MI-MOIRES DE FLÉCIIIER
cemment, si ce n'est par l'ordre de Dieu, comme les héros de l'ancienne loi qui ont entrepris des guerres sanglantes , et comme Abraliam, qui fit un acte de piété d'une résolution parricide, ou par une inspiration particulière, comme Samson et Jephté, ou par l'autorité d'une dignité publique qui porte un caractère de justice et qui a ordre du ciel de punir les coupables '. Il est malaisé de faire l'application de ces règles à cette action particulière. Il trouve même que c'est un crime à une dame de se tuer pour éviter le déshonneur, et ne peut point soufTrir qu'on allègue l'exemple de Lucrèce. Il faut, dit-il, qu'elle ait été ou déshonnéte ou injuste; elle a fait de deux crimes l'un, ou l'adultère ou l'homicide; ou elle consentoit à la perte de sa pudeur, et elle étoit criminelle ; ou elle n'y consentoit pas , et elle étoit meurtrière d'une personne chaste et innocente. Ainsi l'on peut dire avec raison : Si elle est adultère, pourquoi la loue-t-on depuis tant de siècles? si elle est chaste, pourquoi se tuoit-elle? C'est une vanité de Romaine qui n'aimoit pas tant l'honnêteté qu'elle craignoit la honte, et qui ne cessa de vivre que parce qu'elle n'osoit paroître devant le monde ; pourquoi faisoit-elle un crime elle-même pour éviter celui d'un autre ? Quoi qu'il en soit, saint Ambroise est d'un avis contraire, et il prend plaisir, dans le livre de ses Offices, de louer la constance et la résolution de quelques vierges qui se sont précipitées, ou qui ont prévenu par un meurtre ou par une mort volontaire les violences de leurs tyrans.
Quelques jours après, on présenta les lettres de grâce que M. de Caumartin avoit scellées pour un jeune homme de Clermont, nommé Gaschier, fils du lieutenant criminel, qui avoit tué sans dessein «ne femme de la même ville. C'est la coutume dans la province que , lorsqu'il se fait quelque fête solennelle, ou pour quelque réjouissance publique, ou pour l'entrée de quelque personne considérable,
1. a Sine data lege. sine expressa jussione, sine latenti inspiratione. »
SIR LKS r.UANDS-JOl'RS 1)K ICC,:;. |;57
toute la jeunesse s'assemble, et s'élaut mise sous les armes, fait le tour de la ville en bel ordre pour l'aire honneur à la fétc. Chacun cherche les armes les plus bruyantes, et c'est une gloire parmi eux d'avoir tiré le plus grand mousquet et d'avoir fait le plus grand bruit. Lorsque M. l'évêque de Clermont ' fit son entrée et qu'il reçut les compliments de tous les corps, il y eut une troupe fort nombreuse d'habitants armés qui allèrent au-devant de lui, et l'accompagnèrent jusque dans son palais en le saluant incessamment de toute leur mousqueterie. Son cheval, qui étoit fougueux, bondissoit si fort qu'on craignoit que la joie ne fût troublée par quelque malheur, et que le prélat ne fût pas assez bon cavalier pour soutenir ces agitations violentes. Ce cheval croyoit d'être dans un champ de bataille plutôt que dans une ville de paix , et porter un général d'armée, non pas un évéque. Toutes les bénédictions que l'évêque donnoit à peine restoient à demi formées en l'air, et il ne pouvoit faire qu'un demi-signe de croix, que le mouvement interrompoit à tous les coups qu'on venoit d'entendre. Toute la ville loua Dieu de leur avoir donné pour le gouvernement de son église un homme qui , outre qu'il étoit homme de bien , étoit encore bon écuyer, et l'on reconnut l'importance qu'il y a qu'un évéque soit bon homme de cheval , lorsqu'il fait son entrée dans ces provinces. Ce Gaschier dont je parle étoit de cette joyeuse escadre, des plus lestes et des mieux armés , et voyant une bourgeoise de sa connoissance qui , pour voir passer la pompe plus en repos , étoit montée avec quelques-unes de ses compagnes sur un monceau de pierres assez élevé , ou pour la saluer, ou pour l'épouvanter par divertissement, tira son mousquet si proche d'elle que la poudre et le feu ayant fait un effort considérable et pénétré jusqu'au corps au travers des jupes , elle resta morte sur la place. Le gendre de cette pauvre malheureuse qui étoit présent , voulut venger la mort de sa belle-
1. M. de Vainy d'Arhoiize avait fait son entrée à Clerraont le 30 novembre 1664.
mère, et poursuivit son meurtrier l'épée à la main ; mais on l'arrêta. Ce criminel involontaire représente aujourd'hui ses justifications , et a reçu des lettres de rémission qui ont été lues et examinées.
Le 28' novembre *, l'affaire de M.M. du Palais fut décidée, qui fut la première contumace qu'on ait jugée dans la cour des Grands-Jours. L'arrêt en fut sévère , parce que l'action avoit été fort criminelle. M. le comte du Palais ayant acheté Feurs , qui est un bourg fort considérable dans le Forez , et prétendant faire valoir les droits de seigneur avec un peu trop d'autorité, M. de Magnieu, qui est un homme de qualité, qui avoit des terres dans l'étendue de sa paroisse , eut quelque intérêt à démêler avec lui , qui ne sembloit pas fort important dans le fond, mais qui le devint dans les suites. Les premières plaintes se firent de part et d'autre dans l'ordre de la justice , et il sembla que le procès devoit se terminer dans les formes ordinaires. Mais comme il se glisse ordinairement un certain esprit d'animosité et d'aigreur entre ceux qui plaident , et que la haine ou la vengeance achèvent souvent ce que la justice a commencé, cette affaire changea de face , et devint une affaire d'honneur, après avoir été de pur intérêt. Cela fit qu'il y eut entre ces deux gentilshommes une inimitié déclarée, ensuite de laquelle on accuse M. du Palais d'avoir voulu faire assassiner M. de Magnieu et de lui avoir fait dresser des embûches ^ Soit que ce fût pour cet assassinat , ou pour quelque autre raison de justice , ce dernier, sur les plaintes qu'il avoit faites de son ennemi , obtint un décret contre lui , et lui envoya cinq huissiers à sa maison du Palais pour lui faire quelque sommation, ou pour lui signifier quelque ordre qui ne lui étoit pas fort agréable. L'on dit qu'il en avoit été averti , qu'il avoit mandé quelques-uns de ses
1. Le 23 novembre . d'après le Journal de Dongois. Le récit du greffier n'est pas entièrement d'accord avec celui de Flécliier. Voy. Appendice . n° XVIII.
2. Flèchier atténue les charges qui pesaient sur les marquis du Palais. Voy. Appendice. n° XVIIL
SIR LES GRANDS-JOURS DE lOC". WV.)
amis, et qu'il avoit assemblé chez lui tous les braves de son voisinage. Les huissiers ne manquèrent pas de venir exécuter leur commission dans toutes les formes, à la porte du château, et de témoigner à ces messieurs qu'ils étoient sujets aux lois et aux ordonnances des juges , comme les autres. Cette hardiesse ne leur plut pas ; ils délibérèrent s'ils dévoient s'en venger sur-le-champ, ou s'il falloit difTérer quelque temps leur ressentiment pour l'assouvir avec plus de violence et avec plus de sûreté. Quelque chaleur qui les emportât , ils furent capables d'un peu de modération , et se contentèrent pour lors de leur donner la chasse et de les menacer. Il n'étoit pas malaisé d'épouvanter ces sortes de gens , qui se retirèrent au premier village pour y passer la nuit ; mais personne ne voulut les recevoir, parce qu'ils étoient ennemis de M. du Palais qu'ils aimoient ou qu'ils redoutoient. Ils ne furent pas mieux reçus dans les autres endroits pour les mêmes considérations , et quelque tard qu'il fût , ils furent obligés d'aller loger à six lieues de là, oii, après s'être retirés, ils reposoient fort profondément , lorsque deux troupes de gens à cheval arrivèrent du Palais, entrèrent avec violence dans l'hôtellerie , passèrent dans une chambre où trois de ces huissiers étoient couchés, et tirant plus de vingt coups de pistolet en tuèrent deux, et cassèrent l'épaule au troisième, qu'ils obligèrent de se traîner encore tout sanglant jusqu'à la chambre de ses compagnons , lesquels , se voyant dans la dernière extrémité, se jetèrent à leurs pieds , implorèrent toute leur pitié, et n'attendoient plus que la mort K Quelques-uns, échauffés dans le premier meurtre, furent d'avis qu'il falloit achever; mais quelqu'un plus modéré, si l'on peut dire qu'il y eût de la modération en ce rencontre, opina à la vie. Ainsi on les laissa vivre, mais on leur fit souffrir des peines extrêmes : on les mena jusqu'au Palais tout nus dans la plus grande rigueur de la saison; on leur donna mille coups
1. Le récit de Fléchier adoucit encore ici les détails de ces odieuses violences. Voy. Appendice, n" XVIH.
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de fouet durant le chemin , et on les renvoya presque aussi morts que leurs compagnons, avec défense de regarder derrière eux sous peine de la vie. Quoique le marquis du Palais fût fort jeune en ce temps-là , il n'a pas laissé d'être compris dans l'information, comme ayant été remarqué luimême avec un de la maison deCanillac, qu'on charge extrêmement, et qui est mort pour son bonheur et peut-être pour celui de quelques autres. La partie de ces messieurs ne manqua point de faire les poursuites qu'il falloit faire. Le procès fut insti'uit et prêt à juger ; mais , soit qu'ils fussent las de plaider, ou qu'ils ne voulussent pas être la cause de la mort de plusieurs personnes de qualité , ils remirent leurs intérêts à M. de A'illeroi , qui les accommoda et les mit hors de tout intérêt civil. Mais les Grands-Jours étant survenus, et M. Legrand , conseiller au parlement de Paris , étant venu dans la province, et ayant donné le procès entièrement instruit, il fut jugé sans que les parties intéressées en eussent eu le moindre soupçon. Par arrêt , MM. du Palais père et fils furent condamnés à avoir la tête coupée , et quelques juges même furent d'avis qu'ils fussent roués vifs ; leurs biens furent confisqués ; l'amende fut de 40 000 livres : on procéda à la démolition du château du Palais '. Quelques-uns de ceux qui s'étoient trouvés à Foccasion furent condamnés à la roue. Ainsi la justice se vengeoit elle-même et faisoit craindre ses arrêts à ceux qui avoient autrefois si mal reçu ses ordres. Mme la marquise du Palais , femme du fils, se rencontra par hasard ce malheureux jour à Clermont , où elle
1. a. Les sieurs marquis du Palais, père et fils, furent condamnés d'avoir les têtes coupées ; leurs biens situés en pays de confiscation furent déclarés acquis et confisqués; sur le tout néanmoins pris trente-deux mille livres parisis d'amende. La terre du Palais fut privée de toute justice; elle fut déclarée réunie à la royale . dont elle ressorlissoit , et il fut ordonné que le château du Palais seroit incessamment démoli et rasé; que les bois qui y servoient d'ornement seroient coupés à trois pieds de hauteur. Saint-Michel , La Roche , Champagne , Le Picard . La Madelaine et La Rozée , valets , furent condamnés d'être rompus vifs et d'expirer sur la roue . et en quatre mille livres d'amende solidairement.» Journal de Dongois.
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éloit venue , ou pour voir quelques-uns de ses parents , ou même pour se divertir dans la ville, puisqu'elle n'entendoit plus parler du procès qui devoit , à son avis , être instruit à grand bruit , et faire craindre longtenqjs auparavant que d'être en état. 11 n'est pas hors de propos de remarquer que cette dame est d'une qualité fort relevée, de la maison de La Tour d'Auvergne , parente au trois ou quatrième degré de M. de Turenne ; elle a la taille avantageuse , des yeux bleus qui ont de la douceur et qui ne laissent pas d'être animés; un tour et des traits de visage qui sont fort beaux , et un teint fort vif et fort uni. Sa beauté fit bien du bruit , lorsqu'elle fut à Clermont , dès qu'elle y parut ; et la plupart des galants d'Auvergne adorèrent cet astre naissant. M. de 1^'Anglar fut le plus constant et le plus passionné , et il alloit être le plus heureux, si le destin qui trouble souvent les plus belles passions, n'eût été contraire à son amour, et ne l'eût ravi à cette belle, qui l'aimoit autant qu'elle en étoit aimée. Car ayant eu querelle avec M. le comte de Canillac et s'étant allé battre avec lui, il fut tué d'un coup de pistolet. Quelques-uns assurent que le comte étant l'agresseur et voulant donner le choix des armes par civilité, selon l'usage qui s'observe ordinairement dans ces combats particuliers, il lui présenta deux pistolets, dont l'un étoit chargé à balle et l'autre ne l'étoit point , avec résolution de vouloir se servir de son avantage , si le pistolet chargé de plomb lui tomboit en partage, ou de prévenir quelque chose et de tirer en l'air comme un coup d'essai , si l'autre lui étoit échu , afin d'avoir moyen de le relâcher ; que le choix fut fait selon son désir, et que , tirant son coup sans crainte, il en blessa son ennemi à mort. Je n'oserois point assurer une chose qu'il seroit très-malhonnête d'avoir faite et qu'il seroit très-imprudent d'avoir dite; je me contente de dire que Mlle de La Tour eut bien du déplaisir, et qu'elle plaignit extrêmement et le malheur de son amant et celui de son amour.
Environ ce temps-là , le marquis du Palais s'étant retiré
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dans une de ses terres qui n'est qu'à une lieue de la Roche , où deraeuroit cette belle , lorsque sa mère la ramenoit dans sa solitude , prit occasion de la voir, comme par droit de voisinage. Il connut bientôt qu'il étoit impossible de la voir sans l'aimer, et se trouva sans y penser engagé à des charmes qui lui parurent inévitables , si bien qu'après l'avoir vue comme voisin , il vint la revoir comme amant. Il avoit de l'esprit et de l'amour, il se conduisit si bien auprès de la demoiselle, qu'il mérita d'en être aimé. Sa qualité , son bien, sa bonne grâce y contribuèrent beaucoup , et firent qu'elle reçut sa première déclaration avec beaucoup de douceur et même avec quelque espèce de joie. La mère, qui n'avoit pas de bien à donner à sa fille , et qui trouvoit tous ses avantages dans ce parti , ne désavoua point son inclination , et l'affaire se trouva fort résolue de part et d'autre. Il fallut en donner avis au comte du Palais le père , qui voyoit sa maison assez engagée , et n'espérant de raccommoder ses affaires que par le mariage de son fils , s'opposa de toute son autorité à ses amours , et crut qu'il devoit considérer en cette occasion nonseulement sa satisfaction particulière , mais encore l'intérêt de sa maison et l'avantage de sa famille. Il lui défendit de la voir ; il le menaça de toute son indignation , et lui proposa d'autres partis pour le divertir de celui qu'il recherchoit ; enfin il employa tous les moyens pour réduire cet esprit prévenu. Mais la défense redoubla son désir; les menaces ne firent que l'enflammer davantage , et les autres filles qu'on lui proposa ne firent que lui faire connoître la différence de celle qu'il aimoit d'avec toutes les autres. Il poursuivit donc son dessein , et se déclara si fort contre les intentions de sa parenté, que son père obtint de M. l'évêque de Clermont une défense à tous les curés de son diocèse de marier ces deux amants. Mais l'amour a mille adresses et trouve mille inventions pour rompre tous les obstacles qu'on lui oppose. Il alla consulter la mère de la fille, avec laquelle il résolut qu'il la rencontreroit le lendemain , et que la mettant dans son
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carrosse, il l'emnièneroit hors du diocèse, et l'épouseroit en face d'église; la chose fut exécutée. Elle sortit de la maison, sous prétexte de se promener avec un ecclésiastique , qui sans doute avoit la confidence de la mère , et à peine eurentils avancé dans la campagne , que le marquis arrive , et lui donnant la main, la fait monter dans son carrosse, et va l'épouser dans un village voisin, d'un autre diocèse que celui de Clermont ; il revint encore faire la noce chez la mère et y coucher la même nuit. Lorsque le comte du Palais apprit la nouvelle de ce mariage , il en fut au désespoir, il s'en plaignit en justice et fit informer comme si on eût enlevé son lils. La dame, qui ne songeoit qu'au bonheur de sa lille, fut avertie par ses amis de faire informer de son côté , de traiter l'affaire d'enlèvement et d'implorer les lois pour épouvanter le père et pour l'obliger de ne résister plus à ce mariage. La chose réussit comme on se l'étoit proposé, et le comte avisé consentit enfin volontairement à ce qu'il ne pouvoit plus empêcher. Leur joie fut si grande , et le plaisir qu'ils avoient d'être ensemble les occupa si fort depuis , qu'ils ne songèrent pas môme à tirer du greffe les informations qui avoient été faites de concert contre l'enlèvement prétendu de la fille; de sorte que les Grands-Jours ayant été établis à Clermont, comme on se fut saisi de leur part des grosses de tous les procès , on y trouva celui-ci pour lequel il eût été assigné à la cour. Mais on avoit contre lui une affaire plus importante , et l'enlèvement étoit peu de chose , si le meurtre et la rébellion de justice ne l'eût rendu plus criminel. L'arrêt fut donné le matin, et Mme du Palais, qui croyoit qu'il falloit de longues procédures pour l'instruction , et qu'elle en seroit avertie longtemps auparavant , comme tous les autres l'avoient été , entendit des laquais qui s'entretenoient de ce qu'on avoit fait le matin à la Chambre des Grands-Jours ; mais elle n'y fit nulle réflexion , et allant voir le comte de Canillac dans la prison , elle voulut se divertir a\ec lui de la nouvelle qu'elle avoit ouïe; mais elle fut bien
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surprise, lorsque le comte, la larme à l'œil, lui confirma cette fâcheuse condamnation. Et elle tomba évanouie à ses pieds , et comme on l'eut fait revenir, elle monta en carrosse toute délacée qu'elle étoit , et s'en vint tout en désordre chez madame sa sœur, où nous étions logés. Elle monta dans la salle où Mme de Caumartin étoit avec quelques dames de la ville qui étoient venues lui rendre visite ; et avec des cris et des lamentations que je ne saurois exprimer, elle toucha si fort toute la compagnie que chacun joignit ses larmes avec les siennes , et qu'on eût eu de la peine à deviner laquelle de ces dames pleuroit son mari condamné, tant la douleur d'une belle personne inspire des sentiments de pitié. Je ne vis jamais douleur plus emportée : tantôt elle prouvoit l'innocence de son mari , et s'arrêtoit au milieu de sa raison ; tantôt elle reprochoit aux juges leur cruauté; tantôt elle louoit la tendresse de son mari pour elle. « C'est moi, disoit cette dame éplorée , c'est moi qui suis la cause de tous ces désordres, et quelque innocent qu'il soit. Dieu le punit pour m'affliger; son seul crime est d'avoir épousé une malheureuse. -D Les sanglots interrompoient ses discours; enfin s'apercevant qu'elle embarrassoit tout le monde , elle sortit brusquement, et après quelques mots de considération que nous lui dîmes , elle fut conduite chez quelques conseillers de la ville pour consulter les moyens qui lui pouvoient rester de conserver quelque chose de son bien. Sa douleur l'avoit si fort transportée , qu'elle ne songeoit à son mari que pour le plaindre. Comme il ne s'attendoit point d'être jugé si promptement , il étoit resté dans une de ses terres , et se croyant innocent , ou espérant avoir des informations et des témoignages pour sa décharge , il ne craignoit point son jugement. Quelques personnes sages furent d'avis de commencer par songer au danger où il étoit exposé, et de lui envoyer bien vite un courrier en poste. Quelque diligence qu'on pût faire, k peine eut-il le temps de se sauver ; les archers le poursuivirent de si près qu'ils l'atteignirent, et, lui réduit au bord
SUR LES GKANDS-JOUnS DK l(.(i:.. I4.*i
d'une rivière, lui crièrent qu'ils l'arrètoieiU i)ar ordre du roi. Mais l'extrémité où il étoit lui donna du courage et fit qu'il se jeta dans la rivière à cheval ; et comme il étoit bien monté, il la traversa à la nage, et se sauva fort heureusement, laissant ceux qui le poursuivoient bien étonnés k l'autre bord. Cette dame est inconsolable; elle ne plaint ni ses biens ni trois enfants qu'elle a ; elle ne regrette que l'éloignement de son mari; elle vivroit encore heureuse, s'il ne lui falloit point vivre en veuve , et dans son désespoir, elle se destine à pleurer les jours et les nuits son infortune.
Le 26 du mois, M. le président ayant reçu une lettre de M. Colbert, qui portoit quelques ordres du roi touchant la prorogation des Grands-Jours * et l'enregistrement de la commission de M. de Caumartin pour la présidence, en cas de récusation ou d'absence, il assembla tous les conseillers à sa ruelle, et leur proposa ses deux atTaires. Après la lecture des ordres de la cour et des avis du ministre qui témoignoient que le roi étoit très-satisfait de leur conduite, et qu'ils n'avoient manqué qu'en ces deux points ; qu'ils dévoient considérer que c'étoit un grand prince fort absolu et qui vouloit être obéi, et qu'il leur conseilloit en ami de n'attendre pas de nouveaux ordres. Pour savoir le sujet de cette lettre, il faut remarquer que le roi avoit envoyé, depuis quelque temps ^, une prorogation des Grands-Jours, sur la connoissance qu'il avoit des grands fruits que faisoit cette justice dans la province , et de la nécessité de poursuivre les desseins qu'il avoit eus de rétablir l'ordre, avec ordre de la vérifier dans la Chambre même. Ces Messieurs, qui ne font qu'une partie du parlement, lui envoyèrent cet arrêt de prorogation, afin qu'il le voulût vérifier lui-même, soit pour rendre cette déférence à leur compagnie, soit pour n'être point engagés à registrer aussi la commission pour la présidence dont ils avoient ordre. Le roi n'approuva point qu'ils