‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 30 sur 147 · LVI11 PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLECHIER · texte numérisé non relu

LVI11 PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLECHIER

sentir qu'il aiine, et Je connoître qu'il est aimé. Il voudroit pouvoir toujours être là où est son inclination. Il s'entretient à cœur ouvert, il est en pleine confiance, il ne se pique pas de briller comme il feroit dans une compagnie inditlerente , et l'on diroit qu'il donne son esprit à ses connoissances, mais qu'il garde son cœur pour ses amis. Aussi son amitié n'est pas de ces passions discoureuses qui s'évaporent en beaux sentiments, elle sent beaucoup plus qu'elle ne dit , et pourvu qu'elle se fasse bien entendre , elle ne se met pas en peine de se faire admirer.

Il observe tous les soins qu'on prend, et tous les pas qu'on fait pour lui , et dans l'impuissance où l'on est de se rendre de grands services, il sait qu'il y a une espèce de fidélité et d'exactitude dans les moindres choses qui répond de celle qu'on auroit dans les grandes , et que tout se doit compter entre amis. Il est délicat et difficile sur ce qu'on se doit quand on s'aime ; il veut qu'on s'entende à demi-mot , qu'on se prévienne , et qu'on devine ce qui peut plaire ; mais il n'exige rien d'autrui qu'il ne s'impose à lui-même, et s'il se plaint pour peu de sujet qu'il en ait, il souffre aussi qu'on se plaigne pour peu de sujet qu'il en donne. Il a quelquefois des absences d'esprit qui le font soupçonner d'avoir quelques intervalles d'indifférence , mais il répare cela par des redoublements de tendresse qui lui prennent de temps en temps.

Quand on vient à diminuer de l'affection qu'on a pour lui, il la compte pour entièrement passée. Il tient que l'amitié , comme la dévotion , se perd dès qu'elle se relâche. Il seroit moins fâché de tomber tout d'un coup , que d'avoir le déplaisir de descendre par degrés , et il est bien près de ne plus aimer, quand on commence à l'aimer moins. S'il s'aperçoit qu'on l'abandonne, il s'en afflige quelque temps, traînant les restes de son amitié jusqu'à ce qu'elle soit entièrement consumée, et il a toujours la consolation d'être le dernier à aimer. Quoi qu'il en soit, quand il s'y trouve

ECltil l'AU LLl-MLME. XLIX

oMigé, il délie sa chaîne et ne la rompt jamais avec éclat, et se venge de l'injustice qu'on lui fait, non jjas par la colère ou par la haine , mais par une profonde indifférence. Voilà, mademoiselle, quelles sont les mœurs et les habitudes de notre Ami. Si la peinture que je vous en ai faite répond à l'idée que vous en aviez , je ne me repentirai pas de vous avoir obéi : sinon , tenez-vous-en à l'image que vous vous en êtes formée vous-même, et laissez à votre cœur le soin de vous le représenter avec les qualités que vous lui souhaitez. Surtout faites-lui, je vous prie, un secret de cet écrit que je vous envoie. Tenez toujours un voile tiré sur son portrait, et ne me brouillez pas avec un homme qui rougit de ses vertus comme de ses défauts , et qui faisant parler les autres de son mérite , n'en parle lui-même jamais.

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