‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 10 sur 315 · HONTE DE LA DERNIÈRE CAMPAGNE DU ROI, H · texte numérisé non relu

HONTE DE LA DERNIÈRE CAMPAGNE DU ROI, H

sauver son armée. Rien ne la séparoit de celle du Roi que ces mauvais retranchements, et rien de plus aisé ni de plus sûr que de le forcer avec Tune des deux armées, et de poursuivre la victoire avec l'autre toute fraîche, et qui toutes deux étoient complètes , indépendamment Tune de Tautre, en équipages de vivres et d'artillerie à profusion.

On étoit aux premiers jours de juin; et que ne promettoit pas une telle victoire au commencement d'une campagne! Aussi rétonnement fut-il extrême et général dans toutes les trois armées lorsqu'on y apprit que le Roi se retiroit^ et faisoit deux gros détachements de presque toute l'armée qu'il commandoit en personne : un pour l'Italie, l'autre pour l'Allemagne sous Monseigneur. M. de Luxembourg, qu'il manda le matin de la veille de son départ pour lui apprendre ces nouvelles dispositions, se jeta à genoux, et tint les siens longtemps embrassés pour l'en détourner, et pour lui remontrer la facilité, la certitude et la grandeur du succès en attaquant le prince d'Orange. 11 ne réussit qu'à importuner d'autant plus sensiblement qu'il n'y eut pas un mot à lui opposer. Ce fut une consternation dans les deux armées qui ne se peut représenter. On a vu que j'y étois. Jusqu'aux courtisans, si aises d'ordinaire de retourner chez eux, ne purent contenir leur douleur. Elle éclata partout aussi librement que la surprise, et à l'une et à l'autre succédèrent de fâcheux raisonnements.

Le Roi partit le lendemain pour aller rejoindre M"* de Mainlenon et les dames, et retourner avec elles à Versailles, pour ne plus revoir la frontière ni d'armées que pour le plaisir et en temps de paix.

La victoire de Neerwinden, que M. de Luxembourg remporta six semaines après sur le prince d'Orange, que la nature, prodigieusement aidée de l'art en une seule nuit avoit furieusement retranché, renouvela d'autant

1. Saint-Simon a raconté ce fait avec plus de détails, tome 1, p. 82-85.

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