IL REND TOUT PEUPLE
que par promotions suivant Fancienneté, qu'on appela Tordre du tableau ; de là tous les seigneurs dans la foule de tous les officiers de toute espèce; de là cette confusion que le Roi desiroit ; de là peu à peu cet oubli de tous, et, dans tous, de toute différence personnelle et d'origine, pour ne plus exister que dans cet état du service militaire devenu populaire, tout entier sous la main du Roi, beaucoup plus sous celle de son ministre, et même de ses commis, lequel ministre avoit des occasions continuelles de préférer et de mortifier qui il vouloit, dans le courant, et qui ne manquoit pas d'en préparer avec adresse les moyens d'avancer ses protégés, malgré Tordre du tableau, et d'en reculer de même ceux que bon lui senibloit.
Si d'ennui, de dépit, ou par quelque dégoût on quittoit le service, la disgrâce étoit certaine ; c'étoit merveille si après des années redoublées de rebuts on parvenoit à revenir sur Teau. A Tégard de ce qui n'étoit point de la cour, et même du commun, outre que le Roi y tenoit Tœil lui-même, le ministre de la guerre en faisoit son étude particulière, et de ceux-là, qui quittoit, étoit assuré lui et sa famille d'essuyer dans sa province ou dans sa ville toutes les mortifications, et souvent les persécutions dont on pouvoit s'aviser, dont on rendoit les intendants des provinces responsables, et qui très-ordinairement influoient sur les terres et sur les biens.
Grands et petits, connus et obscurs, furent donc forcés d'entrer et de persévérer dans le service, d'y être un vil peuple en toute égalité, et dans la plus soumise dépendance du ministre de la guerre, et même de ses commis.
J'ai vu le Guerchois, mort conseiller d'État, lors intendant d'Âlençon, me montrer, à la Ferté, un ordre de faire recherche des gentilshommes de sa généralité qui avoient des enfants en âge de servir et qui n'étoient pas dans le service, de les presser de les y mettre, de les menacer même, et de doubler et tripler à la capitation ceux qui
LOt'VOIS ÉTEINT LES CAPITAINES. 55
n'obéiroient pas, et de leur faire toutes les sortes de vexations dont ils seroient susceptibles. Ce fut à Toccasion d'un gentilhomme qui étoit dans le cas, et pour qui j'avois de Famitié, et que j'envoyai chercher en effet pour le résoudre. Le Guerchois fut depuis intendant à Besançon, et il fut fait conseiller d'État dans les commencements de la régence.
Avant de finir ce qui regarde cette politique militaire, il faut voir à quel point Louvois abusa de cette misérable jalousie du Roi de tout faire et de tout mettre dans sa dépendance immédiate, pour ranger tout lui-même sous sa propre autorité, et comment sa pernicieuse ambition a tari la source des capitaines en tout genre, et a réduit la France en ce point à n'en trouver plus chez elle, et à n'en pouvoir plus espérer parce que des écoliers ne peuvent apprendre que sous des maîtres, et qu'il faut que cette succession se suive et se continue de main en main, attendu que la capacité ne se crée point par les hommes.
On a déjà vu les funestes obligations de la France à ce pernicieux ministre : des guerres sans mesure et sans fin pour se -rendre nécessaire, pour sa grandeur, pour son autorité, pour sa toute-puissance; des troupes innombrables, qui ont appris à nos ennemis à en avoir autant, qui, chez eux, sont inépuisables, et qui ont dépeuplé le royaume ; enfin la ruine des négociations et de la marine, de notre commerce, de nos manufactures, de nos colonies, par sa jalousie de Golbert, de son frère et de son fils, entre les mains desquels étoient le département de ces choses, et le dessein trop bien exécuté de ruiner la France riche et florissante pour culbuter Golbert. Reste à voir comment il a, pour être pleinement maître, arraché les dernières racines des capitaines en France, et Ta mise radicalement hors de moyen d'en plus porter.
Louvois, désespéré du joug de Monsieur le Prince et de M. de Turenne, non moins impatient du poids de leurs élèves, résolut de se garantir de celui de leurs succès-