‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 69 sur 315 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Amours du Roi. — Belle inconnue très-connue. — M"' Scarron; ses premiers temps. — Extraction, famille et fortune du maréchal d'Albret. — M""* Scarron élève en secret M. du Maine et Madame la Duchesse, et reconnus et à la cour, demeure leur gouvernante ; le Roi ne la peut souffrir, et s'en explique très-fortement; elle prend le nom de Maintenon en acquérant la terre. — Le Roi rapproché de M™* de Maintenon, qui enfin supplante M"' de Montespan. — Le Roi épouse M"» de Maintenon. — M"» de Maintenon toutepuissante quitte les armes de son premier mari, à Texemple de M"« de Montespan et de M"* de Thianges

De tels excès de puissance, et si mal entendus, faut-il passer à d'autres plus conformes à la nature, mais qui, en leur genre, furent bien plus funestes? ce sont les amours du Roi. Leur scandale a rempli l'Europe, a confondu la France, a ébranlé TÉtat, a sans doute attiré les malédictions sous le poids desquelles il s'est vu si imminemment près du dernier précipice, et a réduit sa postérité légitime à un filet unique de son extinction en France. Ce sont des maux qui se sont tournés en fléaux de tout genre, et qui se feront sentir longtemps. Louis XIV, dans sa jeunesse, plus fait pour les amours qu'aucun de ses sujets, lassé de voltiger et de cueillir des faveurs passagères, se fixa enfin à la Vallière. On en sait les progrès et les fruits.

M"* de Montespan fut celle dont la rare beauté le toucha ensuite, même pendant le règne de M"* de la Vallière. Elle s'en aperçut bientôt, elle pressa vainement son mari de l'emmener en Guyenne ; une folle confiance ne voulut pas l'écouter. Elle lui parloit alors de bonne foi. A la fin le Roi en fut écouté, et l'enleva à son mari, avec cet épouvantable fracas qui retentit avec horreur chez toutes les nations, et qui donna au monde le spectacle nouveau de deux maîtresses à la fois. 11 les promena aux frontières, aux camps, des moments aux

armées, toutes deux dans le carrosse de la Reine. Les peuples accourant de toutes parts se montroient les trois reines, et se demandoient avec simplicité les uns aux autres si ils les avoient vues.

A la fin M"' de Montespan triompha, et disposa seule du maître et de sa cour, avec un éclat qui n'eut plus de voile; et pour qu*iP ne manquât rien à la licence publique de cette vie, M. de Montespan, pour en avoir voulu prendre, fut mis à la Bastille, puis relégué en Guyenne, et sa femme eut de la comtesse de Soissons, forcée par sa disgrâce, la démission de la charge créée pour elle de surintendante de la maison de la Reine, à laquelle on supposa le tabouret attaché, parce qu'ayant un mari elle ne pouvoit être faite duchesse.

On vit après sortir de son cloître de Fontevrault la reine des abbesses, qui chargée de son voile et de ses vœux, avec plus d'esprit et de beauté encore que M"* de Montespan sa sœur, vint jouir de la gloire de cette Niquée* et être de tous les particuliers du Roi les plus charmants, par l'esprit et par les fêtes, avec M"* de Thianges, son autre sœur, et l'élixir le plus trayé de toutes les dames de la cour.

Les grossesses et les couches furent publiques. La cour de M"* de Montespan devint le centre de la cour, des plaisirs, de la fortune, de l'espérance et de la terreur des ministres et des généraux d'armée, et l'humiliation de toute la France. Ce fut aussi le centre de l'esprit, et d'un tour si particulier, si délicat, si fin, mais toujours si naturel et si agréable, qu'il se faisoit distinguer à son caractère unique.

G'étoit celui de ces trois sœurs, qui toutes trois en avoient infiniment, et avoient l'art d'en donner aux autres. On sent encore avec plaisir ce tour charmant

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