ÉCRIT PAR LUI-MÊME
Vous voulez donc, mademoiselle % que je vous trace le portrait d'un de vos amis et des miens , et que je vous fasse une copie d'un original que vous connoissez aussi bien que moi ? Je sens le plaisir qu'il y a de vous obéir, mais je connois la difficulté de vous satisfaire. Comment vous le représenterai-je ? Si je dissimule ses défauts , je suis peu sincère; si je les découvre, je suis peut-être peu discret. Si je vous expose ses qualités , je serai suspect ou de trop d'amitié pour lui , ou de trop de complaisance pour vous. Mais, enfin, vous l'ordonnez , et j'espère que vous lui pardonnerez volontiers ce qu'il en peut avoir de mauvaises, et que vous me saurez quelque gré de vous l'avoir représenté tel qu'il est.
Sa figure, comme vous savez, n'a rien de touchant ni d'agréable, mais elle n'a rien aussi de choquant. Sa physionomie n'impose pas et ne promet pas , au premier coup d'œil , tout ce qu'il vaut ; mais on peut remarquer dans ses yeux et sur son visage je ne sais quoi qui répond de son esprit et de sa probité. Il paroît d'abord trop sé-
1. On a dit que ce Portrait était adressé à Mlle de La Vigne: les autres lettres et les vers que Fléchier adresse en mainte occasion à cette Iris rendent cela très-vraisemblable.
XLII PORTRAIT eu CARACTÈRE DE FLÉCHIER
rieux et trop réservé ; mais , après , il s' égayé insensiblement ; et qui peut essuyer ce premier froid , s'accommode assez de lui dans la suite. Son esprit ne s'ouvre pas tout d'un coup , mais il se déploie petit à petit, et il gagne beaucoup à être connu. Il ne s'empresse pas à acquérir l'estime et l'amitié des uns et des autres , il cboisit ceux qu'il veut connoître et qu'il veut aimer ; et pour peu qu'il trouve de bonne volonté , il s'aide après cela de sa douceur naturelle , et de certains airs de discrétion qui lui attirent la confiance. Il n'a jamais brigué de suffrages ; il a voulu être estimé par raison , non pas par cabale. Sa réputation n'a jamais été à charge à ses amis, et n'a rien coûté qu'à lui-même. Quand il a été louable, il a laissé aux autres le soin de le louer ; il sait se servir de son esprit , mais il ne sait pas s'en prévaloir ; et quoiqu'il se sente et qu'il s'estime ce qu'il vaut , il laisse à chacun son jugement. Si l'on a bonne opinion de lui , il en est reconnoissant , comme si Ton lui faisoit grâce ; si l'on ne juge pas de lui comme on doit, il se renferme en lui-même , et se rend la justice qu'on lui refuse.
Il a un caractère d'esprit net , aisé , capable de tout ce qu'il entreprend. Il a fait des vers fort heureusement, il a réussi dans la prose ; les savants ont été contents de son latin ; la cour a loué sa politesse, et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses lettres ingénieuses et délicates. Il a écrit avec succès ; il a parlé en public , même avec applaudissement.
Sa conversation n'est ni brillante ni ennuyeuse ; il s'abaisse , il s'élève quand il le faut. Il parle peu , mais on s'aperçoit qu'il pense beaucoup. Certains airs fins et spirituels marquent sur son visage ce qu'il approuve ou ce qu'il condamne , et son silence même est intelligible.
(juand il n'est pas avec des gens qui lui plaisent , il demeure au dedans de lui-même ; quand il est avec ses amis , il aime à discourir et à se répandre au dehors. Il
ÉCRIT PAU LLI-JIÈME. XLIII
est pourtant toujours maître de son esprit. Lorsqu'il parle , on voit bien qu'il sauroit se taire ; et lorsqu'il se tait , on voit bien qu'il sauroit parler. Il écoute les autres paisiblement , et les paye souvent de la patience ou de l'attention qu'il fait paroître à les écouter. Il leur pardonne aisément d'avoir peu d'esprit, pourvu qu'ils ne veuillent pas lui faire accroire qu'ils en ont beaucoup. Ce qui fait qu'il est bien reçu dans les compagnies , c'est qu'il s'accommode à tous , et ne se préfère à personne. Il ne se pique pas de faire valoir ce qu'il sait , il aime mieux leur donner le plaisir de dire eux-mêmes ce qu'ils savent. Il n'est pas fort vif au dehors , mais il a beaucoup de vivacité au dedans , et peu de chose échappe à ses réflexions. 11 n'est pas naturellement inquiet , et ne s'amuse pas à deviner les secrets d'autrui ; mais pour peu d'ouverture qu'on lui donne , il va de conjecture en conjecture , et quand il veut , il n'y a guère de mystère qu'il ne découvre. Il voit tout d'un coup le ridicule des hommes , et jamais personne ne remarqua plus promptement une sottise.
Il est naturellement paresseux; mais quand il est pressé, il trouve en lui des ressources dont il a été souvent étonné lui-même. Quoiqu'il perde beaucoup de temps , il se rencontre qu'il en a toujours assez ; et tout lent qu'il paroît , il il y a peu de gens qu'il ne rattrape , quelque diligents qu'ils puissent être.
Pour son style et pour ses ouvrages , il y a de la netteté , de la douceur, de l'élégance ; la nature y approche de l'art , et l'art y ressemble à la nature. On croit d'abord qu'on ne peut ni penser ni dire autrement ; mais après qu'on y a fait réflexion , on voit bien qu'il n'est pas facile de penser ou d? dire ainsi. Il y a de la droiture dans le sens, de l'ordre dans le discours et dans les choses, de l'arrangement dans les paroles , et une heureuse facilité qui est le fruit d'une longue étude. On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre du superflu , et l'on ne peut rien en ôter sans y retrancher
XLIT PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCHIFR
quelque chose de nécessaire. Enfin , votre Ami vaudroit encore mieux s'il pouvoit s'accoutumer au travail , et si sa mémoire un peu ingrate , mais non pas infidèle , le servoit aussi bien que son esprit. Mais il n'y a rien de parfait au monde, et chacun a ses endroits foibles.
Pour son cœur, où je crois que vous vous intéressez davantage , il n'est pas si aisé de le connoître : il se modère quand il veut , il est secret et circonspect , il se cache souvent sous les voiles d'une tranquillité et d'une indifférence apparente ; mais je l'ai vu dans son naturel, je l'observe depuis longtemps, et je suis dans sa confidence : ainsi , mademoiselle, je vous ferai part de mes connoissances. Il n'auroit pas de peine à vous faire lui-même sa confession ; et il est juste que vous sachiez comment est fait et comment se gouverne un cœur que je suis persuadé que vous possédez.
Ce cœur donc , mademoiselle , n'est pas indigne de vous ; il a de la grandeur et de la générosité. Aucun intérêt ne le touche, et il ne voudroit avoir du bien que pour être en état d'en faire. Son plus sensible plaisir, c'est de pouvoir obliger ses amis, ou de pouvoir reconnoître les obligations qu'il leur a. Il aimeroit pourtant mieux avoir des grâces à faire que d'en recevoir. Il a toujours cru que le mérite pouvoit se passer de la fortune ; il s'est contenté de l'un , et ne s'est point inquiété pour l'autre.
Rien n'est tant contre son humeur que d'être à charge à qui que ce soit : dans ses besoins, il n'a recours qu'à sa patience ; et quand il seroit plus éloquent qu'il n'est, il ne sait plus parler quand il s'agit de demander. Tous les honneurs du monde lui paroîtroient trop achetés , s'ils lui «voient coûté quelque bassesse. Il n'aime pas à contredire, mais il aime encore moins a flatter. Quoiqu'il n'y ait guère d'hommes qui sachent mieux louer que lui , il n'a jamais voulu vendre ni même donner mal à propos ses louanges.
Il sait, quand il le faut, jeter quelque grain d'encens odo-
tCIÎlT l'AU LUI-MliMl::. XLV
lilérant qui récrée et qui n'étourdit pas : aussi n'en regoitil pas qui ne soit aussi fin que celui qu'il donne.
Il a de l'ambition, non pas de celle qui s'empresse et qui s'agite pour parvenir , mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit lui rendre ; qui ne cherche pas les voies les plus courtes, mais les plus honorables, et qui veut toujours mériter, longtemps avant que d'obtenir, ce qu'il peut raisonnablement prétendre. Il se console aisément de n'être pas heureux, pourvu que le pubKc l'en juge digne ; et il travaille à se faire considérer par lui-même, plutôt que par l'état où on l'aura mis.
Il n'envie la gloire de personne, mais il aime à jouir de la sienne. Quoiqu'il n'ignore pas les talents qu'il a, il estime ceux que les autres ont : ainsi il a le plaisir que donne l'honneur, sans faire souffrir aux autres les incommodités que donne l'orgueil. Il est sensible aux approbations sincères et désintéressées : un homme qui le loue sans le connoitre, un auditeur qui s'écrie, un passant qui le montre, et qui dit : C'est lui, ce sont les éloges qui le touchent davantage. Quand on l'élève, il se tient dans une honnête modération, et sa pudeur est embarrassante ; mais si l'on veut l'abaisser, il lui prend une lierté qui le met au-dessus de tout. Il est facile, populaire, officieux à ceux qui sont audessous de lui, commode à ses égaux : pour les grands qui se prévalent de ce qu'ils sont, il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur. Il se possède dans les occasions, et ses passions ne peuvent rien sur sa raison, si elle n'y consent, ou si elle n'est surprise. Il lui importe plus qu'à d'autres de bien considérer le parti qu'il prend , parce que difficilement il se résout de s'excuser ou de se dédire.
Il est de bonne foi, et il croit aisément que tout le monde est de même ; mais si l'on vient à lui manquer, on ne regagne plus sa confiance : ainsi il ne trompe jamais personne, et n'est jamais trompé qu'une fois. S'il a donné quelque sujet de plainte à quelqu'un, il n'oublie rien pour