les issues du corridor ; personne ne pouvait , même pour le service , passer sans être arrêté ou questionné. L'inspecteur de la salle des séances distribuait des cartes de laissez-passer.

• L'âme navrée de douleur , la famille royale arriva au Temple. Sanlerre fut la première personne qui se présenta dans la cour où l'on descendit. Il fit auxofficiers municipaux un signe que dans le moment je ne pus interpréter. Depuis que j'ai connu les localités du Temple, j'ai jugé que l'objet de ce signe était de conduire dès l'instant de son arrivée le roi dans la tour. Un mouvement de tête, de la part des officiers municipaux, annonça qu'il n'était pas encore temps.

La famille royale fut introduite dans la partie des bâtiments dite le palais, demeure ordinaire de mionseigneur comte d'Artois quand

ii venait à Paris. Les municipaux se tenaient auprès du roi le chapeau sur la télé , et ne lui donnaient d'autre titre que celui de monsieur. Un homme à longue barbe, que j'avais pris d'abord pour un juif, affectait de répéter à tout propos cette qualification. Quelques-uns des municipaux qui , dans cette circonstance , se montrèrent si atroces , parurent depuis repentants de leur conduite, et sincèrement affligés de la captivité du roi.

Le jour de l'emprisonnement de la famille royale semblait être un jour de fête pour le peuple de Paris ; il se portait en foule autour du Temple, criant avec fureur : vive la nation! Des lampions, placés sur les parties saillantes des murs extérieurs du Temple, éclairaient la joie barbare de cette aveugle multitude.

Dans la persuasion où était le roi que désormais le palais du Temple allait être sa demeure, il voulut en visiter les appartements. Tandis que les municipaux se faisaient un plaisir cruel de l'erreur du roi, pour mieux jouir ensuite de sa surprise, sa majesté se plaisait à faire d'avance la distribution des divers logements. Aubsitôt l'intérieur du Temple fut garni de nombreux factionnaires. La consigne était si sévère , qu'on ne pouvait faire un pas sans être arrêté. Au milieu de cette foule de satellites, le roi montrait un calme qui peignait le repos de sa conscience.

A dix heures, on servit le souper. Pendant le repas, qui fut court, Manuel se tint debout à côté du roi. Le souper fini , la famille royale rentra dans le salon. Dès cet instant, Louis XVI fut abandonné à cette commune factieuse qui l'investit de gardiens ou plutôt de geôliers, à qui elle donna le titre de commissaires. En entrant au Temple, les municipaux avaient prévenu les personnes du service que la famille royale ne coucherait pas dans le palais, qu'elle habiterait le jour seulement : ainsi nous ne fûmes pas surpris d'entendre , vers onze heures du soir, l'un des commissaires nous donner l'ordre de prendre le peu d'effets en linge et vêtements qu'il avait été possible de se procurer, et de le suivre.

Un municipal , portant une lanterne , me précédait. A la faible lueur qu'elle répandait, je cherchais à découvrir le lieu qui était destiné à la famille royale. On s'arrêta au pied d'un corps de bâtiments que les ombres de la nuit me firent croire considérables. Sans pouvoir rien distinguer, je remarquai néanmoins une différence entre la forme de cet édifice et celle du palais que nous quittions. La parlie antérieure du toit, qui me parut surmonté de flèches que je pris

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pour des clochers, était couronnée de créneaux sur lesquels, de distance en distance , brûlaient des lampions.

Malgré la clarté qu'ils jetaient par intervalles, je ne compris pas (jiiol pouvait être cet édifice , bâti sur un plan extraordinaire, ou du moins tout à fait nouveau pour moi.

En ce moment, un des municipaux rompant le morne silence qu'il avait observé pendant toute la marche , « Ton maître , me dit-il , était accoutumé aux lambris dorés : eh bien ! il verra comme on loge les assassins du peuple! Suis-moi. «

Je montai plusieurs marches : une porte étroite et ijasse me conduisit à un escalier construit en coquille de limaçon.

Lorsque je passai de cet escalier principal à un plus petit qui menait au second étage , je m'aperçus que j'étais dans une tour : j'entrai dans une chambre éclairée de jour par une seule fenêtre, dépourvue en partie des meubles les plus nécessaires, et n'ayant qu'un mauvais lit et trois ou quatre sièges. « C'est là que ton maitre couchera , » me dit le municipal. Chamilly m'avait rejoint; nous nous regardâmes sans dire mot : on nous jeta, comme par grâce, une paire de draps. Enfin on nous laissa seuls quelques moments.

Une alcôve , sans tenture ni rideaux , renfermait une couchette qu'une vieille claie d'osier annonçait être remplie d'insectes. Nous travaillâmes à rendre le plus propre possible et la chambre et le lit. Le roi entra; il ne témoigna ni surprise, ni humeur. Des gravures, la plupart peu décentes , tapissaient les murs de la chambre : il les ota lui-même. « Je ne veux pas, dit-il , laisser de pareils objets sous les yeux de ma fille. » Sa majesté se coucha, et dormit paisiblement. Chamilly et moi restâmes toute la nuit assis auprès de son lit. Nous contemplions avec respect ce calme de l'homme irréprochable luttant contre linfortune , et la domptant par son courage. « Comment , disions-nous, celui qui sait exercer sur lui-même un semblable empire ne serait-il pas fait pour commander aux autres ? » Les factionnaires posés à la porte de la chambre étaient relevés d'heure en heure , et chaque jour les municipaux de garde étaient changés.

Le roi était couché; Chamilly et mol venions de nous jeter sur le matelas qui faisait notre lit commun. Vers minuit, entrèrent deux comniisbaires de la municipalité. « Êles-Yous Ici» vlets de cham-

HISTORIQUES. t83

bre ? » demandèrent-ils. Sur notre réponse affirmative , ils nous ordonnèrent de nous lever et de les suivre. Les mains de Chamilly et les miennes s'étant rencontrées, nous les serrâmes étroitement. Un des municipaux avait dit le jour même, en notre présence : « La guillotine est permanente, et frappe de mort les prétendus serviteurs deLouis. « Aussi croyions-nous toucher au dernier moment de notre existence. Descendus dans l'antichambre de la reine , pièce très-étroite, où couchait la princesse de Lamballe , nous y trouvâmes cette princesse et madame de Tourzel, déjà prêtes à partir. Leurs bras étaient enlacés avec ceux de la reine , de ses enfants et de madame Elisabeth : elles en recevaient de tendres et déchirants adieux.

Le même ordre de départ avait été donné aux autres personnes du service. Rassemblées tous dans le même lieu, nous attendions dans un morne silence notre sort ultérieur : la porte de la tour s'ouvrit , à la lueur de quelques flambeaux. Nous traversâmes le jardin , et, gagnant la porte du palais du Temple, on nous fit monter dans des voitures de place : des officiers municipaux y entrèrent avec nous ; des gendarmes nous escortèrent. Livrés aux idées les plus sinistres, nous avançâmes sans savoir où l'on nous conduisait.

Les voitures s'arrêtèrent devant l'hôtel de ville, où nous montâmes. Jaloux de donner au peuple, toujours avide de spectacles , le plaisir de nous voir passer, et à nous l'humiliation d'être en butte à ces outrages , nos conducteurs nous firent traverser la salle des séances pour arriver à la chambre du secrétariat. Dans celte pièce, rangés sur des bancs , où les municipaux assis à nos côtés nous séparaient les uns des autres, et nous interdisaient toute conversation, nous attendîmes plus d'une heure. Enfin, notre interrogatoire commença ; chacun (le nous fut introduit séparément dans le lieu où siégeait la commune. Appelé le dernier , j'espérais y retrouver mes compagnons d'infortune, et du moins, par quelques signes , apprendre d'eux ce qui s'était passé à leur égard : mais quelle fut ma surprise , lorsqu'en entrant dans la salle ( il était dix heures du matin ) , je n'aperçus aucune des personnes qui m'y avaient précédé !

En attendant que le président , à côté duquel je fus placé , m'interrogeât , j'observais, de l'estrade où j'étais, les gens que renfermait cette enceinte ; c'étaient des membres de la commune, revêtus de rubans tricolores, des hommes du peuple, des femmes, et même des enfants; une partie de cette assemblée bizarre était couchée sur des bancs , et sommeillait.

l84 ECLARCISSEMENTS

Lorsqu'enfin l'on m'interrogea, je fus requis de déclarer mes noms et profession. Persuadé que c'était à celui qui m'interpellait que je devais répondre, je me tournai de son côté. « Gito}en , me dit d'un ton sénatorial l'un des substituts du procureur delà commune (Billaud de Varennes) , réponds au peuple souverain. » Je me retournai vers ce prétendu souverain , dont la majeure partie dormait, et ne donnait pas plus d'attention aux demandes qu'aux réponses. Ceux qm ne dormaient pas se mirent à m'interroger tous à la fois ; je ne savais à qui répondre.

Pour première question , on me demanda ce qui s'était passé au château des Tuileries dans la nuit du 9 au 10 août. Au seul énoncé de la question, je m'aperçus facilement que les interrogateurs étaient à cet égard beaucoup plus instruits que moi. Dans cette nuit désastreuse chefs ou agents de la sédition , que pouvaient-ils apprendre d'un homme qui n'avait été que spectateur ou victime? Je répondis de manière à ne compromettre personne. Je m'étendis sur la conduite des autorités constituées , dont plusieurs membres s'étaient alors réunis avec le ministre dans le cabinet du conseil du roi. Je racontai la manière dont j'avais échappé à la mort.

La seconde question avait pour objet une fourniture de meubles que l'on disait avoir été faits, peu de jours avant le 10 août, pour la reine et pour madame Elisabeth. Ma réponse fut que je n'en avais aucune connaissance; je l'ignore même aujourd'hui.

On m'interrogea ensuite sur le départ du roi pour Montmédy. « Je n'ai connu ce départ, répondis-je, que comme le public, quoique, dans ma qualité d'ofticier de la chambre , j'eusse la veille fait le coucher du roi. »

Interrogé ensuite si, le jour du départ du roi pour Montmédy, j'avais vu au château M. de la Fayette , je répondis : Non. — Quelles personnes assistaient au coucher du roi? — Celles de son service.

Mon interrogatoire fini , je me retirai à la salle du secrétariat. Aussitôt l'assemblée délibéra si je serais ou non reconduit à la tour du Temple : l'aflirmative prévalut. Le président me fit appeler : il m'annonça ce résultat , et, signant en sa présence l'ordre de me réintégrer dans la tour, il le remit à un municipal, qu'il chargea de son exécution.

HISTOBIQUES. J85

A peiue le roi , auprès de qui j'étais en cet instant , eut-il cessé de parler, que Mathieu reprit : «■ Je vous arrête. — Qui? moi! dit sa majesté. — Non , votre valet de chambre. — Qu'a-t-il fait.' il m'est attaché; voilà son crime. Du moins n'attentez pas à ses jours. — De quel droit ra'arrétez-vous? dis-je alors au municipal; où prétendez-vous me conduire ? — Je n'ai pas de compte à le rendre , répondit Mathieu ; j'ai mes ordres. » Je voulus monter dans ma chambre; Mathieu me saisit par le bras. « Reste là, me dit-il ; tu es sous ma garde. » Il ne me permit d'y aller qu'avec lui. Je voulais emporter avec moi quelque peu de linge, et des rasoirs. « Point de rasoirs, me dit le municipal; où je vais te mener, on te rasera : je peux même l'assurer que les barbiers ne te manqueront pas. » Je compris le vrai sens des paroles de Mathieu... Je gardai le silence, persuadé que j'allais droit à l'échafaud. J'eus à peine quitté ma chambre , que les scellés furent mis sur les deux portes, et ne furent levés qu'après la mort de Louis XVI.

Descendu dans la chambre de la reine, je rendis au roi , avec la permission des municipaux , quelques papiers qui le concernaient. « Homme malheureux , me dit-il le cœur navré , le peu d'argent qui vous restait , vous l'avez avancé pour moi ; aujourd'hui vous partez, et vous êtes sans ressources ! — Sire, je n'ai besoin de rien. » Les larmes et les sanglots me suffoquaient. Chaque personne de la famille royale m'honora de quelque témoignage de sensibilité. Cette scène attendrissante pouvant avoir de funestes effets, « Je suis prêt à vous suivre, » dis-je à mes conducteurs.

Au bas de la tour, deux gendarmes se joignirent à Mathieu. Nous montâmes dans une voiture de place , et nous partîmes. Sur le chemin que je parcourus, quel épouvantable spectacle frappa mes regards! Les passants fuyaient avec effroi ; on fermait avec précipitation les portes , les fenêtres et les boutiques ; chacun se réfugiait dans l'endroit le plus reculé de sa demeure.'j'enlendais les rugissements affreux des assassins et les cris lamentables des victimes. Des monstres, couverts de sang , armés de poignards, de coutelas et de bâtons, parcouraient les rues, et montraient au peuple les trophées sanglants de leurs cruautés.

Enlin, arrivé à la place de Grève, une horreur inexprimable me saisit. La place était couverte d'un peuple immense; la plupart agile.

talent dans leurs mains des piques, des sabres^ des fusils. Dans l'impossibilité d'avancer en voilure jusqu'à l'escalier de l'hôtel de ville , on me tit descendre, et passer au milieu de cette multitude. " Bon! disaient-ils, voilà du gibier de guillotine. C'est le valet de chambre du tyran. » A l'aspect de ce danger pressant, jaloux de ne pas déshonorer le sacritice de ma vie, je demandai à Dieu de fortifier mon àme. Tout entier à cette pensée, j'entrai dans la salle de la commune : on me plaça auprès du président.

A peu de distance était Santerre : ce commandant de la milice parisienne écoutait, d'un air capable , les plans que des gens à moitié ivres lui développaient pour arrêter les armées étrangères ; d'autres proposaient de se lever en masse, et de marcher à l'ennemi. Au parquet , place ordinaire du procureur de la commune , Billaud de Varennes, l'un des substituts, et Robespierre, s'agitaient, criaient, donnaient des ordres, et paraissaient très-animés. Dans cette salle et dans les pièces voisines le tumulte était extrême.

Au milieu de ce désordre, le président demanda du silence, et me fit une première question. Avant qu'il m'eût été possible de répondre, on s'écria de toutes parts : A l'Abbaye! à la Force! Dans ce moment on y massacrait les prisonniers. Le calme rétabli, mon interrogatoire commença. Des faits, la plupart imaginaires, me furent reprochés. « Tu as , dit l'un des municipaux , fait entrer dans la tour du Temple une malle renfermant des rubans tricolores et divers déguisements : c'était pour faire évader la famille royale. »

« J'ai entendu, s'écriait un autre, le roi lui dire. Quarante-cinq, et la reine, Cinquante-deux. >- Ces deux mots lui désignaient le prince de Poix eC le traitre Bouille. On me reprochait d'avoir commandé une veste et une culotte couleur savoyard, preuve certaine d'une intelligence avec le roi de Sardai^ne. A la vérité, j'avais signé et fait visiter par les commissaires de garde la demande d'un vêlement pour Tison.

Enfin , on m'accusait d'avoir remis clandestinement certaines lettres au roi et h la reine , et de faire usage de caractères hiéroglyphiques pour faciliter leur correspondance. Ces caractères n'étaient autre chose qu'un livre d'arithmétique. Tous les soirs, avant que M. le Dauphin se couchât, je posais ce livre sur son lit, afin que le jeune prince se préparât le matin à la leçon d'arithmétique que le roi lui donnait.

Un grief irrémissible était davoir chanté dans la tour l'air et les

paroles-: 0 Richard ! 6 mon roi ! Je n'avais chanlé ni l'air ni les paroles; et quand je les aurais chantés , il est trop vrai que , comme Richard, le roi était abandonné ; que ses sujets les plus dévoués à sa personne et à la cause s'étaient éloignés pour le servir ; que, parmi ceux qui étaient restés auprès de lui , les uns avaient été massacrés le 10 août, les autres étaient actuellement en arrestation ou en fuite. Devais-je avoir pour les malheurs de mon maître l'insensibilité que montraient ses persécuteurs?

Un dernier grief était l'intérêt que la famille royale affectait, selon eux, de me témoigner, tandis qu'à peine elle parlait aux commissaires municipaux.

A ce dernier reproche je restai muet : les clameurs se renouvelèrent : A VAhbaije! à la Force! Enfin la fureur contre moi fut au comble, quand Billaud de Varennes s'écria : « Ce valet, renvoyé au Temple une première fois, a trahi la'confiance du peuple; il mérite une punition exemplaire. »

Au même instant un municipal se leva : « Cet homme, dit-il, tient les fils de la trame ourdie dans la tour; s'assurer de lui , le mettre au secret, en tirer tous les renseignements qu'il peut donner, sera plus utile et plus sage que de l'envoyer à l'Abbaye ou à la Force. » Quel que fût en ce moment le motif du municipal , son observation me sauva la vie : il fut décidé de m'enfermer dans un des cachots de l'hôtel de ville. Remis aussitôt à la garde du guichetier, il me fit descendre de la salle de la commune , me fouilla , me conduisit au lieu de réclusion qui m'était destiné, ouvrit une porte de fer, et la referma sur moi.

Quelle position que la mienne! Seul, au milieu des ténèbres, poursuivi par l'idée des assassinats qui se commettaient dans les prisons de Paris, entendant moi-même les égorgeurs errer autour de mon cachot et demander ma tête; laissant , hélas : le roi et la famille royale en .captivité ! Je frissonne encore au souvenir seul de ces affreuses pensées.

En entrant dans mon cachot, îa lanterne du guichetier m'avait fait apercevoir un mauvais grabat: je m'y traînai à tâtons. Accablé de fatigue , je cédais à un sommeil qui me dérobait à peine l'idée de ma position, lorsque tout à coup un bruit confus me réveilla. Je prêtai l'oreille; j'entendis clairement articuler ces paroles :

« Ma femme , les assassins ont fini dans les autres prisons ; ils acrourent à celles de la commune. J«tte-moi vit« ee que nous avons

188 ÉCLAIKCISSEMENTS

de meilleurs effets : descends toi-mèmc . sauvons-nous! » A ces mote , je me précipitai do mon lit , je tombai à genoux , et, les mains levées vers le ciel , j'attendis dans celle situation le coup fatal dont j'étais menacé. Une heure après , une voix m'appela; je ne répondis pas. On appela encore, je prêtai l'oreille. « Approchez de votre fenêtre , » dit-on à voix basse. J'approchai. « Ne vous effrayez pas,conlinua-t-on ; plusieurs personnes veillent ici sur vos jours. « Après ma sortie de prison, j'ai fait inutilement des recherches pour connaître ce généreux protecteur. Qui que vous soyez, homme sensible, quelque lieu que vous habitiez, recevez l'hommage d'une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie.

Trente-six heures s'écoulèrent sans que personne entrât dans mon cachot , sans que j'eusse ni nourriture , ni l'espérance d'en recevoir : je ne pouvais douter que le concierge et sa femme n'eussent pris la fuite.

Le guichetier, me disais-je, aura fui comme eux. Cette réflexion abattit le reste de mon courage ; une sueur froide , un tremblement universel, et les angoisses de la mort, me saisirent : je tombai en défaillance. Revenu à moi, j'étais près d'appeler les assassins, qu'à la clarté des réverbères je voyais aller et venir dans la cour ; j'allais leur demander de mettre fin à ma longue agonie, quand mes yeux découvrirent une faible lueur partant du plancher. A l'aide d'une mauvaise table et de deux bancs que je plaçai l'un sur l'autre , je parvins à m'élever assez pour atteindre à l'endroit où j'entrevoyais cette lumière.

J'y frappai plusieurs coups ; une trappe s'ouvrit. « Que voulezvous? me dit une voix douce. — Du pain ou la mort ! » répondis-je avec l'accent du désespoir. La personne qui me parlait était la femme du concierge.

« Rassurez-vous, me dit-elle; j'aurai soin de vous. » A l'instant elle me donna du pain, de la viande et de l'eau. Tant que dura ma captivité dans ce lieu, celte femme compatissante daigna me nourrir. Elle me passa une bouteille garnie d'osier. Avais je besoin d'eau, je prést.'utais ma bouteille à l'ouverture du plancher, et la concierge y versait de l'eau avec un entonnoir. Par ce moyen la porte de ma prison ne s'ouvrit que rarement, et je restai mieux caché.

Néanmoins des hommes dont les bras et les habits étaient couverts de sang s'approchaient quelquefois de la fenêtre du cachot , et cherchaient à voir quelle victime on y avait jetée; mais l'obs*

curitéde mon réduit, augmentée par leur approche, trompait leur attente.

« Y a-t-il là quelqu'un à travailler? » se demandaient-ils dans leur horrible langage. Dès qu'ils étaient éloignés , je me bissais aussitôt pour observer ce qui se passait dans la cour. Les premières fois, j'y vis les assassins profaner de leurs ordures la statue renversée de Louis XIV, et jouer avec les restes ensanglantés de leurs victimes; ils se racontaient mutuellement les détails de leurs meurtres, se montraient leur salaire, et se plaignaient de n'avoir pas reçu celui qui leur avait été promis.

Quelques jours s'étant écoulés , j'eus la visite de Manuel. Je sus par Inique, de toutes les personnes sorties avec moi de la tour du Temple lors de mon premier enlèvement, une seule avait péri : c'était la princesse de Lamballe. 11 me raconta la fin tragique de cette princesse , et ajouta :

« Les massacres sont finis , vous n'avez plus rien à craindre ; je vous sauverai, mais il me faut du temps. » Cléry m'a dit, lorsque nous nous sommes retrouvés , que le roi et la famille royale avaient instamment prié Manuel de protéger mes jours, et qu'il l'avait promis .

Un soir le concierge entra dans mon cachot : « Savez-vous, me dit-il, que vous êtes encore l'objet de la fureur du peuple? Je crains bien... — Quoi? lui dis-je , qu'il ne me mette à mort? » Un profond soupir fut sa réponse. Je crus que les massacres allaient recommencer. Quel fut mon effroi quand, vers minuit, des cris qui perçaient l'âme se firent entendre d'un cachot peu éloigné du mien ! C'étaient ceux d'une malheureuse mère de famille qui se débattait avec ses assassins. Du ton le plus lamentable, cette mère infortunée demandait la vie, non pour elle , mais pour des enfants en bas âge qui n'avaient d'autre ressource que son travail. Des gardes accoururent, et parvinrent à la sauver...

Le 14 septembre, des commissaires, choisis parmi les officiers municipaux , me firent subir un nouvel interrogatoire. Lorsqu'il fut terminé , le concierge se mit en devoir de me conduire à mon cachot. Une des personnes qui composaient la commission ( M. de Boyenval ), et que je voyais pour la première fois, s'avance vers moi; je crus que c'était dans l'intention de fermer la porte de la salle au moment de ma sortie. Combien je me trompais! En effet, lorsqu'il fut assez près pour n'être entendu que de moi , il me dit à la hâte : « Votre sort intéresse ; cela ne sera pas long. » On peut juger de l'impres-

sion que me causa cette annonce inattendue. Manuel était de retour; il donna, comnie prociirour syndic de la commune , ses conclusions sur cet interrogatoire : elles tendaient à mon élargissement. Mais, d'après une nouvelle délibération de la commune, tout prisonnier devait passer par l'examen d'un jury. Cet incident , qui différa d'un jour mon jugement, servit à le rendre plus solennel. Je comparus devant ce jury ; il me déchargea de toute accusation, et me fit mettre en liberté. ( Extrait des Mémoires de M. Hue. )

Au moment des repas , les commissaires ne manquaient jamais de se présenter devant le prince avec tout le respect qui lui était dû ; il ne se trouvait là aucun de ses chapelains ordinaires, et il avait demandé qu'on les lui envoyât , par une lettre en date du 6 mars ; mais les deux chambres s'étaient refusées à cette prière , sous prétexte que ceux-ci n'avaient pas souscrit le covenant. Les deux théologiens Marshall et Caryll , venus avec les commissaires , se tenaient donc la plupart du temps, quand le roi dînait ou soupait, tout prêts à dire les grâces : mais ce monarque les récitait toujours lui-même debout , sous son dais , et quelquefois à haute voix. Il se montrait néanmoins poli pour ces deux messieurs, et paraissait en faire cas, d'après ce qu'on lui avait rapporté de leur savoir et de leur conduite privée. li ne témoigna même de mécontentement à aucun des serviteurs alors auprès de lui , qu'il laissait libres d'aller à la chapelle, où ces deux ministres prêchaient tour à tour, le matin et l'après-midi de chaque dimanche, devant les commissaires et les autres personnes de la maison. La plupart cependant , disait-on , auraient mieux aimé entendre des prédicateurs qui eussent l'approbation du roi. Chaque dimanche , ce prince se retirait en particulier pour remplir ses devoirs de religion; chacun de tous les autres jours de la semaine , il donnait deux ou trois heures à des lectures et des exercices de piété. Dans les autres moments , il jouait aux échecs après ses repas , par délassement, et se promenait souvent, pour sa santé, dans le parc de Holmsby; tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre des commissaires : mais il n'y avait là aucun tapis de gazon bien tenu. Aussi sa majesté allait-elle quelquefois se promènera cheval, soit à Hazzowden , au château du lord Vaux, à environ neuf milles, où se trouvaient des gazons, des jardins, des ()romenadcs, et des bois enchanteurs; soit à

Ailhorpe, beau château à deux ou trois milles de lloimsi^y , appartenant au lord Spencer, aujourd'hui comte de Sunderland, et où étaient aussi des bowling-green bien entretenus. Dans une de ces promenades à Harrowden, le roi passa sur un pont , où le major Boswilé , sous le costume d'un paysan, l'arrêta, et lui remit un paquet, de la part de la reine. Sa majesté dit aux commissaires que ce paquet n'avait d'autre but que d'obtenir d'elle, pour leprincede Galles, la permission d'accompagner Monsieur à larmée française pendant cette campagne ; et Ton pardonna en conséquence à la personne déguisée. ( Collection des Mémoires sur la révolution d'Angleterre. )

L'envoi subit de Louis au Temple, le 18 août 1792 , établit nécessairement des troubles et de la confusion dans cette maison. Ils furent en augmentant , au point qu'à la fin de septembre l'on représenta au conseil général de la commune, l** que les travaux commencés et délaissés par Palloy se faisaient très-mal, faute d'ordre et de paiement des ouvriers, qui souvent s'ameutaient, et refusaient l'ouvrage; 2° que les mêmes causes faisaient qu'il ne se trouvait 2)lus de fournisseurs pour la nourriture et les dépenses du ci-devant roi. Pour remédier à ces désordres , le 29 septembre, le conseil général nomma deux commissions, l'une de six commissaires, pour suivre les travaux avec l'architecte et les entrepreneurs; l'autre de deux commissaires, pour se concerter avec le G. Péthion afin de faire rentrer dans la caisse commune les 500,000 livres décrétées par l'assemblée nationale pour la subsistance de Louis.

Sur le rapport de Gambon , la convention rendit , le 4 octobre , un décret qui 1° mit les 500,000 livres à la disposition du ministre de l'intérieur, pour délivrer les ordonnances de payement des fourni tures arrêtées près le conseil général de la commune; et 2° chargea le même ministre de présenter incessamment à la convention le compte des dépenses faites jusqu'à ce jour , et un aperçu des dépenses à faire , tant pour la sûreté et disposition du local , que pour la subsistance et l'entretien de Louis XVÏ et de sa famille.

Le 8 du même mois , nous finies au conseil général un rapport de l'aperçu des dépenser faites jusqu'au 30 septembre, montant à 97,281 livres , pour les dépenses des bâtiments et autres. Le conseil nous avertit qu'il serait demandé par provision , au ministre , la somme

de 30,000 livres, pour être répartie à compte entre les fournisseurs ; que les administrateurs des finances de la commune feraient les démarches nécessaires pour faire rentrer dans leur caisse la somme de 28,000 livres pour ceux déjà payés par avance pour les travaux du Temple, et que les commissaires au Temple établiraient un ordre de dépenses en chaque partie, avec un état des dépenses à faire conformément au second paragraphe du décret de la convention nationale.

L'objet le plus pressant était de déterminer les traitements des vingt-trois employés au Temple, dont un grand nombre étaient sans pain et sans vêtements. C'est aussi celui que je tâchai de déterminer le premier, d'après bien des renseignements qu'il nous fallut prendre sur la nature, l'époque et l'évaluation de leurs services. Le rapport fait Sur cet objet, il s'agissait d'obtenir la parole pour faire déterminer les traitements par le conseil ; et ce ne fut qu'avec une peine extrême que je pus y attirer l'attention du conseil général, occupé de mille affaires qu'il croyait plus importantes et plus urgentes. Le 24 octobre , je parvins à faire déterminer le traitement des deux guichetiers.

Je»ne pus ravoir la parole que le 2 novembre ; il fallut rester à la tribune tout le soir , pendant cinq séances , pour faire arrêter onze traitements; et au dernier, un membre s'étant avisé de dire que sons le régime de l'égalité tous les traitements devaient être égaux, les arrêtés furent rapportés. Une nouvelle commission de quatre membres fut arrêtée pour fixer les traitements avec nous : cette commission parut deux fois au Temple sans rien faire, et tout mon travail devint inutile.

Sur ces entrefaites, il plut à la section des Arcis et quelques autres de faire une dénonciation à la commune, d'une prétendue orgie faite au Temple le 22 octobre précédent. Le conseil supprima à cette occasion toutes les commissions du Temple, et les remplaça par une autre de ses commissaires, chargés de notre besogne. La nouvelle commission travailla, et présenta un projet de règlement, mais qui n'a point été suivi. Nous n'en continuâmes pas moins nos opérations, et nous sollicitâmes la parole avec instance. Je fis un éclat pour l'obtenir, en jetant mon écharpe sur le bureau et donnant ma démission. J'obtins la parole pour le lendemain 18 novembre, sur les mémoires des fournisseurs des vêtements et linges faits immédiatement à Louis et à sa famille. Le conseil ordonnança une partie de leurs mémoires, et ordonna l'expertise des autres; mais je n'ai pu retirer cet arrêté du secrétariat qu'à la fin du mois.

■•^tr^

HISIORIQUES. 193

Je sollicitai la parole les jours suivants , et je fus éconduit avec scandale par le président, qui dit que je faisais le siège de la tribune pour des comptes bleus. Le 26 , jour où on me l'avait refusée , on ordonna que toutes les commissions du Temple présenteraient leurs comptes. Je me prévalus de cet arrêté, et le 28 du même mois je présentai les comptes de la bouche. Le conseil nomma une nouvelle commission de quatre membres pour les ordonnancer , et ordonna que mon rapport serait envoyé à la convention nationale.

Je commençai à faire ordonnancer tous ces mémoires d'après les deux arrêtés précédents; mais le conseil général fut renouvelé le 2 décembre. Nous en installâmes le même jour les commissaires de service , en leur notifiant ces arrêtés , et leur déclarant que nos intentions étaient de terminer nos opérations aux mémoires fournis jusqu'au dernier novembre. Dès le lendemain, Toulan, qui se trouva de service, nous fit contre-carrer dans nos opérations, et nous fit écarter de la table du Temple , où , suivant les pouvoirs de la commune, étaient admis les commissaires des commissions avec ceux du département et de la convention nationale. Cependant le conseil du Temple favorisa nos opérations, y contribua lui-même avec nous , et flous promit de nous faire obtenir du conseil la parole pour les faire ratifier ; mais en vain nous nous y présentâmes le 8 et le 9.

Le 17 , Cagneux et Toulan s'avisèrent de nous dénoncer au conseil général, comme des parasites qui n'étaient au Temple que pour diner. Cette accusation est d'autant plus plate que les diners que nous gagnions par neuf à dix heures de travail-n'étaient fixés qu'à trente sous, et que ces messieurs plus délicats les ont faits porter à cinquante; de sorte que la nation paye maintenant autant pour ces seize convives actuels, que pour vingt à vingt-quatre que nous y étions sous l'ancien conseil. Le conseil nomma quatre commissaires pour recevoir de nous notre travail et arrêter les comptes. La nouvelle commission nous manda; je me rendis auprès d'eux ; je leur offris tous les renseignements nécessaires ; je leur remis mon rapport sur les traitements ; je m'engageai à leur remettre les papiers en ordre le vendredi 18 décembre à dix heures du matin ; et , sur mon rapport , la nouvelle commission a fait déterminer les traitements, le 26 décembre, au conseil général.

( Extrait d'une adresse présentée par Vcrdier à la convention nationale. )

Le 26 déceuibre, le roi fut, pour la seconde foi$, conduit à la barre de la convention nationale : ce jour fut le premier où j'aperçus mon nialheuieux mailie. Du Temple aux Tuileries , et des Tuileries au Temple, je suivis la voiture. Placé à l'une des issues de la salle, de manière à ne pouvoir être remarqué de personne , j'entendis le discours que M. Desèze prononça en faveur du roi. Il le termina par ces paroles mémorables :

« Entendez , dit l'orateur , l'histoire redire à la renommée : Louis monta sur le trône à vingt ans. A vingt ans , il donna sur le trône l'exemple des mœurs ; il n'y porta aucune faiblesse, ni aucune passion corruptrice; il s'y montra l'ami constant du peuple. Le peuple désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui , il le détruisit; il abolit la servitude dans ses domaines ; il fit des réformes dans la législation criminelle , pour l'adoucissement du sort des accusés. Des Français étaient privés des droits qui appartiennent aux citoyens , il les en fit jouir par ses lois. Le peuple demanda la liberté, il la lui donna. 11 vint au-devant des désirs du peuple par des sacrifices sans nombre; et cependant c'est au nom de ce même peuple qu'on demande aujourd'hui... Je n'achève pas...! je m'arrête devant l'histoire. Songez quel sera votre jugement , et que le sien sera celui des siècles. »

Le discours de M. Desèze achevé : « Messieurs, dit le roi , mes moyens de défense viennent de vous être exposés. Je ne répéterai pas ce qu'on vous a dit. En vous parlant peut-être pour la dernière fois , je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien, et que mes défenseurs vous ont dit la vérité.

'< Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple , et surtout que les malheurs du 10 août me soient attribués. J'avoue que les gages multipliés que j'avais donnés , dans tous les temps , de mou amour pour le peuple, et la manière dont je m'étais toujours conduit, me paraissaient devoir prouver que je craignais peu de m'exposcr pour épargner son sang, et devoir éloigner à jamais une pareille imputation '. »

' Aprca ce discours, le roi et ses trois adjuccnte à la saHe de l'assemblée. Lu, difeuseur» passèrent dans une pièce prenant entre ses bras M. Ucsèze, le roi

( Extrait du Journal de M. de Maleshcrbes. ) Dès que j'eus la permission d'entrer dans la chambre du roi , j'y courus. A peine m'eut-il aperçu, qu'il quitta un Tacite ouvert devant lui sur une petite table ; il me serra dans ses bras ; ses yeux devinrent humides , et il me dit : «■ Votre sacrilice est d'autant plus généreux que vous exposez votre vie , et que vous ne sauverez pas la mienne. » Je lui représentai qu'il n'y avait pas de danger pour moi ; que d'ailleurs je remplissais le devoir le plus sacré , en même temps que je me livrais au dévouement de mon cœur ; et que j'espérais qu'en le défendant victorieusement , nous le sauverions. Il reprit : « J'en suis sur, ils me feront périr ; ils en ont le pouvoir et la volonté. N'importe , occupons-nous de mon procès comme si je devais le gagner ; et je le gagnerai en effet , puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache. Mais quand viendront les deux avocats ? « Il avait vu Tronchet à l'assemblée constituante, et ne connaissait pas Desèze. Il me fit des questions sur son compte , et parut fort satisfait des éclaircissements que je lui donnai.

Chaque jour il travaillait avec nous à l'analyse des pièces , à l'exposition des moyens , à la réfutation des griefs , avec une présence d'esprit et une sécurité que ses défenseurs admiraient , ainsi que moi; ils en profitaient pour prendre des notes et éclairer leur ouvrage. Ses conseils et moi nous nous crûmes fondés à espérer la déportation : nous lui fimes part de cette idée , nous l'appuyâmes : elle servit à adoucir ses peines. Il s'en occupa pendant quelques jours; mais la lecture des papiers publics la lui enleva , et il nous prouva qu'il fallait y renoncer. Quand Desèze eut fini son plaidoyer, il nous le lut : je n'ai rien entendu de plus pathétique que sa péroraison; nous en fûmes touchés jusnu'aux larmes ; le roi lui dit : « Il faut la supprimer, je ne veux point les attendrir. » Une autre fois, que nous étions seuls, ce prince me dit : « J'ai une grande peine : Desèze et Tronchet ne me doivent rien ; ils me donnent leur temps , leur travail , et peut-être leur vie. Comment reconnaitre un tel service ? Je n'ai plus rien ; quand je leur ferais un legs , il ne serait pas acquitté : d'ailleurs, ce n'est pas la fortune qui acquitte une telle dette. — Sire, lui dis-je , leur conscience et la postérité se chargeront de leur ré-

le tint étroitement embrassé, prit en- pour M. Desèze, et lui rendit tous les suite une chemise , la chauffa lui-même soins d'un ami.

compense. Mais vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. — Laquelle? — Embrassez-les, sire. » Le lendemain, le roi les pressa contre son sein , et tous deux fondaient en larmes en se précipitant sur ses mains.

Après la séance où ses défenseurs et lui avaient été entendus à la barre, il me dit : « Vous voyez à présent que, dès le premier moment , je ne m'étais pas trompé , et que ma condamnation était prononcée avant que j'eusse été entendu. » Lorsque je revins de l'assemblée, où nous avions demandé l'appel au peuple, et où nous avions parlé tous trois , je lui rapportai qu'en sortant j'avais été entouré d'un grand nombre de personnes qui m'avaient assuré qu'il ne périrait pas, ou au moins que ce ne serait qu'après eux et leurs amis. II me dit : « Les connaissez-vous ? Retournez à l'assemblée , tâchez de les rejoindre, d'en découvrir quelques-unes; dites-leur que je ne leur pardonnerais pas , s'il y avait une seule goutte de sang versé pour moi. Je n'ai pas voulu qu'il en fût répandu , quand peut-être il aurait conservé le trône et ma vie : je ne m'en repens pas. » Je lui annonçai le premier le décret de mort. Il était le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée , les coudes appuyés sur la table , le visage couvert de ses deux mains. Le bruit que je fis en entrant le tira de sa méditation ; il me fixa , se leva , et me dit : « Depuis deux jours je suis occupé à chercher si j'ai , dans le cours de mon règne , pu mériter de mes sujets le plus léger reproche. Eh bien ! monsieur de Malesherbes,je vous lejure dans toute la sincérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu , j'ai constamment voulu le bonheur de mon peuple, et n'ai pas formé un seul vœu qui lui fût contraire. » Je revis encore une fois cet infortuné monarque; deux officiers municipaux étaientdebout à ses côtés ; il était aussi debout, et lisait. L'un d'eux me dit : « Nous n'écouterons pas. » J'assurai le roi que le prêtre qu'il avait désiré allait venir; il m'embrassa, et me dit : « La mort ne m'effraye point : j'ai la plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu

Le lord président commande qu'on lui lise la sentence ; le silence ordonné , le clerc lit la sentence rédigée dans le parlement.

« Attendu que les communes d'Angleterre, réunies en parlement, ont nommé la présente haute cour de justice pour faire le procès à

HISTOBIQUES. . 11/7

Charles Stuarl , roi d'Angleterre, qui a été amené trois fois devant elle ; que, la première fois , on lui a lu i'acte d'accusalion qui le charge , au nom du peuple d'Angleterre, de haute trahison et autres crimes et méfaits , etc. ( ici le clerc répète l'acte d'accusalion ) ; lequel acte d'accusation lui ayant été lu, comme on l'a dit, ledit Charles Stuart a été requis de répondre ; mais, à défaut de le faire ( ici sont rapportés les différents faits de son procès et ses refus d? répondre ) ; pour toutes ses trahisons et crimes , la cour prononce que ledit Charles Stuart, en qualité de tyran, de traître, de meurtrier etd'ennemipuhlic,seramisà mort, en séparant sa tète de son corps. » La sentence ayant été lue , le lord président dit : « La sentence qu'on vient de lire et de promulguer est l'acte , la sentence , le jugement de l'unanimité de la cour. » Alors la cour se leva, en signe d'assentiment à ce qu'avait dit le président.

LE ROI. Voulez-vous écouter une pardé , monsieur.'

i.E LORD PRÉSIDENT. Non, monsicur ; vous ne pouvez être entendu après la sentence.

LE ROI. Non, monsieur?

LE LORD PRÉSIDENT. NoD, monsicur, avec votre permission, monsieur. Gardes, emmenez le prisonnier.

LE ROI. Je puis parler après la sentence; avec votre permission, monsieur, j'ai toujours le droit de parler après la sentence.

Avec votre permission attendez la sentence , monsieur

Je dis.... monsieur, que.... On ne me permet pas de parler; pensez quelle justice peuvent attendre les autres '.

Ses enfants étant venus le voir , il donna d'abord sa bénédiction à la princesse Elisabeth, et lui dit de ne pas oublier de dire à son frère

' Le roi fut alors, à ce qu'il paraît , phe. Un témoin déposa au procès de

enlevé dans le banc avec quelque vio- Garland , un des juges, qu'an bas de

lencc, et placé dans nne chaise à por- l'escalier il l'avait vu cracher à la figure

teurs. Un témoin au procès d'Axtell du roi. 11 nia fortement le fait , et les

déposa qu'il l'avait vu frapper les por- juges n'insistèrent point ; mais il paraît

teurs parce qu'ils demeuraient la tète certain que , soit ce jour-là, soit le jour

nue, apparemment tandis que le roi de l'exécution, la malheureux roi eut

entrait dans la chaise, que le peuple à subir cette brutale infamie. (Voyez

murmurait en le voyant emmener de les Mémoires de \Varwick. ) Comme on

cette manière et avec si peu de céré- l'emmenait, les soldats, sur son passage,

monie, et criait : « Dieu délivre votre ayant renouvelé lescris de 7us^i>c, exe-

majesté des mains de ses ennemis 1 » cu^ion .'« Pauvres gens, dit-il , avec une

que les soldats le conduisaient à travers pièce de monnaie, ils en crieront autant

les rues en poussant des cris de triom - contre leurs officiers. »

James, quand elle le verrait, que la dernière volonté de son pèro était qu'il ne se bornât plus à considérer Charles seulement comme son frère aine , mais qu'il lui obéit comme à son souverain ; et qu'ils devaient s'aimer l'un l'autre, et pardonner aux ennemis de leur père. Alors le roi lui dit : « Mon cher cœur, vous oublierez cela ? — Non, dit-elle, je ne l'oublierai jamais tant que je vivrai. » Et, versant un torrent de larmes , elle lui promit de mettre par écrit les détails de leurs visites.

Ensuite le roi, prenant le duc de Glocester sur ses genoux, lui dit : « Mon cher cœur, ils vont couper la léte à ton père. » Sur cela , l'enfant se mit à le regarder fixement, d'un air très-sérieux,

" Fais attention , mon enfant, à ce que je te dis , continua le roi; ils vont me couper la tête , et peut-être te faire roi ; mais fais attention à ce que je te dis : vous ne devez pas être roi tant que vos frères Charles et James seront en vie : car ils couperont la tète à vos frères , s'ils peuvent les attraper, et finiront par vous couper aussi la tète. Je vous ordonne de ne vous jamais laisser faire roi par eux. » A quoi l'enfant dit , en soupirant : «t Je me laisserai plutôt mettre en morceaux ! » Cette repartie , si inattendue d'un enfant si jeune , donna au roi une extrême joie. Herbert et Warvick ont donné les détails des derniers moments du roi dans sa prison. Nelson en ajoute quelques autres , tirés de Kennet et de quelques autres écrits.

Le roi , lorsqu'il eut fini ses dévotions , fut conduit de Saint- James à Whitehall par un régiment d'infanterie et sa garde ordinaire. D'un coté , était près de lui l'évêque de Londres ; de l'autre , le colonel Thomlinson , chargé de sa garde, et qui l'accompagnait la tête couverte. Comme la garde marchait lentement, le roi lui dit d'aller plus vite; ajoutant qu'il allait à sa tête combattre pour une couronne éternelle. Arrivé au bout du parc, il monta l'escalier conduisant à la longue galerie de Whitehall, où il avait coutume de loger; là , il eut un retard auquel il ne s'était pas attendu, parce que l'échafaud n'élail pas prêt. Il passa la plus gr.)nde partie de ce temps en prières. Vers midi , sa majesté ayant mangé un morceau de pain et bu un verre de vin blanc, le colonel Hacker , accompagné d'autres officiers et soldais, lit traverser au roi , à l'archevêque et au colonel Thomlinson, la salJe des Banquets, et les conduisit;! l'échafaud. Une forte garde de plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie, placés tout autour, empêchait le peuple d'approcher , el le roi d'être entendu.

HISTOaiQDES. 199

Une auguste princesse qui , jeune encore , et entourée de tous les prestiges de la cour la plus séduisante de l'Europe , s'était élevée aux sentiments de la plus haute piété, madame Elisabeth, sœur du roi, avait choisi l'abbé de Firmont pour son directeur.

La révolution, dont les attentats multipliaient tous les jours les fureurs, était arrivée à sa dernière violence contre la famille royale : madame Elisabeth était dans la prison du Temple l'ange consolateur de son frère, qui prévoyait depuis longtemps le sort qui lui était réservé. Dans leurs communications intimes elle lui parla de l'abbé de Firmont, alors retiré à Choisy-Ie-Roi , et déguisé sous le nom d'Essex, depuis les massacres de septembre 1792. Longtemps avant le'?ruel sacrifice, on lui fît présenter la charitable mission qu'il avait à remplir auprès du roi.

Voici le passage d'une lettre que, le 21 décembre 1792, il écrivit à un de ses amis en Angleterre : « Mon malheureux maître a jeté « ses yeux sur moi pour le disposer à la mort, si l'iniquité de son « peuple va jusqu'à commettre ce parricide. Je me prépare moi- '<■ même à mourir, car je suis convaincu que la fureur populaire ne « me laissera pas survivre une heure à cette scène horrible; mais je « suis résigné; ma vie n'est rien. Si, en la perdant, je pouvais sau- « ver celui que Dieu a placé pour la ruine et la résurrection de plu- « sieurs, j'en fais volontiers le sacrifice, et je ne serais pas mort en « vain "

La terreur continuant de régner sur toute la France, il passa successivement d'un asile à un autre, demeura longtemps à Bayeux, et réussit, en 1796, à passer en Angleterre. 11 apprend que Monsieur, frère du roi, est en Ecosse avec quelques serviteurs fidèles; il court leur remettre le dépôt des dernières pensées du roi martyr, et de sa tendre sœur Elisabeth. Après avoir pleuré, avec les princes et les sujets fidèles, les malheurs de la France et du meilleur des monarques, il quitte une seconde fois sa terre natale, et se rend à Blankenbourg, où Louis XVIll l'avait invité à se rendre. Il resta dix ans près de ce prince. A la suite des combats qui alors ensangl.intaient l'Europe, quelques prisonniers français, dont un grand nombre étaient blessés , furent amenés dans la ville qu'habitait le roi : aussitôt le monarque ordonna qu'on cherchât des hommes habiles pour les soigner, et qu'on leur fournît de bons aliments ; de leur côté, la

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reine, les daines de sa suite, et madame la duchesse d'AngouIéirie, étaient occupées à préparer de la charpie pour élancher le san^^ des blessés français. Pondant ce temps l'abbé de Firmont se transportait auprès des malades, et leur prodiguait les secours de la religion avec la charité la plus touchante ; un grand nombre furent sensibles à ses exhortations et à ses soins , et moururent en bons chrétiens.

Cependant une maladie épidémique se manifesta parmi ces infortunés ; le danger que couraient ceux qui en approchaient, au lieu de ralentir le zèle du saint abbé, le rendit plus fervent. Il ne quitta plus les grabats de celte multitude de mourants, la contagion l'atteignit lui-même, et le conduisit au tombeau le 22 mai 1807, à l'âge de soixante-deux ans.

Le roi témoigna les plus douloureux regrets à la mort de ce sujet fidèle; M. le duc d'Angouléme suivit à pied le convoi funéraire, et la duchesse son épouse fut présente aux obsèques du seul ami qui eût reçu le dernier soupir de son père.

Le 24 août, entre minuit et une heure du matin, plusieurs municipaux entrèrent dans la chambre du roi. Éveillé par le bruit, je me levai à la hâte. Je les vis s'approcher du lit de sa majesté. « En exécution d'un arrêté de la commune, dit l'un d'eux, nous venons faire la visite de votre chambre, et enlever les armes qui peuvent s'y trouver. — Je n'en ai point , » répondit le roi. Ils cherchèrent néanmoins, et n'ayant rien trouvé, « Cela suffit, reprirent-ils. En entrant au Temple, vous aviez une épée, remettez-la. » Contraint à tout souffrir, sa majesté m'ordonna d'apporter son épée.

L'idée de concourir , quoique involontairement, à désarmer mon roi, me révoltait. Je remis au roi son épée. « Messieurs, leur dit-il, je la dépose entre vos mains; plus ce sacrifice me coûte, plus il vous garantira mon amour pour la tranquillité publique. »

Le leiidemain, à son déjeuner, le roi me témoigna combien celle insulte lui était pénible. Aucune jusqu'alors ne m'avait paru l'avoir affecté aussi vivement. Sa majesté m'ordonna d'écrire sur-le-champ au maire de Paris ce qui s'était passé la nuit précédente, et de lui demander de sa part qu'il fût enfin statué sur le mode dont on devait lui annoncer les arrêtés de !a commune.

Phélion ne fit point de réponse.

Ce désarmement du roi augmenta mes inquiétudes pour ses jours. Le soir même, l'apparition d'un nouveau municipal (c'était un bonnetier) sembla justifier mes craintes. Cet homme, de haute taille, de coraplexion robuste , d'une figure basanée et sombre , tenant en main un bâton noueux, entra dans la chambre du roi : sa majesté venait de se mettre au Ut. «■ Je viens faire ici , dit-il en entrant , une perquisition exacte. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je veux être sûr que monsieur (il parlait du roi) n'a aucun moyen de s'évader. » Ce début était fait pour redoubler mes alarmes : cet homme, me disais-je, a sans doute des intentions coupables. Puis lui adressant la parole : « Vos collègues ont fait cette recherche la nuit précédente ; le roi a bien voulu la souffrir. — Il l'a bien fallu , répondit le municipal: s'il avait résisté , qui eût été le plus fort-î* » A ces mots, je crus plus que jamais à la réalité de mes soupçons. Résolu de défendre jusqu'à mon dernier soupir la vie de mon maître, « Je ne me coucherai pas, dis-je à ce commissaire ; je resterai près de vous. — Fatigué comme vous l'êtes , me dit le roi , couchezvous, je vous l'ordonne. » Sans répliquer à cet ordre, je me retirai; mais la disposition de la porte empêchant que, de son lit, le roi ne pût apercevoir le mien, je m'y jetai tout habillé, les yeux fixés sur cet homme, et prêt, au moindre mouvement suspect, à m'élancer au secours de mon maître.

Ma frayeur n'était pas fondée : ce municipal , qui avait pris à tâche de paraître si redoutable, dormit d'un sommeil profond. Le lendemain de celte nouvelle scène, le roi me dit à son lever : « Cet homme vous a causé une vive alarme. J'ai souffert de votre inquiétude, et moimême je ne me suis pas cru sans danger ; mais, dans l'état où ils m'ont conduit, je m'attends à tout. »

État des dépenses faites an Temple depuis le 13 août jusqu'au 30 novembre de l'an I^r de la république française^ avec l'aperçu de celles (jui pourraient être à faire par la suite ; présenté à la convention nationale d'après son décret du 4 octobre, par Verdier, commissaire nommé par le conseil général du 10 août pour la vérification des comptes de cette maison. ( Pièce inédite. )

La commission nommée , par le conseil général de la commune de Paris les 4 et 8 octobre, pour l'examen des comptes du Temple et des

économies à faire dans celte maison, a rangé les dépenses faites et à faire sous cinq classes : Les traitements des employés , les dépenses de la bouche des détenus , celles de leur entrelien , celles du conseil séant au Temple , et celles des travaux. Il ne lui a pas été possible d'en faire un compte aussi juste qu'elle l'aurait désiré , à cause du désordre introduit et entretenu dans cette maison par les travaux qu'il a été nécessaire d'y faire ; par l'indépendance réciproque des petits départements qui s'y trouvent; par la multiplicité des fournisseurs sur les mêmes objets; par la succession continuelle des commissaires de service chargés de la surveillance générale , et par la mulliplicitédes commissions qu'il a fallu leur adjoindre. La plupart de ces inconvénients ayant cessé, la régie et les comptes s'y pourront faire avec plus de facilité.

1" Traitement des personnes employées hahitnellemcnt au Temple '.

Lorsque les commissaires des comptes sont allés au Temple , ils y ont trouvé vingt-quatre personnes employées , dont treize pour la bouche et l'office. Il ne leur a pas été possible de faire déterminer leurs traitements par l'ancien conseil général; mais leur rapport du commencement de novembre a servi de base au nouveau conseil pour les déterminer le 28 décembi'e ; les employés sont les suivants :

1" Deux guichetiers employés à la tour : les commissaires avaient proposé de lixer leur traitement annuel à 1,000 écus pour chacun. Les guichetiers demandaient 6,000 livres, et le conseil général leur en a accordé 6 : le ministère de ces deux guichetiers était nécessaire dans les premiers temps que les détenus étaient dans les petits appartements qui se communiquaient, pour en ouvrir et fermer la première porte. Mais, depuis qu'ils ont été transférés dans les deux appartements séparés au second et au troisième étage de la tour, et que la commission des travaux a fait placer dans l'escalier sept guichets ou portes gardées par des sentinelles , le ministère des guichetiers est devenu inutile, et le nouveau conseil les a renvoyés en décembre.

2° Cléry , valet de chambre de Louis Capet et de son fils, est tout près d'eux pour les servir, et ne peut les quitter sans être accompa-

' Il ne faut point perdre de Tue que et qu'ils perdaient déjà beaucoup d« les différentes fixation*» de traitements leur yaleur. qu'on Ta lire sont faites en assignats,

gné d'un commissaire de service. Les commissaires des comptes avaient proposé de fixer son traitement à 6,000 livres; l'ancien conseil y avait adhéré , mais on rapporta ensuite son arrêté, et ceux des suivants traitements qu'il avait déterminés.

3° Tison et son épouse sont auprès des dames pour les servir avec les mêmes conditions que le valet de chambre de Louis. Les commissaires avaient proposé son traitement à 7,000 livres, et le conseil l'avait arrêté à 6,000.

Employés au ])alais.

4° Mathey et Fontaine , inspecteurs de surveillance, étaient au bureau des commissaires de service , pour exécuter leurs ordres. Les commissaires des comptes, de service , ont proposé leur traitement à 3,000 livres, et l'ancien conseil l'avait fixé à 2,000. Mais leurs fonctions ayant été séparées par le nouveau conseil, lorsqu'en décembre il est entré dans l'appartement de la tour au rez-de-chaussée, elles sont devenues plus étendues et plus gênantes, et leur ont fait mériter un traitement plus fort.

Mathey a suivi le conseil dans la tour pour exécuter les ordres immédiats, faire distribuer et surveiller les cartes, etc. ; et on a mis sous lui un porte-clefs.

• Fontaine est demeuré dans l'ancien appartement du conseil situé dans la première tour, pour surveiller les dehors de la tour, reconnaître ceux qui entrent et sortent sans cartes, introduire à la tour ceux qui y ont besoin.

Baron , frotteur et gardien des meubles des appartements du palais , a pour fonctions de les nettoyer et conserver par des soins journaliers, de nettoyer les appartements de la tour. Les commissaires des comptes et des déménagements du Temple avaient proposé son traitement à 1,500 livres, et l'ancien conseil l'avait lixé à 1,200.

5° Mancel, Gourlet et Quesnel sont d'anciens serviteurs du Temple, réservés pour les gros ouvrages et pour faii? les commissions, cl Gourlet a été autorisé, le 18 octobre, à monter, au besoin, à la tour pour ysoulager le valet de chambre. Les commissaires des comptes et leurs collègues avaient proposé le traitement de chacun à 800 livres, et ce conseill'avait fixé à 1,000 livres.

6" Tiranon, scieur de bois, est chargé de couper, de distribuer les bois de chauffage dans les salles et corps de garde. Lc^ commis-

saires des comptes et ceux de service avaient proposé son traitement à 50 sols par jour.

7" La citoyenne Rokcnstrok, femme de charge au Temple, y a été continuée pour avoir soin du linge appartenant aux créanciers du ci-devant d'Artois , mais qu'on emploie actuellement pour toutes les personnes qui se trouvent au Temple. Les commissaires des comptes avaient proposé son traitement à 800 livres.

8" II s'y trouvait encore un perruquier sans appointements; mais comme les commissaires qui l'employaient oublièrent souvent de le payer, le nouveau conseil lui a fait attribuer un traitement, pour lui rendre ses services gratuitement.

Emj)loijès pour la bouche.

9" Gasnicr, ancien officier de cuisine de la cour, est chef de la cuisine de Louis, et y fait en même temps les fonctions des anciens contrôleurs, essaye les mets portés aux détenus, etc. Les commissaires des comptes et ceux de service avaient propose son traitement à 4,000 livres.

10"*, Roche, sommelier et chef de Toffice, a un ministère analogue à celui de chef de cuisine, pour sa partie ; il est , en outre , chargé principalement de la distribution du pain, du vin et liqueurs; et les commissaires avaient jugé qu'il devait avoir un traitement à peu près égal à celui de son collègue , mais prévoyaient que son ministère pourrait être supprimé.

Ces deux chefs, qui s'étaient associé les autres officiers , pensaient qu'on devait donner 9 livres par jour au rôtisseur, au pâtissier, au garde de l'argenterie et à l'aide d'office , aussi employé à la tour auparavant; mais les commissaires avaient jugé qu'on pouvait payer chacun à raison de 100 louis.

1 1° Les mêmes chefs demandaient 5 livres par jour pour le garçon de cuisine et pour celui de l'office, aussi employés auparavant à la tour. Les commissaires des comptes de service ont estimé qu'on pouvait les payer à raison de 1,500 livres.

12"" Les mêmes chefs ne demandaient que 3 francs par jour pour le laveur, par la raison qu'il avait des accessoires qu'on ne pouvait lui enlever. Les commissaires ont pensé qu'il pouvait être payé à raison de 800 francs.

13" Les mêmes chefs demandaient 40 sols par jour pour le tournebroche.

HISTOBIQUES. 205

14° Enfin , ils demandaient 4 livres par jour pour chacun des trois garçons servants. Les commissaires les bornèrent à 1,200 livres.

Tous ces traitements, tels qu'ils ont été proposés par les commissaires des comptes, d'accord presque sur tout avec les commissaires de service, forment une dépense annuelle de 6,000 livres pour les guichetiers; de 13,000 livres pour les trois serviteurs immédiats de la tour; 11,000 pour les employés au palais; 25,800 pour les employés pour la bouche ; en tout , 50,400 livres , sans compter les traitements des guichetiers supprimés : mais, d'après les observations du chef de cuisine, on pourra supprimer cinq officiers de bouche lorsque la cuisine sera transportée dans la tour , pour servir les tables des détenus et des commissaires de service.

2° Dépenses de la bouche des détenus, depuis le 13 août jusqu'au 30 novembre.

L'étiquette et les formules observées pour la table de Louis , a. sa cour, sont suivies au Temple; mais la dépense y a été bien légère, en comparaison de ce qu'elle était à Versailles et même aux Tuileries, puisqu'il n'y a qu'une table, fournie et servie seulement par treize officiers. (Cent trente mémoires, qui ont été présentés aux commissaires des comptes , ont été ordonnancés par une nouvelle commission qui leur a été jointe, d'après un arrêté de l'ancien conseil du 28 novembre. ) Pour juger des profusions et des économies, il faut en considérer le service sous quatre époques : la première du 13 août au 2 septembre; la seconde pour le reste de septembre, et les deux autres en octobre et en novembre. Dans la première , la table était dirigée par deux contrôleurs de la bouche et du gobelet , qui ont été remerciés, et il y a eu pendant quelques jours des personnes de plus à la tour; dans la seconde, elle n'a été dirigée que par les deux chefs de la cuisine et de l'office; et dnns les deux autres, les commissaires de service y ont concouru avec ces deux chefs.

Les bordereaux de la dépense de bouche , dans la première époque , se sont montés à 11,237 livres 11 sols 9 deniers; mais les mémoires ont été réduits par les commissaires à 10,400 livres pour environ vingt-cinq jours, ce qui l'aurait portée à environ 13,000 livres si le mois eût été complet.

Pendant les vingt-trois derniers jours de septembre, la dépense na été que de 8,818 livres , suivant les bordereaux, et de 8,102 livres, d'après la réduction des commissaires.

Celle d'octobre a été sur les bordereaux de 9,295 livres 6 sols, et a été réduite par les commissaires ii 8,245 livres.

Enfin , celle de novembre , portée à 8,99.2 livres 4 sols 6 deniers sur les bordereaux, a été réduite par les commissaires à 8,435 livres.

Il peut y avoir quelques légers mémoires, présentés après coup, qui n'entrent point dans cet état , mais ce ne peut être que bien peu de chose. Il résulte du moins de cet exposé que les commissaires ont diminué, du consentement même de la plupart des minimes fournisseurs, 3,500 quelques livres sur les mémoires de bouche, qui, par leur nature et leur variabilité, étaient irréductibles en justice , et que leur vigilance a fait diminuer la dépense de bouche au Temple de plus de 100 louis par mois pendant qu'ils y ont séjourné, quoique leur autorité fut insuffisante pour remédier aux abus qui s'y sont introduits avec l'étiquette de la ci-devant cour royale.

Mais il a paru aux commissaires des comptes plus important de préparer les économies pour l'avenir, que de réduire les profusions faites d'accord avec la commission des travaux; ils ont cru que le moyen d'économiser était de reporter la cuisine du palais à la tour, pour qu'elle fournit à la fois la table de la famille ci-devant royale et celle des commissaires et de l'état-major. Ils ont pensé unanimement que pour cette réforme seule la première table n'en serait pas moins bien servie, et que la seconde le serait beaucoup mieux , sans qu'il en coûtât davantage; c'est-à-dire qu'on supprimerait ainsi le traiteur et le limonadier, qui coûtaient environ 3,000 livres par mois. Les lieux étaient préparés pour cette réforme par les soins des deux commissions , lorsqu'elles ont cessé au commencement de décembre ; et cette réforme a été adoptée par le nouveau conseil au commenceraont de janvier 1793.

Mais ce changement ne suffit pas pour mettre lin aux profusions. Il est absolument nécessaire que l'administration , quelle qu'elle soit , mette fin à cette multiplicité de fournisseurs pour le même genre de denrées, dont les uns les font payer un quart et même un tiers plus cher que les autres, et qu'elle ne se serve, pour chaque genre, que d'un fournisseur, avec lequel elle conviendrait d'un prix fixe. Peutêtre même pourrait-on couper court à tous ces abus, en faisant un forfait avec le chef de cuisine , sur un plan de service convenu. Les commissaires ont proposé ce projet à ce chef de cuisine, et il a paru vouloir s'y prêter. Cette forme de service préviendrait bien des embarras, en établissant des économies fixes.

HÎSTOBTQLES. 507

30 Fournitures faites immédiatement à la famille ci-devant royale, sur la demande de Louis Capet.

Lorsque Louis est entré au Temple , il n'y a point trouvé les commodités qu'on s'empressait auparavant d'accumuler auprès de lui. Les effets à son usage journalier avaient été mis sous les scellés au château des Tuileries, et sa famille n'y est entrée qu'avec les vêtements qu'elle portait. Dans ce dénùment , Louis a donné des ordres pour se procurer des vêtements, du linge, et autres effets nécessaires, et les valets de chambre ont transmis les ordres aux anciens fournisseurs par les anciens commissaires. Les commissaires de la commune se sont prêtés à ses besoins et à ses désirs , et il a été fourni de tout ce qu'il a demandé. En conséquence, les serviteurs nous ont présenté quatre-vingtsmémoires des fournitures qui lui ont été faites depuis le 10 août jusqu'au 30 octobre. Il,ne nous a pas été difficile d'y reconnaître les mêmes abus que pour la bouche , continués par les fournisseurs de l'ancien régime royal. Non-seulement il en est qui paraissent au premier coup d'œil évidemment exagérés , mais encore la multiplicité des fournitures, pour des vêtements et du linge de même sorte; ont décelé l'avidité de quelques uns par des prix bien différents.

Les exagérations de bien des mémoires ont frappé même le ci-devant roi et la ci-devant reine, qui nous en ont parlé, en nous invitant à les réduire à leur juste valeur, et nous nous en sommes occupés avec gens connaisseurs '.

Nous avons commencé par faire payer au C Péthion 2,000 livres qu'il avait avancées à Louis, et à Huë, son premier valet de chambre, 526 livres ; et le valet de chambre actuel a démontré l'emploi de ces deux sommes pour le ci-devant roi.

Les deux serviteurs actuels nous ont présenté les soixante-dix-huit mémoires de vêtements, linges de corps et de lit, étoffes et autres effets fournis à Louis , à son épouse, à son (ils , à sa tille et à sa sœur, depuis le 10 août jusqu'à la fin d'octobre ; ils forment un total de 29,505 livres 14 sols 1 denier, suivant le prix que les fournisseurs ont mis à leurs marchandises. Mais le plus grand nombre do ces mémoires et les plus considérables sont réductibles d'une diminution de plus de 1,000 écus ou 4,000 livres. Nous en avons fait

' Rien n'est peut-être plus digne de réduire eux-mêmes les dépenses qu'enrcmarque que cette soUicitude de traînait leur captiTité. Louis WI et de la reine , s' occupant de

les observations au conseil j;énéral de la commune , dans notre rapporl (lu 18 novembre; et le conseil ordonnança le payement des fournitures les moins considérables qui ne paraissaient pas réductibles, en arrêtant que les commissaires s'adjoindraient des experts pour taxer k-s autres.

Différentes circonstances ont empêché la première commission des comptes de pouvoir commencer cette expertise; mais le début des experts justifie ce qu'on vient d'avancer, car sur les mémoires, montant à la somme de 3,182 livres, ils ont fait une diminution de 722 livres , en portant les fournitures et les façons au plus haut prix.

Pendant ces deux premiers mois et demi , il a été fait encore quelques légères fournitures , dont les valets de chambre ne nous ont présenté les mémoires qu'en décembre, avec ceux des fournitures de novembre. Le nouveau conseil nous a obligés de les remettre, dans l'état où on nous les avait donnés , à la nouvelle commission des comptes qu'il a nommée. Nous observerons seulement que nous les avons fait voir aux experts, et qu'ils les ont jugés susceptibles des pareilles réductions que les premiers.

Je finirai cet article en observant qu'il ne faudrait pas pressentir l'?s dépenses à faire pour ces objets , par celles qui ont été faites. Les premiers besoins nés des circonstances ont été remplis; l'entretien doit être maintenant bien moins considérable.

4° Dépenses du conseil séant au Temple.

Les dépenses du conseil séant au Temple consistent en soins journaliers pour la nourriture des commissaires de service , pour la consommation de bois , de lumière de cire et de suif, dans les salles et corps de garde , pour l'illumination des cours, pour l'emploi des papiers , cartes d'entrée , et pour les blanchissages et autres objets par conséquent.

La table des commissaires a été fournie par un traiteur et un limonadier de l'extérieur du Temple. Sous l'ancien conseil général, le traiteur fournissait à raison de 4 livres par tête pour le déjeuner, le diner et le souper. Le nouveau cpnseil a porté cette dépense à 6 francs.

Jusqu'au dernier novembre , le conseil séant au Temple recevait à sa table les huit commissaires de service , ceux des commissions (lui s'y trouvaient en exercice , les quatre officiers dctat-major, les

commissaires envoyés , au besoin , par le département et par la convention nationale. Le traiteur fournissait aussi souvent , par ordre du conseil, des aliments à des ouvriers et autres personnes nécessaires alors ; et il en a coûté au moins 1 0,000 livres pour le traiteur, et 1 ,500 livres pour le limonadier.

Des gens malintentionnés ont parlé d'orgies faites au Temple par les commissaires de service , par des fournisseurs et même par des membres de la convention nationale ; mais les commissaires des comptes protestent que ce sont des calomnies, et qu'ils ont vu peu d'abus en cette partie.

Des commissaires du nouveau conseil provisoire ont voulu borner la table à seize personnes du conseil et de l'élal-major du Temple ; mais la nécessité qui les oblige d'y admettre , dans les circonstances, ceux de leurs collègues et des membres de la convention qui y sont envoyés, leur a démontré leurs faibles vues dans cette prétendue réforme , et dans l'augmentation pour les frais de leur table; elle a coûté à peu près autant en décembre que dans les mois précédents, quoique le nombre des convives y fût bien plus grand ; mais , comme nous l'avons observé, il est à croire que le service des deux tables, qui a commencé en janvier d'être fait par la même cuisine, supprimera tout à fait cette dépense , si la cuisine est bien surveillée.

L'illumination des cours a fait un objet plus considérable que la table , en août et septembre ; mais les commissions établies au Temple en octobre y ont mis une grande réforme économique.

Je ne puis donner un détail plus précis sur les dépenses ordonnées immédiatement par le conseil séant au Temple; c'est Roche, mon collègue, qui en a ordonnancé le payement ; c'est à lui à fournir les explications nécessaires.

b° Dépenses des travaux faits on Temple.

Les travaux jugés nécessaires au Temple , pour la garde et la sûreté de la famille ci-devant royale , consistent en appartements construits et meublés dans la tour, pour eux et pour le conseil ; en la confection d'un fossé autour de la tour et son comblement ; en l'entretien de murs fort élevés et des différents corps de garde, etc.

Les travaux étaient si peu avancés au commencement d'octobre, que le conseil de la commune a nommé deux commissions pour les hâter, les surveiller et les faire payer : le Temple était alors ouvert en grande partie par le jardin , et la fin de novembre a vu linir les

travaux qu'on a crus nécessaires jusqu'à ce que la convention ait décidé sur le sort des prisonniers.

Les dépenses montent à près de 500,000 livres, et la plus grande partie a été ordonnancée et même i)ayée; mais c'est Roche, mon collègue, qui a fait principalement ces comptes avec l'administration des travaux publics et l'architecte de la commune : c'est à lui d'en fournir lélat.

Pour faire ces travaux , Palloy, qui en a été le premier chargé, a cru devoir faire abattre des maisons voisines : les propriétaires ont réclamé de grandes indemnités , pour l'appréciation desquelles le conseil général a nommé une commission particulière. Elle n'a point communiqué avec les autres; l'administration des travaux publics n'a pu rendre de compte à la convention. Il y a encore, au Temple, un autre objet d'administration : c'est la garde, l'entretien et l'inspection des appartements de la première tour, et du grand nombre de meubles précieux qui s'y trouvent. Cet objet a été soumis à l'inspection de commissaires particuliers nommés, au mois d'août, par l'ancien conseil général , sous le titre de commission des déménagements.

Résumé.

ri résulte de ce qui vient d'être exposé , que les plus grandes dépenses faites au Temple, depuis le 13 août jusqu'au dernier novembre , sont celles que les circonstances ont indiquées pour la garde et la sûreté des prisonniers. Les autres n'y ont pas été considérables; celles de bouche ont monté à environ 35,000 à 36,000 livres; celle de l'entretien de la famille ci-devant royale a été d'environ 31,000 a 33,000 livres ; relie du conseil séant au Temple , de 20 et quelques mille livres; et les commissaires avaient évalué le traitement des employés à 50,400 livres par an. La confusion, née des circonstances, en avait encore occasionné d'inutiles, avec quelques profusions et prodigalités : l'ancien conseil de la commune y a fait mettre tout l'ordre, les économies et les réformes possibles, par les commissaires de service et des autres commissions; mais ceux-ci ont été aussi trop gênés et contrecarrés dans leurs opérations, pour avoir pu faire toutes les réformes nécessaires Ils sont du moins parvenus à y préparer l'ordre et l'économie, par les travaux , l'apurement des comptes, et la simplification du service.

Mais, quelque simplicité el facilité qui s'y trouvent maintenant,

il n'est pas possible que des commissaires qui se succèdent au Temple toutes les quarante-huit heures, et qui y sont presque entièrement occupés de la garde des prisonniers et de la police des personnes qui se trouvent au Temple ou qui s'y introduisent , puissent bien surveiller les différentes parties ; on ne peut y établir l'ordre et l'économie nécessaires , sans l'établissement d'un ou plusieurs administrateurs permanents, qui ne se contentent pas de viser des fournitures ordonnées par différentes personnes et apportées par une foule de fournisseurs , mais qui en véritient le besoin , en ordonnent les achats, en règlent le prix et en distribuent l'emploi, mettent l'économie nécessaire dans les fonctions des employés, et surveillent toutes les opérations dans les départements.

A Paris, ce 4 janvier 4793.

[ Pièces inédites.)

Extrait du registre n" XXI, pages 1 2,970 etl 2,97t.

Séance du T'' octobre 1793 (an 11 de la république.)

Les commissaires nommés pour aller ce soir au Temple y maintenir l'ordre et la tranquillité sont Lepauvre, Crespin, Smisbourbacet,et FleuriotLescot. Un membre fait un récit sur la commission du Temple, qui a renvoyé quantité d'employés au service de cette prison. Il demande qu'on les paye : il ajoute qu'aucun fournisseur ne veut plus rien livrer, faute de payement; on y manque de bois et d'autres objets de première nécessité.

On lit ensuite une lettre de Mathey, concierge de la tour du Temple, qui se plaint de ce qu'on a négligé son affaire; il demande qu'on s'en occupe sérieusement. Depuis trois semaines , lui et son service souffrent. Sa santé ne lui permet plus de remplir ses fonctions; en conséquence, il déclare qu'à compter de demain il ne fait plus de service.

Un membre demande qu'on nomme un économe provisoire pour les dépenses du Temple : cette demande est ajournée à vendredi procham.

Le conseil général autorise la commission des huit nommés par l'administration du Temple a. prendre toutes les mesures pour pour-

voir aux besoins du Temple , à se faire en conséquence représenter tous les mémoires depuis le 31 juillet, époque du dépari de Cailleux, jusqu'à ce jour ; à les vérifier, en faire le rapport au conseil général, qui en réglera le montant, pour être présenté de suite avec les étals des salaires dus aux différents employés , au ministre de l'intérieur, et en toucher le montant.

Sur le réquisitoire du procureur de la commune, on ajourne à demain l'épurement des membres des comités révolutionnaires des sections, qui devaient être épurés aujourd'hui , attendu qu'il a perdu les notes qu'il s'était procurées, et qu'il espère les retrouver.

Registre n» XXI, page 13,025.

Séance du 8' jour de la 2' décade ^ 2e année républicaine.

Les commissaires au Temple font un rapport sur les dépenses de l'intérieur du Temple, et sur les personnes qui y sont employées.

Après une ample discussion sur ces citoyens, le consed général arrête que Fontaine, Mansel et son épouse seront renvoyés du Temple.

Un membre demande que Simon , gardien au Temple du petit Capet, puisse se promener dans les cours du Temple. Le conseil accorde cette demande, pourvu que Simon soit accompagne d'un commissaire.

Le conseil étend la réforme jusqu'au citoyen Mathcij , concierge du Temple, et le remplace par Coru , membre du conseil, et le nomme économe du Temple.

Le conseil arrête en outre que les membres qui iront ce soir au Temple seront chargés de faire le recensement des livres de la petite bibliothèque qui est dans la chambre du citoyen Mathey. Jérôme et Monicr sont nommés gardes de la tour. Le conseil leur alloue la somme de 1,500 livres; qu'en outre ils seront nourris.

Le conseil arrête que l'économe Coru aura 4,000 francs d'appointements, comme les avait Cailleux, ci-devant adminislrateur du Temple;

Arrête que Mathey, concierge , restera consigné et surveillé jusqu'à ce que les cartes qu'il distribuait soient changées, et jusqu'à ce que le conseil du Temple ait prononcé ;

Arrête que le perruquier déjà en exercice au Temple sera conservé;

Arrête que toutes les |)ièces du rapport seront mises entre les mains

HISTOBIQUES. 213

de l'économe , pour poursuivre le payement des fournisseurs auprès des autorités constituées.

Le citoyen Henry est nommé pour porter le bois dans le Temple.

Extrait du registre n" XXI , pages I3,09i et I3,092.

Séance du 26* jour du i" mois , 2« année républicaine.

Le citoyen Coru, économe du Temple, fait uu rapport sur les dépenses de cette prison, d'où il résulte que les sommes exorbitantes excitent beaucoup de réclamations; et, sur la motion d'un membre,

Arrête en outre que la commission fera un nouveau rapport et plus détaillé sur les mémoires du Temple , et particulièrement sur celui de Desfontaines, l'un des concierges.

Sur l'observation du substitut du procureur de la commune , que parmi ces mémoires il y en a qui ne peuvent point être ajournés, et que les mémoires de beaucoup de fournisseurs sont réglés de manière à ne laisser aucun doute sur leur exactitude, le conseil général adopte les mémoires réglés par la commission du Temple.

Extrait du registre XXI, page 13,108.

liecapUulation générale du compte des dépenses faitespour les prisonniers du Temple, pendant les mois d'août et septembre 1793.

Cuisine 23,237 '■'• 12 s.

Dépenses diverses 4,723 18 '•

Constructions 39,148 10 '■ 3 d.

Mémoires nouveaux 6,432 2 '• 8 d.

Mémoire additionnel de Mathcy. . 327 » »

Dans une des pièces du troisième étage de la tour du Temple , se trouvait un poêle où l'on avait pratiqué des bouches de chaleur. C'était dans l'une de ces ouvertures , ou dans un panier destiné à recevoir les balayures de la chambre, queTurgy déposait à la dérobée, soit un billet d'avis, soit des annonces de journaux. De leur côté, les princesses plaçaient au même endroit leurs billets écrits, tantôt avec du jus de citron , tantôt avec un extrait de noix de galle. Un signe convenu indiquait respectivement le lieu du dépôt. Hors

de la tour, le fidèle serviteur faisait relire l'ccrilure , et me transmettait les choses qui me concernaient.

Quoique je ne pusse , sans un danger certain , paraître dans aucun lieu public, je n'en étais pas moins instruit de ce qui se passait. J'avais fréquemment , avec des seigneurs de la cour et même avec quelques députés , des entretiens nocturnes. Mes rendez-vous avec Turgy avaient lieu hors des murs de la ville ; là, je lui remettais par écrit, soit à l'encre, soit au crayon, ce que je croyais devoir apprendre à la reine.

Dans cette correspondance joarnalière , je rendais compte à la famille royale de l'esprit qui régnait dans Paris, des dispositions du reste de la France , des événements militaires de la Vendée , du progrès des armées étrangères , et surtout des intrigues secrètes , des luttes et des projets ultérieurs des divers partis de la convention.

Mon extrême circonspection ne put me soustraire aux dénonciateurs : on fit chez moi une seconde visite domiciliaire. Dans la matinée du 19 juillet, je vis entrer tout à coup dans mon appartement six hommes, tous membres du comité révolutionnaire. On me fit lecture d'un ordre de l'administration de police, à laquelle j'avais été dénoncé comme entretenant une correspondance avec la veuve Gapet. L'ordre portait de visiter mes papiers , mes effets ; et, pour peu qu'il se trouvât le moindre indice contre moi , de me conduire au tribunal révolutionnaire. Cette recherche m'exposait d'autant plus , qu'au moment de l'apparition des commissaires j'écrivais à la reine pour lui rendre compte d'une mission dont elle m'avait honoré : à peine eus-je le temps de faire disparaître, sans qu'on s'en aperçût, la lettre que j'avais commencée. Deux de ces inquisiteurs me fouillèrent, et, n'ayant rien trouvé sur moi, nî dans mon appartement, ils rédigèrent leur procès-verbal, et se retirèrent.

Dans le courant de juin, la femme Tison donna des signes de dérangement d'esprit : elle était toujours triste, et poussait des soupirs comme une personne qui éprouve des remords. Quel qu'en fût le motif, elle se vit contrainte par son mari, homme brutal, de faire une dénonciation contre la reine et contre madame Elisabeth : elle les accusa d'entretenir, tous les jours, une correspondance avec inoi. Pour pi ouver le fait , elle descendit au conseil un fiambeau (ju'f^lle avait pris dans la chambre de madame Elisabeth, et fit re-

marquer aux municipaux une goutte de cire à cacheter qui était tombée sur la bobèche. En effet, le matin cette princesse m'avait remis un billet cacheté pour M. l'abbé Edgeworlh de Firmont, et je m'étais empressé de le porter chez madame la duchesse de Serent : son altesse royale ne cachetait que les billets pour ce vénérable ecclésiastique, son confesseur.

En remontant de la chambre du conseil, la femme Tison entre dans l'appartement des princesses. Elle aperçoit la reine; sa tête se trouble, elle se précipite aux pieds de la princesse, en s'écriant devant les municipaux, et sans faire attention à leur présence : « Madame, je demande pardon à votre majesté (ce fut son expression) ; je suis une malheureuse , je suis la cause de votre mort et de celle de madame Elisabeth. » Les princesses la relevèrent avec bonté, et tâchèrent de la calmer. Un moment après, j'entrai, avec mes deux camarades. Chrétien et Marchand, portant le diner de la famille royale, et accompagnés des quatre commissaires surveillants. La femme Tison se jeta à genoux devant moi , en me disant : « Je vous demande pardon ; je suis la cause delà mort de la reine et delà vôtre. » Madame Elisabeth, la relevant aussitôt , me dit : « Turgy, pardonnez-lui. )) J'eus l'honneur de répondre à son altesse royale « que la femme Tison ne m'avait point offensé; qu'en supposant qu'elle l'eût fait , je lui pardonnais de bon cœur. » Cette femme eut ensuite des convulsions affreuses; on la transporta dans une chambre du palais, il fallut huit hommes pour la contenir. Deux jours après, on la conduisit à 1 hôtel-Dieu : elle n'a plus reparu au Temple.

D'après ces circonstances , un fidèle sujet conçut le projet d'offrir à la reine des moyens d'évasion; c'était un chevalier de Saint-Louis, nommé de Rougeville. Une femme, aimée dun municipal , fut mise dans sa confidence, et s'engagea a seconder le projet. Elle redoubla de soins pour le municipal , et l'invita à diner. M. de Rougeville fut du nombre des convives, et passa pour un étranger. Pendant le repas la conversation étant devenue plus intime, on la fit adroitement passer sur les événements du jour. « Ce doit être , dit M. de Rougeville , un étrange spectacle qu'une reine de France enfermée dans un des cachots de la Conciergerie ! —Ne la connaissez-vous pas ? demanda le municipal. —• Non , reprit avec indifférence cet officier. — Voulez-

316 ^CLAIBCISSEMENTS

VOUS la voir? reprit le municipal ; je peux vous faire entrer dans sa prison. » M. de Kougeville ne montra aucun empressement ; les convives, qui étaient dansle secret, rinvitèrent à accepter la proposition : il y consentit; l'heure fut prise pour le jour même. Dans l'intervalle, sous le prétexte que ce jour était la fête de la dame du logis , M. de Kougeville fit acheter un bouquet, et le lui offrit. La dame en détacha un œillet et le donna àcet officier, qui s'absenta pendant quelques instants, et plaça avec adresse dans le calice de la Heur un papier roulé, sur lequel était écrit : « J'ai à votre disposition des hommes et de l'argent. » Sur le soir le municipal mena M. de Rougeville à la Conciergerie: introduit dans lachambredelareine, cet officier s'aperçut que sa majesté le reconnaissait.

Apres quelques mots indifférents, il feignit de croire que son œillet devait faire plaisir à la reine, et s'empressa de le lui offrir; elle l'accepta. Avertie par un coup d'œil d'y chercher ce qu'il renfermait, sa majesté se retira dans un coin de la chambre, ouvrit l'œillet, y trouva le papier, et lut ce qui était écrit. Déjà la reine traçait avec une épingle sa réponse négative , lorsque l'un des gendarmes en faction à la porte du cachot entra brusquement, et saisit le papier. Grande rumeur dans la. prison ; dénonciation à la commune et au comité de sûreté générale. Aussitôt la femme du concierge de la prison et son fils furent arrêtés comme complices. On les enferma au couvent des Madelonnettes, ils y furent mis au secret; quelques jours après, ils recouvrèrent leur liberté. M. de Rougeville s'était sauvé ; sa tête fut mise à prix.

Notice sur madame Bault.

Le petit écrit que nous nous sommes déterminé à reproduire dans la collection des Mémoires relatifs à la révolution, a été rédigé, sous la dictée et à la prière de madame Bault , par un magistrat distingué qui lui devait de la reconnaissance. Il le fut également sous les yeux de M. Hué, dont le témoignage et les souvenirs étaient ici du plus grand prix. Il serait superflu de rien ajouter aux faits. A l'égard de la personne qui parle dans cet ouvrage, nous ne pouvons rien faire de mieux que de retracer ce que le journal officiel en a dit , il y a vingtquatre ans, dans un moment où les victimes échappées au régime de la terreur pouvaient enfin se livrer à l'effusion de leurs sentiments

pour ceux qui les avaient sauvés. Voici l'article du Momieur^ relatif au concierge Bault et à sa femme.

Article inséré dans le Moniteur, n° 357, le 27 fructidor an VIII.

Permettez , citoyen rédacteur, que je dépose dans votre estimable feuille les témoignages de ma reconnaissance pour la famille Bault, dont le nom réveille des impressions si douces dans le cceur de tous ceux dont elle a allégé les malheurs, et mes félicitations au préfet de police, qui vient de rendre à ses fonctions de concierge à la Force un ciloyen estimable, que sa trop grande humanité envers les détenus fit destituer après le 18 fructidor.

Si l'humanité mérite un châtiment, si les actes d'une sévérité inutile pour s'assurer des détenus sont un devoir , le citoyen Bault et son épouse sont bien coupables; car, si je ne craignais de rappeler une époque que nous devons nous efforcer d'oublier, je pourrais nommer plusieurs hommes précieux à la république , que le fer des assassins eût infailliblement frappés, sans le courage et la présence d'esprit du citoyen Bault et de sa vertueuse épouse. Je ne citerai que l'amiral Lalouche-Tréville, mon compagnon d'infortune, qui commande en ce moment une partie de nos flottes; persuadé qu'il me saura gré d'avoir, en son nom, payé ce tribut à la reconnaissance.

Si quelque chose égale la sensibilité profonde et éclairée de cet estimable concierge et de son épouse, c'est peut-être le désintéressement parfait dont il a donné les preuves les plus touchantes. Les citoyens Dussaulx et Dupont (de Ntmours), auxquels madameBault n'avait cessé de prodiguer ses soins et ses secours pendant leur détention, voulurent , lorsqu'ils eurent recouvré leur liberté , lui enlémoigner leur gratitude. Dupont (de Nemours) insistait de la manière la plus pressante : « Ahl voulez-vous, lui dit-elle en repoussant modestement ses offres, m'enlever la jouissance entière et pure d'une bonne action? »

Vous ne trouverez sûrement pas hors de propos que je présente à vos lecteurs ces faits, qui ne peuvent être indifférents que pour lésâmes insensibles ; et la vôtre n'est pas de ce nombre.

La réintégration du citoyen Bault honore le magistrat qui en est l'auteur ; et c'est un bienfait dont l'influence rejaillira surles infortunés confiés à sa garde.

218 ECLVIHCISSEMENTS.

En rade de Brest , à bord du vaisseau le Terrible , le 4* jour compléinoulairo de la république française, une et indivisible.

I.atouciie-Trévili.e, contre-amiral, commandant Varmèc navale.

C'est avec bien de la satisfaction, ma très-chère et digne amie madame Bault, que j'ai appris la justice qui vous avait été rendue ainsi qu'à votre mari , en vous replaçant au poste que vous avez l'un et l'autre honoré par votre humanité et votre désintéressement. Je sais bien bon gré à celui qui, dans le Moniteur, a bien voulu être l'interprète de ma reconnaissance ; elle sera aussi durable que l'existence que je vous dois.

Recevez mes vœux pour votre santé et votre bonheur, et l'assurance de mon éternelle reconnaissance et de mon inviolable et tendre attachement.

Signé Latouche-Tréville.

Mille tendres amitiés à votre mari.

La bienfaisance de M. et madame Bault s'étendit également sur tous les infortunés soumis à leur surveillance, quels que fussent les principes qu'ils professaient alors. Mais les royalistes reçurent particulièrement des marques de leur intérêt. Le mari mourut peu de temps après avoir été réintégré dans sa place ; sa veuve lui succéda dans ses fonctions, et garda la même conduite. Persécutée sous le régime de la terreur, persécutée sous le directoire , elle le fut encore sous le gouvernement impérial. En 1808, on essaya de l'impliquer dans une conspiration de prison à Sainte-Pélagie. On lui ôta du moins un établissement de restaurateur pour les détenus, qui faisait toute sa ressource ; on le supprima alors, on l'a rétabli depuis, et il a été donné à une autre personne. Lors de la restauration , elle parla de ses services et de ses malheurs. Les événements des cent jours suspendirent ses démarches. En 1817, elle se détermina à faire imprimer le récit que l'on va lire. Madame, duchesse d'Angouléme, eut la bonté de lui faire accorder par mois une gratification de 200 francs, qui a été souvent réduite, souvent suspendue. Madame Bault se relira des lors dans une habitation modeste qu'elle possédait à Gharenton avant de s'établir à Paris. Elle y est morte le 11 décembre 1823, dans les sentiments de piété les i>lus édifiants, laissant une fortune très-médiocre, au milieu des larmes de sa famille et de ses amis, et

HISTORIQIES. 219

prononçant jusqu'à son dernier soupir le nom de son auguste bienfaitrice.

Nous avons peu de chose à dire sur le style de cette petite production ; ou a tâché seulement d'y conserver ce ton de simplicité convenable à la personne qui parle. Souvent importunée et même inquiétée par des questions insidieuses auxquelles il était également dangereux d'opposer un silence absolu , ou de ne pas répondre précisément ce qui pouvait convenir aux intérêts des personnes qui interrogeaient; choquée des erreurs et des exagérations qu'on publiait sur des particularités que personne ne connaissait mieux qu'elle-même, et craignant au^si qu'on ne supposât même des services qui auraient compromis sa délicatesse et son désintéressement, elle voulut , une fois pour toutes, déposer dans un seul acle authen tique, invariable, tout ce qui pouvait servir a faire connaître la vcritt', toute la vérité, et rien que la vérité. C'est ce qu'elle lit dans le petit écrit qu'on va lire, et où tous les faits, tous les mots ont été, pour ainsi dire, pesés au poids de la conscience. C'est un véritable testament d'honneur qu'elle avait remis spécialement à la foi de sa famille et de ses amis les plus intimes , avec recommandation expresse de n'y souffrir aucun changement , aucune altération. Les dépositaires de cet acte religieux ont toujours regardé et regarderaient encore comme une espèce de sacrilège tout ce qu'on pourrait donner à entendre, tout ce qu'on pouvait alléguer contre et outre ce qui est contenu dans le sens et dans la valeur intrinsèque des expressions que renferme cet écrit.

Récit exact des derniers moments de captivité de la reine, depuis le 11 septembre 1793 jusqu'au 16 octobre suivant; par la dame Bault, veuve de son dernier concierge.

Témoin des derniers moments de captivité de l'auguste princesse objet de ces souvenirs, j'ai lu avec empressement tout ce qu'on a écrit à cet égard. Je n'avais rien à connaître de nouveau, maisje cherchais à savoir si ce qu'on disait était toujours conforme à l'exacte vérité. J'ai reconnu quelques erreurs, produites par un excès de zèle ou de confiance. Je ne doute point, par exemple, que beaucoup de personnes n'aient voulu témoigner l'attachement le plus sincère à leur souveraine par des offrandes et des sacrifices. Mais, à trèspeu d'exceptions près, que j'ai mentionnées dans le cours de ce

220 ÉCLAinCISSEMEATS

récit , je suis persuadée que ces tentatives ont été inutiles , d'après les motifs que j'en ai donnés. Ce qu'il était impossible de prouver était inutile à dire. La gloire de la reine n'y peut rien gagner ; au contraire , en s'cfforçant d'accréditer des faits inexacts on exagérés, il semble qu'on risque d'affaiblir le mérite de ses souffrances et la dignité de son caractère. Quant à moi , je n'ai rien dit que je ne puisse attester en honneur et en conscience. Je n'ai aucun intérêt à en imposer aux hommes, dont je n'attends point de récompense, ni an ciel, qu'on ne trompe point impunément. Je serai heureuse d'avoir pu mériter la contiauce, et d'obtenir quelque estime.

Veuve Bault.

Mon mari était concierge de la maison de la Force à l'époque de la révolution. Je partageais ses travaux, et j'élevais près de lui mes enfants. Nous fûmes témoins des massacres des 2 et 3 septembre. Il eut le bonheur de faire sauver près de deux cents détenus, et s'échappa avec eux. Mais nous eûmes la douleur de ne pouvoir pas arracher à la mort la plus illustre des victimes ' qui périrent dans ces fatales journées. Les assassins se rendirent maitres de notredomicile, de nos meubles, de nos provisions, et nous leur abandonncâmes tout ce qui était à nous, en détournant les yeux des horreu: s dont ils se souillaient en notre présence. Ils quittèrent enfin quand il ne leur resta plus rien à immoler.

Mon mari revint à son poste, et bientôt la prison se remplit de tous les sujets fidèles au monarque et à la monarchie légitimes, que leur opinion rendait suspects aux tyrans révolutionnaii es. Nous résolûmes de tromper les tyrans pour adoucir le sort des infortunés, et quelquefois nos efforts ne furent pas inutiles.

A l'époque où la reine fut transférée du Temple à la Conciergerie, une dame, qui venait à la Force porter des secours à un prisonnier, sut que nous avions des liaisons avec Mi(;honis , l'un des administrateurs de la police de ce temps-là; elle confia à mon mari le dessein où elle était d'engager cet administrateur à introduire auprès de la reine un chevalier de Saint-Louis qui désirait lui offrir ses services. Michonis était rempli d'honneur et de zèle; il recul favorablement ces propositions. La dame nous donna à diner dans sa maiscm de campagne, à Vaugirard. Le brave chevalier s'y trouva, et toutes les me-

' La princesse de I.ambolle.

sures furent prises pour l'exécution. Michonis se chargea du consentement de Richard'. L'entrevue eut lieu, ainsi qu'on l'a dit dans le temps ; je n'en répéterai point les détails , dont je n'ai pas été témoin, non plus que mon mari, et qui d'ailleurs ont été consignés dans mille autres écrits. Nous fûmes affligés du peu de succès de cet acte de dévouement et de courage. Je n'ai point revu la dame ni le chevalier de Saint- Louis, dont j'ai oublié les noms depuis vingt-quatre ans de séparation -. J'ai lieu de croire qu'ils n'existent plus ; car il est vraisemblable qu'ils se seraient empressés de se faire connaître dans les circonstances plus heureuses que le ciel nous a enfin accordées.

Michonis fut destitué et mis en prison. Nous étions fort inquiets, mon mari et moi, des révélations qu'il pouvait faire; mais sa fidélité et sa discrétion ne se démentirent jamais, et c'est une justice que je dois rendre à sa mémoire. Quelque temps après il périt sur l'échafaud, non pas pour ce fait nommément, mais à l'occasion d'une prétendue conspiration de prison, dans laquelle on l'accusa d'avoir trempé.

La destitution de Richard ne tarda pas à être prononcée. Nous en fûmes prévenus par un autre administrateur de la police, nommé Dangers , qui nous était également attaché. Il nous ajouta qu'il était question de mettre l'horrible Simon à la place de Richard. Mon mari frémit de cette idée, et conçut à l'instant le hardi projet de se proposer lui-même pour être le concierge de la reine. Nous avions l'honneur de connaître dès lors MM. Hué et Cléry; nous leur fîmes part séparément de notre dessein. Ils nous y encouragèrent. Dangers se chargea de faire agréer notre demande , et mon mari fut installé à la Conciergerie le 11 septembre 1793.

En entrant dans la chambre de la reine, elle lui dit, avec cette bonté qui ne l'a jamais abandonnée jusqu'au dernier moment : << Ah! vous voilà, monsieur Bault ! je suis charmée que ce soit vous qui veniez ici. » Mon mari n'avait jamais eu l'honneur d'approcher de sa majesté. Il ne concevait point par quel miracle elle avait pu être instruite d'une négociation qui avait été si prompte et si secrète. Nous regardâmes ce concours d'événements comme un ordre et comme un bienfait de la Providence. C'était un bonheur pour nous de savoir que nos soins seraient agréables; nous redoublâmes d'ardeur pour tâcher

' Alors concierge de la Conciergerie, primeur-libraire; page 275. M. Hué

2 Voyez la note de l'ouvrage intitulé nomme ce chevalier de Saint-Louis Uouge-

Jlistoire de la capiiviié de Louis XVI et ville. Je m'en rapporte à sa mémoire.

de la famille royale; chez Micbaud, in^-

222 KCLAIBCISSEMENTS

qu'ils fussent utiles : nous ne demandions pas de plus graudes récompenses. Si d'autres avaient pu mettre un prix à leurs services, on savait bien que mon mari se dévouait par de^s motifs trop élevés pour obéir à des vues mercenaires.

On conçoit sans peine que les rigueurs redoublèrent d'activité depuis l'aventure de Michonis et de Richard. On signifia à mon mari qu'il fallait que l'accusée fût nourrie , comme les autres, de l'ordinaire le plus grossier de la prison. « Je n'entends pas cela, leur dit-il; c'est ma prisonnière, j'en réponds sur ma tête. On pourrait tenter de l'empoisonner : il faut que ce soit moi qui veille à ses aliments; pas une goutte d'eau n'entrera ici sans ma permission. » On trouva qu'il avait raison ; et dès ce moment je fus, avec ma fille , chargée de la nourriture. Elle ne fut pas recherchée, mais du moins saine et convenable. On ne servit plus à la reine de l'eau malpropre dans un vase fétide , ainsi qu'on avait eu la brutale insolence de le faire auparavant. Nous eûmes un soin particulier de cet objet, sur lequel elle était extrêmement délicate.

Tous les cœurs n'étaient pas fermés à la pitié. Une femme de la halle vint un jour apportera mon mari un melon pour sa bonne reine ; une autre offrit des pèches. Tout fut remis à sa destination; mais il fallait user d'adresse pour ne pas s'exposer aux reproches. Pareils faits s'étaient déjà passés du temps de Richard , suivant le témoignage de M. Huë. ( Voyez le même ouvrage, déjà mentionné.)

Je ne suis jamais entrée dans la chambre de la reine pendant tout le temps que mon mari l'a eue en sa garde. Pour paraître plus exact, il m'en avait donné l'exclusion, et s'en était à lui seul réservé le droit; encore était-il toujours accompagné de deux gendarmes qui veillaient sur tous ses mouvements. On avait soin de choisir les plus méchants pour cette escorte. Souvent des administrateurs de la police, l'accusateur public, ou même des membres du comité de sûreté générale, venaient eux-mêmes faire l'inspection; c'était le moment des [)lus odieuses recherches. Ils aperçurent un jour une vieille tapisserie que mon mari avait fait attacher le long du lit de la reine, afin de corriger Ihumidité du mur ; ils en témoignèrent leur mécontentement. « Ne voyez-vous pas, leur dit mon mari, que c'est alin de rompre le bruit , et d'empêcher qu'on n'entende rien dans la chambre voisine? » Ils furent émerveillés de sa pénétration. « C'est jusie, lui dirent-ils; tu as bien fait. » Pour tromper ces misérables, il fallait parler dans leur sens.

L'iriL^alubrité de la chambre était telle, que la robe noa-e de sa majesté, la seule qu'elle mit alternativement avec une robe blanche apportée du Temple, tombait en lambeaux. Ma fille aînée, que j'ai perdue il y a cinq ans, y mit une bordure neuve. Je recueillis les vieux morceaux , et les distribuai à plusieurs personnes qui me les demandèrent avec instance. Ma fille était sans cesse occupée à raccommoder le linge , les vêtements , les bas , les souliers , qui s'usaient complètement. Le soin de la chambre et de l'intérieur du ménage lui était confié; elle seule pouvait y entrer pour faire ce service; elle était encore chargée d'arranger la modeste coiffure de chaque jour, et ne fut pas exempte de ce devoir au moment même du sacrifice. Je me rappelle toutes ces particularités comme si les objets étaient encore sous mes yeux. La reine n'avait que trois chemises assez fines, dont l'une était garnie d'une dentelle de Malines fort belle. On les lui donnait alternativement tous les dix jours. Ce service se faisait parle greffe du tribunal révolutionnaire. On n'aurait pas osé dépasser d'un mouchoir le compte strict de cette fourniture. La reine s'occupait à écrire sur la muraille, avec une pointe d'épingle, l'état de son linge; elle y avait tracé aussi d'autres caractères. Mais aussitôt après son départ on mit partout une couche épaisse de couleur, et tout fut effacé.

J'ai insisté sur ces détails, qui paraissent minutieux, pour démontrer combien il eût élé inutile ou insensé d'entreprendre de fournir ostensiblement à la reine la moindre chose au delà de ce qui était prescrit par le régime odieux des prisons. Que des personnes courageuses et charitables, mais modestes et ignorées, aient pu réussir à lui porter en secret ' quelque objet de première nécessité, et surtout peu apparent, je crois un tel fait comme si je l'avais vu, quoiqu'd soit antérieur à notre établissement à la Conciergerie , parce qu'indépendamment de sa vraisemblance , il est appuyé sur des témoiiinages irrécusables. Mais qu'on ait réussi à lui faire parvenir une grande quantité de choses de luxe ou simplement de commodité usuelle , c'est ce qu'il est impossible d'imaginer. L'envoi ne serait point arrivé à sa destination; il eut été englouti dans le greffe révolutionnaire '. Le

' Voyez, au sujet de mademoiselle tion , dans le courant d'avril 1814, ma-

Fouclier, la note de l'ouvrage intitulé dame de Tourzel , que j'eus l'honneur de

Histoire de la captivité de Louis AT/ et voir, me demanda s'il était vrai qu'on

rfe /fi /ami7/e ro2/a/e, etc. ; chez Michaud, eût donné un trousseau à la reine. Je

imprimeur-libraire, pages 267 et sui- lui répondis sans hésiter que non-seu-

vantes. lement cela n'était pas, mais nue cela

2 Quelques jours après la restaura- ne pouTait pas «trc, ainsi que je le dé-

concierge lui-même n'aurait pas pu, sans le plus grand danger, en détourner la moindre partie pour sa prisonnière. Un seul trait prouvera combien cela était hors de son pouvoir.

La reine avait désiré une couverture de coton anglaise. Mon mari se chargea d'en parler à Fouquier-Tainville. « Qu'oses-lu demander? s'écria ce monstre en écumanl de colère ; tu mériterais d'être envoyé à la guillotine ! » Nous fûmes consternés. Nous y suppléâmes de notre mieux. Je fis faire un matelas de la meilleure laine que je pus trouver, et on l'échangea contre celui de la prison. Je ne sais point, pour trahir la vérité, m'enorgueillir de ce que je n'ai pas fait, ou plutôt de ce que je n'ai pas pu faire. J'ai vu le modèle de la rési gnation la plus religieuse et de la constance la plus héroïque; mais il ne faut pas le dissimuler, le ciel a voulu que la reine de France bût jusqu'à la lie le calice de la douleur; et mon regret éternel sera d'avoir fait si peu de chose pour en diminuer l'amertume. Hélas! nous ne pouvions pas sauver ses jours ! nous voulions du moins que ses derniers moments fussent exempts de trouble, et la majesté de sa personne à l'abri de toute insulte.

Cependant mon mari cherchait avec la plus vive sollicitude à deviner les moindres désirs de la reine. Il multipliait, sous différents prétextes, les occasions de l'approcher. Elle lui avait confié le soin de ses cheveux; il s'en acquittait tous les matins le moins mal possible. Si l'attention la plus respectueuse eût pu tenir lieu d'adresse , la reine aurait été satisfaite. Elle eut du moins la bonté de le paraître; elle saisissait ce moment pour lui adresser quelques-uns de ces mots obligeants auxquels personne ne savait donner plus de grâce qu'elle. Un jour elle lui disait , en faisant allusion à son nom : « Je veux vous appeler boriy parce que vous l'êtes, et que cela vaut encore mieux que d'être beau (Bault). » Une autre fois, en le remerciant, elle ajoutait : « Je ne serai jamais assez heureuse pour vous récompenser de ce que vous faites pour moi. » Elle ne manquait jamais de lui demander des nouvelles de ses enfants, et de madame Elisabeth. Mon mari pouvait lui répondre quelquefois, lorsqu'il avait des informations par M. Hué, qui avait conservé des correspondances avec le Temple, et ne craignait pas de pénétrer aussi de tem|)s en temps à la Conciergerie. Tant de bonté, de douceur, de sensibilité, uni à tant

montre en ce moment. Si cette idée est positivement que jamais mou mari n'en venue à quelqu'un, cela aura été uno a entendu parler, peiae inutile : en tout cas , j'affirme biça

HISTOBIQUES. 225

de courage, nous pénétrait jusqu'aux larmes. Nous étions heureux lorsque nous pouvions pleurer dans la solitude de notre intérieur , car iln'eûl pas été prudent de paraître attendri devant les farouches satellites de la commune qui nous obsédaient pendant toute la journée.

Au milieu des dangers qui l'environnaient, la reine était agitée de la crainte de compromettre les personnes qui paraissaient prendre intérêt à son sort. 11 lui fallait composer son visage, ses paroles, et jusqu'à la moindre démarche. Un coup d'oeil, un mot, un geste, auraient sufH pour éveiller le soupçon d'intelligence avec son fidèle gardien, et tout aurait été perdu. Un jour, néanmoins, elle se crut assez maîtresse de son mouvement pour glisser, sans être aperçue, dans la main de mon mari quelque chose qu'elle avait préparé en secret. Soit que l'action n'eût pas été assez" prompte ou assez cachée, les deux gendarmes s'en aperçurent, et s'élancèrent sur mon mari, en criant avec fureur : « Qu'est-ce qu'on vient de te remettre? » Il fut obligé d'ouvrir sa main, et de montrer ce qu'il venait de recevoir : c'était une paire de gants et une boucle de cheveux ' , qui furent saisis à Tinstant et portés au greffe de Fouquier. Nous ne doutâmes point que ces objets ne fussent destinés par la reine à ses enfants, et nous partageâmes toute la douleur de cette privation.

La reine ne se découragea point ; le cœur d'une mère est ingénieux , et le malheur double sa force. Elle imagina de tirer quelques fils de la tapisserie attachée à son lit , et d'en tresser une espèce de jarretière à l'aide de deux cure-dents, seuls instruments de travail que lui eussent laissés ses misérables persécuteurs, qui lui avaient refusé ses aiguilles à tricoter. Lorsque l'ouvrage fut achevé , elle le laissa tomber un jour à ses pieds, au moment où mon mari entrait dans sa chambre. Il devina sur-le-champ la pensée de la reine, s'avança rapidement vers elle, tira son mouchoir qui parut lui échapper, en couvrit la jarretière, et ramassa le tout ensemble. Nous conservâmes religieusement ce tissu précieux; je le donnai à M. Hué, qui devait accompagner son altesse royale Madame à Vienne ; il le lui remit en la joignant à Huniogue, ainsi qu'il a bien voulu l'attester dans

> Dès le 22 mars 1314, la Gazette de avaient passé des mains de Fouquifr

France avait rendu compte de ce fait, dans celles de Robespierre; et Courtois

que j'avais révélé depuis longtemps au les avait trouvés chez celui-ci , ainsi que

rédacteur de l'article. Eu 1816, la paire la lettre, lors de la visite de ses pa-

de gants et la boucle de cheveux ont été piers. Courtois n'avait point parlé de

trouvés chez Courtois , avec la lettre de cette découverte dans son rapport; il

la reine. Ainsi la Trovidence a permis en reservait la révélation , ainsi qu'il

que la vérité de mes assertions fût jus- l'a avoué lui-même, pour une occasion

tifiée par lc8 cvéncmeuts. Ce^ deux objets plu^ favorable.

226 ÉCLAIRCISSEMEISTS

son ouvrage intitulé Dernières années du régne cl de. la cic dt Louis XVI, page 352.

Pour obtenir que les gendarmes ne restassent plus dans la chambre de la reine, où ils passaient la journée à boire, à jouer, à fumer, séparés d'elle seulement au moyen d'un paravent qui coupait le local en deux parties, mon mari, sous prétexte de sa responsabilité, avait pris la clef dans sa poche , et les deux soldats restaient à la porte extérieure. Les jurements, les imprécations, les blasphèmes, ne blessaient plus les oreilles de l'auguste prisonnière , et n'interrompaient plus ses religieuses pensées. Elle ne pouvait pas travailler , faute de lumière et de moyen d'occupation , ainsi que je l'ai déjà dit. Elle lisait : sa lecture favorite était les Voyages du capitaine Gook, que mon mari lui avait procurés. La plus grande partie de son temps était consacrée à la prière; souvent on la vit dans ce pieux exercice, qui remplissait presque tous les moments de sa vie , surtout depuis le mémorable événement arrivé du temps de Richard ^

Malgré la présence de deux sentinelles posées sous la fenêtre de la cour, les prisonniers qui avaient la faculté de s'y promener trouvaient le moyen, en parlant très-haut , d'instruire la reine de ce qui pouvait l'intéresser. Ce fut par ce moyen qu'elle sut à l'avance le jour où elle devait monter au tribunal '.

Je ne dirai qu'un mot de cette horrible catastrophe. Elle fut pour mon mari une agonie mille fois plus douloureuse que celle qui, peu d'années après, devança le dernier moment de sa vie. Il savait à chaque instant tous les détails de cette procédure monstrueuse , qui était accompagnée de mille outrages , et qui fit de la condamnation elle-même une espèce de bienfait. La reine sortit du tribunal bien avant dans la nuit. Son courage n'était point abattu, sa contenance était toujours noble, mais modeste et résignée. Mon mari se trouvait à son arrivée ; elle lui demanda tout ce qu'il fallait pour écrire , et fut sur-le-champ obéie. Il me dit le jour même : «t Ta pauvre reine a écrit; elle m'a donné sa lettre, mais je n'ai pu la remettre à son

• Voyez à ce sujet ce qui concerne depuis que ce courageux apôtre de la

M. l'abbé Magnien dans la note de l'ou- foi était M. l'abbé Magnien, aujourd'hui

vrage déjà cité, pages 270 et suivantes, curé de Saint-Germain l'Auxerrois.

Je sus dès lors qu'un digne ecclésiasti- ' Cette fenêtre était, comme celles de

que, sous le nom de Charles, bravait toutes les chambres de secret, masquée

tous les dangers pour s'introduire dans par une espèce de hotte eu planches,

la prison, et porter aux détenus les con- qui empêchait de voir, niuii DOn paa

solations de la r^igion ; mais je n'avais d'entendre, pas l'hooneur de le cunaultre. J'ai su

HISTORIQL'ES. 227

adresse; il a fallu la porter à Fouquier. » Nous ignorions, avec toule la Frauee, ce qu'était devenu ce monument de tendresse maternelle, de piété et de courage. Le cid nous l'a rendu, par un de ces moyens admirables qui n'appartiennent qu'a sa toute-puissance, et qui attestent son ineffable bonté.

Telles sont les principales circonstances de cette douloureuse époque qui se retracent à mon esprit. L'impression qu'elles m'ont laissée au fond de l'âme m'a empêchée jusqu'ici d'en fixer le souvenir par écrit. On m'a invitée à le faire pour suppléer à l'insuffisance , et corriger l'inexactitude de quelques autres récits qu'on s'est empressé de pul)lier sur des traditions incertaines. J'ai obéi, uniquement dans les intérêts de la vérité : à mou âge et dans ma position on n'est point guidé par d'autres vues. Ce n'est point une relation de circonstances étrangères , c'est un témoignage rendu sur des événements qui me sont personnels; c'est un acte où je me bâte de déposer des faits dont je suis l'un des derniers témoins, pour l'acquit de ma conscience, pour l'honneur de la mémoire de mon époux, pour celui de mes enfants, et surtout pour consacrer un juste hommage à la plus haute vertu qui ait depuis longtemps honoré les grandeurs du trône, et mérité les récompenses du ciel.

Une préoccupation, dont je n'ai pas été le maitre, ne m'a pas permis de garder la date précise de notre visite au Temple ; mais voici les faits :

Les affreux verrous s'ouvrent avec fracas à notre présence , et les sbires prennent les armes ; déjà nous avions monté quelques marches de l'escalier de la tour à l'ouest de l'horrible prison , lorsqu'une voi\ lamentable, sortie par un guichet placé sur cet escalier, et qui eût plutôt annoncé la retrai te d'un animal immonde que celle d'un homme, suspendit notre marche.

Précurseur effrayant de la tâche que nous avions à remplir, cette voix fit sur mes collègues et sur moi un effet que rien ne peut exprimer. Nous nous arrêtons , nous interrogeons , et nous apprenons que celte loge, que ce cachot obscur renfermait un ancien valet de chambre de Louis XVL J'ai oublié son nom.

J'atteste ici que le fait était absolument inconnu des comités du gouvernement ; le lieu faisait horreur à voir; mais y être renfermé , quelle situation !

Le prisonnier nous exposa sa plainte, il demanda sa liberté ; nous lui observâmes que nos pouvoirs ne s'étendaient pas jusque-là. Ilélas! ils étaient sans mesure pour faire le mal.

Alors il demanda à changer au moins de lieu provisoirement ; nous y consentimes, non-seulement sans peine, mais les larmes aux yeux, et nous chargeâmes les commissaires de la commune qui nous accompagnaient de l'exécution de notre arrêté. •

Gela fait, nous arrivâmes bientôt après à la porte , sous l'affreux verrou de laquelle était enfermé le tils innocent, le tils unique de notre roi, notre roi lui-même, dix ou douze marches peut-être audessus du guichet dont je viens de parler.

Le cœur me palpitait d'une force indicible , et mes collègues n'étaient pas plus tranquilles ni moins pâles que moi; nous nous observions mutuellement, mais avec une sympathie si expressive de peines et d'intention , que rien ne peut la peindre, et que nous nous entendions sans nous expliquer.

La clef tourne avec bruit dans la serrure, et la porte ouverte nous offre une petite antichambre fort propre , sans autre meuble qu'un poêle de faïence qui communiquait dans la pièce voisine par une ouverture dans le mur de séparation , et que l'on ne pouvait allumer que par cette antichambre; les commissaires nous observèrent que cette précaution avait été prise pour ne pas laisser du feu à la discrétion d'un enfant.

Cette autre pièce était la chambre du prince, et dans laquelle était son lit; elle était fermée en dehors, il fallut encore l'ouvrir. Ce mouvement de clef et de verrous porte à l'âme un noir d'autant plus pénible , que la réflexion ne fait qu'y ajouter, au lieu de le dissiper.

Le prince était assis auprès d'une petite table carrée, sur laquelle étaient éparses beaucoup de cartes à jouer ; quelques-unes étaient pliées en forme île boite et de caisse , d'autres élevées en châteaux ; il était occupé de ces cartes lorsque nous entrâmes , et il ne quitta pas son jeu.

Il était couvert d'un habit neuf à la matelot, d'un drnp couleur ardoise ; sa tête était nue, la chambre propre et bien éclairée.

Le lit se composait d'une couchette en bois, sans rideaux; le coucher et le linge nous i)arurent beaux et bons. Ce lit était derrière la porte, à gauche en entrant; plus loin, du même coté, était un autre bois de lit sans coucher, placé au pied du premier; une

porte fermée entre les deux communiquait à une autre pièce que nous n'avons pas vue. I

Les commissaires nous dirent que ce lit avait été celui d'un savetier, nommé Simon, que la municipalité de Paris , avant la mort de Robespierre, avait établi dans la chambre du jeune prince, pour le servir et le garder. On sait assez avec quelle barbarie ce monstre s'est acquitté de ces deux fonctions.

On sait que ce scélérat se jouait cruellement du sommeil de son prisonnier ; que, sans égard pour son jeune Age , pour lequel le sommeil est un besoin si impérieux, il l'appelait à diverses reprises la nuit, en lui criant : Capet!... Capet!

Le prince répondait : Me voilà, citoyen... Approche, que je te voie, répliquait le tigre : l'agneau approchait. La plume se refuse à tracer le reste : l'exécrable bourreau sortait sa jambe du lit , et , d'un coup de pied lancé partotit où 11 pouvait atteindre, il étendait sa victime par terre, en lui criant : T'a te coucher, louveteau! 0 ciel! et la vengeance divine se bornerait à la vie que ce monstre a perdue avec Robespierre î

Ceci a déjà été écrit; mais je le rapporte parce que les commissaires nous en firent un récit dont le souvenir me fait frissonner chaque fois qu'il se présente.

Après avoir reçu ces affreux détails préliminaires, je m'approchai du prince. Nos mouvements ne semblaient faire aucune impression sur lui ; je lui dis que le gouvernement, instruit trop tard du mauvais état de sa santé et du refus qu'il faisait de prendre de l'exercice et de répondre aux questions qu'on lui faisait à cet égard , ainsi qu'aux propositions qu'on lui avait faites d'employer quelques remèdes et de recevoir la visite d'un médecin, nous avait envoyés près de lui pour nous assurer de tous ces faits , et lui renouveler nous-mêmes en son nom toutes ces propositions ; que nous désirions qu'elles lui fussent agréables ; mais que nous nous permettrions d'y ajouter le conseil et le reproche même, s'il persistait à garder le silence et à ne vouloir point prendre d'exercice; que* nous étions autorisés à lui procurer les moyens d'étendre ses promenades, et à lui offrir les objets de distraction et de délassement qu'il pourrait désirer ; et que je le priais de vouloir bien me répondre si cela lui conven'iit.

Pendant que je lui adressais cette petite harangue, il rue regardait fixement sans changer de position , et il m'écoutait avec l'apparence de la plus grande attention ; mais pas un mot de réponse.

230 BGLAIBCISSEMENTS

Alors je repris mes propositions, comme si j'eusse pensé qu'il ne m'avait pas entendu, et je les lui particularisai à peu près de cette manière :

« Je me suis peut-être mal expliqué, ou peut-être ne m'avez vous pas entendu, monsieur; mais j'ai l'honneur de vous demander si vous désirez un cheval , un chien , des oiseaux , des joujoux de quelque espèce que ce soit , un ou plusieurs compagnons de votre âge, que nous vous présenterons avant que de les instaler près de vous. Voulez-vous, dans ce moment, descendre dans le jardin, ou monter sur les tours? désirez-vous des bonbons, des gâteaux, etc., etc.? »

J'épuisai en vain toute la nomenclature des choses qu'on peut désirera cet âge; je n'en reçus pas un mot de réponse, pas même un signe ou un geste , quoiqu'il eût la tête tournée vers moi , et qu'il me regardât avec une fixité étonnante , qui exprimait la plus grande indifférence.

Alors je me permis de prendre un ton un peu plus prononcé, et j'osai lui dire : « Monsieur, tant d'opiniâtreté à votre âge est un défaut que rien ne peut excuser; elle est d'autant plus étonnante que notre visite , comme vous le voyez , a pour objet d'apporter quelque adoucissement à votre situation, des soins et des secours à votre santé. Gomment voulez-vous qu'on y parvienne, si vous refusez toujours de répondre, et de dire ce qui vous convient? Est-il une autre manière de vous le proposer? Ayez la bonté de nous le dire, nous nous y conformerons. »

Toujours le même regard fixe et la même attention, mais pas un seul mot.

Je repris : « Si votre refus de parler, monsieur, ne compromettait que vous, nous attendrions, non sans peine , mais avec plus de résignation , qu'il vous plût de rompre le silence , parce que nous devons en conjecturer que votre situation vous déplaît moins sans doute que nous ne le pensions, puisque vous ne voulez pas en sortir. Mais vous ne vous appartenez pas ; tous ceux qui vous entourent sont responsables de votre personne et de votre état : voulez- vous les compromettre? voulez-vous nous compromettre nous-mêmes? car quelle réponse pourrons-nous faire au gouvernement, dont nous ne sommes que les organes? Ayez la bonté de me répondre, je vous en supplie , ou bien nous finirons par vous l'ordonner. »

HISTOBIQUES. 231

Pas un mot, cl toujours la même fixité.

J'étais au désespoir, et mes collègues aussi ; ce regard surtout avait un tel caractère de résignation et d'indifférence , qu'il semblait nous dire : Que m'importe? achevez voire victime!

Je le répète, je n'en pouvais plus, mon c<Bur se gonflait, et je fus prêt à céder aux larmes de la plus amère douleur ; mais quelques pas quejefisdansla chambre me remirent, et me confirmèrent dans l'idée d'essayer l'effet du commandement; ce que je tentai en effet en me plaçant tout près et à la droite du prince, et en lui disant : Monsieur, ayez la complaisance de me donner la main. Il me la présenta, et je sentis, en prolongeant mon mouvement jusque sous l'aisselle, une tumeur au poignet et une au coude , comme des nodus; il parait que ces tumeurs n'étaient pas douloureuses, car le prince ne le témoigna pas.

Vautre main, monsieur. II la présenta aussi; il n'y avait rien.

Permettez, monsieur^ que je touche aussi vos jambes et vos genoux ; il se leva. Je trouvai les mêmes grosseurs aux deux genoux, sous le jarret.

Placé ainsi, le jeune prince* avait le maintien du rachitisme et d'un défaut de conformation ; ses jambes et ses cuisses étaient longues et menues, les bras de même, le buste très-court, la poitrine élevée, les épaules hautes et resserrées, la tête très-belle dans tous ses détails ; le teint clair, mais sans couleurs; les cheveux longs et beaux, bien tenus, châtain-clair.

Maintenant, monsieur, ayez la complaisance de marcher. Il le fit aussitôt en allant vers la porte qui séparait les deux lits, et il revint s'asseoir sur-le-champ.

« Pensez- vous, monsieur, que ce soit là de l'exercice.!» et ne voyezvous pas au contraire que cette apathie seule est la cause de votre mal, et des accidents dont vous êtes menacé? Ayez la bonté d'en croire notre expérience et notre zèle, vous ne pouvez espérer de rétablir votre santé qu'en déférant à nos demandes et à nos conseils : nous vous enverrons un médecin, et nous espérons que vous voudrez bien lui répondre. Faites-iious signe au moins que cela ne vous déplaira pas. »

Pas un signe, pas un mot.

« Monsieur, ayez la bonté de marcher encore, et un peu plus longtemps. »

Silence et refus ; il resta sur son siège, les coudes appuyés sur la

lable ; ses traits ne changèrent pas un seul instant, pas la moindre émotion apparente, pas le moindre étonnement dans les yeux, comme si nous n'eussions pas élé là, et comme si je n'eusse rien dit : j'ol)serve que mes collègues ne parlèrent pas.

Nous nous regardions d'étonnement, et nous faisions quelques pas l'un vers l'autre pour nous communiquer nos réflexions, lorsqu'on apporta le diner du prince.

Nouvelle scène de douleur : il faut l'avoir vue et éprouvée, pour la croire.

Une écuelle de terre rouge contenait un potage noir, couvert de quelques lentilles; dans une assiette, de la même espèce, était un petit morceau de bouilli noir aussi, et retiré, et dont la qualité était assez marquée par ses attributs : une seconde assiette, dont le fond élait rempli de lentilles, et une troisième, dans laquelle étaient six châtaignes plutôt brûlées que rôties; un couvert d'étain, point de couteau. Les commissaires nous dirent que c'était l'ordre du conseil de la commune ; et point de vin.

Tel élait le diner du fils de Louis XVI, de l'héritier de soixante- six rois; tel était le traitement fait à l'innocence.

Dans l'antichambre nous ordonnâmes que cet exécrable ordre de choses serait changé à l'avenir, et que l'on commencerait à l'instant même à ajouter à son diner quelques friandises, et surtout du fruit ; je voulus qu'on lui procurât du raisin, qui élait rare alors.

L'ordre ayant élé donné pour cela , nous rentrâmes; il avait tout mangé. Je lui demandai s'il était content de son diner, point de réponse ; s'il désirait du fruit, point de réponse; s'il aimait le raisin , point de réponse. Un instant après le raisin arriva, on le plaça sur la table, et il le mangea sans rien dire. En désirez-vous encore ? Point de réponse.

Il ne nous fut plus permis de douter alors que toutes les tentatives de notre part, pour en obtenir une réponse, seraient inutiles. Je lui lis part de notre détermination, et je lui dis qu'elle était d'autant plus pénible pour nous, que nous ne pouvions attribuer son silence à notre égard qu'au malheur de lui avoir déplu ; que nous proposerions en conséquence au gouvernement de lui envoyer des commissaires qui lui seraient plus agréables.

. Même regard, mais point de réponse. « Voulez-vous bien, monsieur, que nous nous retirions ? » Point de réponse. Cela dit, nous sortîmes; la première porte étant fermée, nous res-

tâmes un quart d'heure dans l'antichambre, à nous interroger mutuellement sur ce que nous venions de voir et d'entendre, et à nous communiquer nos réflexions et les observations que chacun de nous avait faites à cet égard , ainsi que sur le moral et sur le physique du jeune prince.

D'après le récit que je viens de faire, qui est exact, et dont j'ai plutôt abrégé qu'étendu les détails, tout le monde peut faire et fera sans doute les mêmes réflexions et les mêmes observations que nous; ainsi je ne les répéterai pas.

J'ai dit les motifs auxquels les commissaires attribuaient le silence opiniâtre du prince. Je leur demandai , dans l'antichambre, si ce silence datait réellement du jour où la plus barbare violence lui avait fait faire et signer l'odieuse et absurde déposition contre la reine, sa mère: ils renouvelèrent leur assertion à cet égard, et nous protestèrent que , depuis le soir de ce jour là, le prince n'avait pas parlé.

Après avoir présenté cette anecdote à l'élernelle douleur des âmes sensibles, je la livre aux observateurs de la nature. Est-il possible qu'à l'âge de neuf ans un enfant puisse former une telle détermination, et y persévérer.^ C'est ce qui n'est pas vraisemblable sans doute; mais je réponds à ceux qui douteraient ou qui nieraient, par un fait et par des témoignages que j'indique, et auxquels on peut recourir.

J'ignore si ce jeune prince a parlé à M. DesauU lorsque ce médecin est allé le voir, parce que, peu de jours après notre visite au Temple, une intrigue me fil nommer par la convention commissaire aux grandes Indes. Je partis à cet effet pour Brest , où je restai plusieurs mois; et à mon retour j'appris que le malade et le médecin étaient morts, et celui-ci sans avoir laissé de notes ou de mémoires: c'est ainsi qu'on me l'a dit.

Quoi qu'il en soit, avant de sortir de l'antichambre du prince, mes Collègues et moi nous convînmes que pour l'honneur de la nation, qui l'ignorait, pour celui de la convention, qui, à la vérité, l'ignorait aussi , mais dont le devoir était d'en être instruite ; pour celui de la coupable munici[)alité de Paris elle-même, qui savait tout et qui causait tous ces maux, nous nous bornerions à ordonner des m'esures provisoires, qui furent prises sur-le-champ, et que nous ne ferions pas de rapport en public, mais en comité secret, dans le comité seulement j ce qui fut fait ainsi.

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