LES PLUS CRUELS AFFRONTS
qui en abuse, et tient l'affaire comme non jugée. — Continuation des mêmes démêlés, qui, après la mort de Monsieur le Grand, tuent Monsieur le Premier, et qui continuent entre leurs fils jusqu'à ce que le Roi majeur décida comme, avoit fait le conseil de régence. — Le prince Charles refuse de signer les dépenses de la peti^ écurie à l'ordinaire, sans examen; Monsieur le Duc, sur ce refus, les signe comme grand maître de France, et le grand écuyer en perd le droit.
J'avois bien résolu, dès que je verrois le conseil de régence prendre forme, d*y faire révoquer Fédit de création des garde-côtes qui m'avoit brouillé, comme on Ta vu, avec Pontchartrain, et de me donner le plaisir de le faire en sa présence. J'en parlai au comte de Toulouse, qui abhorroit Pontchartrain, comme on Ta vu aussi, et qui la lui gardoit bonne, ainsi que le maréchal d*Estrées. Nous convînmes que cela seroit proposé au conseil du mardi 1" octobre, qui devoit être occupé des affaires de marine, et où le comte me dit que je verrois de belles choses sur Pontchartrain. En effet, ce jour-là, dès que nous fûmes assis, il proposa cet édit à casser comme inutile, et même préjudiciable au service et au repos des peuples, qu'on harceloit à trente lieues de la mer, le long des rivières, comme il plaisoit à Pontchartrain et aux valets à qui il donnoit les emplois de garde-côtes, ou qui les achetoient pour s'en récompenser au décuple aux dépens des peuples de leur département. Je regardois cependant Pontchartrain de ma place d'un bout de la table à l'autre, avec tout le plaisir que je m'en étois promis depuis longtemps. Chacun approuva en deux mots. Ce que je dis à mon tour fut très-court, mais très-amer, et l'édit fut supprimé, ainsi que tous ceux qu'il avoit établis, et sur-le-champ destitués de toute sorte de fonction. Pontchartrain rageoit, et je le regardois à le pénétrer. Il n'étoit pas au bout.
Les mémoires pleuvoient contre lui ; il ne passoit pas pour avoir les mains nettes. La marine entière, qu'il s'étoit complu à désespérer, crioit alors sans crainte et sans ménagement. Il falloit voir clair à des accusations
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qui n'alloient à rien moins qu'à le charger d'avoir immensément profité de la vente qu'il avoit fait faire de tous les magasins des ports pour anéantir ]a marine, et ôter tout moyen au comte de Toulouse et au maréchal d'Estrées de retourner à la mer. Tous les magasins partout se trouvèrent en effet vides, et le comte de Toulouse ne voulut pas se commettre à rien avancer sans le bien prouver. Il en trouva les preuves parfaites, et en sut faire usage sans que Pontchartrain s'en doutât le moins du monde. Dès que l'affaire de la révocation de l'édit de création des officiers garde-côtes fut finie, le maréchal d'Estrées, qui de concert avec le comte de Toulouse en avoit apporté un mémoire, le tira de sa poche et demanda permission de lire, pour mettre le conseil au fait de l'état ou se trouvoit la marine, et se mit à en faire la lecture. C'étoit un mémoire fort détaillé, et bien exactement prouvé, sur la déprédation des bois de la marine de Rochefort, où les accusations étoient directes et personnelles sans nul ménagement. De temps en temps le comte de Toulouse interrompoit pour appuyer certains endroits, en faire remarquer d'autres, en commenter quelques-uns avec un air froid et modeste, mais avec la plus grande force, et sans le plus petit égard pour Pontchartrain présent. Il voulut dire quelque chose, mais au premier mot le maréchal d'Estrées lui dit qu'il n'avoit pas droit de parler au conseil, et le fit taire comme un petit garçon, avec toute la hauteur et le mépris possible. 11 continua sa lecture tout de suite, et le comte de Toulouse par-ci par-là ses fâcheuses annotations.
Surpris au dernier point d'une telle ignominie en face, j'en dis ma pensée au comte de Toulouse, qui me répondit tout bas aussi, en souriant, que je verrois bien autre chose le lendemain matin. Il tint parole.
Sitôt que nous eûmes pris nos places, le comte de Toulouse tira de sa poche un mémoire dont il fit la lecture, le plus amer, le plus cruel qui fut jamais. Il traitoit la même matière de la veille, et bien d'autres déprédations.