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ce combat de si bonne grâce et avec une gaieté si noble et si filtre, que Saillans remporta tout l'avantage, et lui tout riionneur du combat.
Toute sa vie étoit pourtant si déréglée et tous ses vassaux étoient si opprimés par ses exactions et par ses violences, qu'on ne pouvoit plus le souffrir. Le présidial de Riom, qui est la plus sévère justice d'Auvergne, entreprit de lui faire son procès, et ne pouvant point se saisir de sa personne, le condamna par contumace à avoir le col coupé et à des amendes et à des réparations assez grandes. Il ne s'étonna point de cet arrêt, et vint h Paris, ou parce qu'il croyoit y être plus en sûreté, ou parce qu'il espéroit pouvoir obtenir des lettres de grâce. Il se logea dans une maison qui avoit une entrée dans l'hôtel de Guise, afin d'avoir toutes ses précautions. Mais au lieu de ménager ses affaires, il les empira par une action qu'il fit très-hardie , et qui le fit passer auprès du roi pour un des plus violents et des plus dangereux hommes de son royaume. Il avoit eu dans la province quelque amourette avec une fille d'une condition médiocre, mais d'un esprit au-dessus de sa condition , et d'une beauté qui étoit aussi rare que son esprit. Elle n' avoit pourtant pas pu tenir contre sa bonne mine et ses belles paroles, et s'étoit rendue, après quelques légers combats. Il avoit un talent admirable à conquérir un cœur; mais il avoit des défauts qui l'empêchoient de conserver ses conquêtes. Il avoit une douceur qui charmoit dans la recherche; mais dans la possession, il avoit une jalousie qui rebutoit. C'étoit enfin l'amant le plus doux, lorsqu'il servoit une maîtresse, et le plus cruel tyran du monde, lorsqu'il étoit devenu le maître. Ce qui faisoit que celles qui l'aimoient au commencement, ne faisoient que le craindre à la fin, et ne se piquoient plus de lui être fort fidèles. Cette dernière en usa ainsi, et se voyant réduite à vivre dans une contrainte fâcheuse sous les lois sévères de cet amant, reçut les hommages d'un autre qui la laissoit en pleine liberté, et qui lui juroit de ne l'incom-
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moder jamais. Elle se partagea donc, et conservant de la crainte pour l'un, et donnant secrètement son amour à l'autre, elle en favorisoit l'un par nécessité, et l'autre par inclination. Quelque mesure qu'elle gardât, elle ne put pas tromper un homme d'esprit, et qui plus est, un homme jaloux. Il pénétra dans ce secret, et comme il étoit aussi violent que jaloux, il traita fort indignement son rival, et lui fit tous les affronts dont il put s'aviser. Quelque plainte qu'il en eût faite aux juges des lieux, il n'en put tirer aucune raison , et fut contraint de le faire poursuivre à Paris par son frère, qui tenta toutes les voies de la justice pour le faire arrêter, et voyant toutes ses poursuites vaines, trouva moyen de s'aller jeter aux pieds du roi, et de lui demander justice contre toutes les violences de M. d'Espinchal. Le roi qui reçoit agréablement les plaintes qu'on lui fait, et qui n'entend point que ses sujets deviennent tyrans dans son royaume, Fécouta avec beaucoup de patience, et recevant son placet, lui fit espérer qu'il lui feroit rendre justice. Il sortit du Louvre fort satisfait; mais il fut bien surpris, lorsqu'il se sentit arrêté, presque à la porte, par des sergents inconnus, qui le conduisoient dans une chaise qu'on avoit fait préparer pour ce sujet, et le portèrent avec beaucoup de précipitation par les grandes rues de Paris, sans qu'il sût ni qui l'avoit arrêté, ni le lieu où l'on le conduisoit. Il remarqua pourtant un homme de ceux qui l'enlevoient, qui étoit à M. d'Espinchal, ce qui lui fit croire qu'il étoit perdu, si quelqu'un ne le secouroit. Il crioit donc de toute sa force qu'on alloit l'assassiner, il imploroit l'assistance des bourgeois, et faisoit tout ce qu'il pouvoit pour toucher de pitié quelque bonne âme. Plusieurs en étoient émus, mais ceux qui escortoient la chaise faisoient entendre partout que c'étoit un grand criminel que le roi avoit fait arrêter, et qui méritoit toute sorte de supplices. Ces paroles apaisoient l'émotion; et bien loin de le délivrer, on souhaitoit déjà qu'il fût puni. Il étoit arrivé dans les faubourgs, et s'imaginant avec raison qu'il n'y
avoit bientôt plus de secours à espérer, il redoubloit ses cris, et excitoit tout le monde à pitié, sans qu'aucun osât pourtant l'assister, de peur d'aller contre les ordres du roi et de se rendre rebelle à la justice. Quelques soldats des gardes qui entendirent ce bruit, eurent quelque curiosité de s'informer par quel ordre on traînoit ainsi ce misérable; mais ayant appris que c'étoit par l'ordre du roi et en vertu de plusieurs arrêts de la cour, ils furent aussi crédules que les autres, et laissèrent passer les porteurs, sans prendre intérêt à l'affaire. Comme ils furent déjà bien éloignés, un des soldats qui avoit du cœur, et qui se sentoit touché de quelque compassion pour ce malheureux, se ravisa, et fit entendre à ses compagnons qu'un criminel n'a pas assez de confiance pour prétendre qu'on le délivre; que ces cris si violents marquent la crainte de quelque grande violence; qu'il est de leur honneur de sauver la vie à un misérable, qu'on va peut-être assassiner. Il ne falloit point perdre de temps; aussi, ils coururent après les porteurs, qui se trouvant en pleme campagne et se croyant hors de tout danger, reprenoient haleine et se reposoient ; les autres entouroient la chaise et comraençoient à prendre la bourse de celui qu'ils menoient, et alloient peut-être passer plus avant, lorsque les soldats animés qui les aperçurent, coururent après, les épées nues, et les pressèrent si fort, qu'ils lâchèrent prise et se mirent en fuite, laissant même l'argent qu'ils venoient de lui voler, crainte d'être poursuivis. On peut s'imaginer la joie de cet homme qu'on venoil de secourir si à propos, et celle de ces soldats d'avoir eu assez de discernement pour connoître que c'étoit une violence. Ils apprirent l'histoire, ils furent récompensés de leur secours, et chacun se retira chez soi. Le roi fut informé de ce procédé trèsinjuste, et sachant qu'on étoit accoutumé à ces sortes d'oppressions dans l'Auvergne, prit la résolution d'y faire tenir les Grands-Jours; mais il n'en parla que longtemps après.
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Environ ce temps-là, M. de Guise étant mort, et son hôtel n'étant pas un refuge si sûr, ni un asile si sacré, d'Espinchal jugea à propos de se retirer dans sa province, où il trouvoit plus de sûreté par l'éloignement de la cour et par la commodité de se jeter dans les montagnes, si la nécessité de la retraite l'y contraignoit. Tous ses amis lui faisoient appréhender ce présidial de Riom, qui est le présidial coupe-téte, qui fait bonne et briève justice, qui s'est voulu rendre célèbre par deux ou trois exécutions qui ont étonné toute la province; on lui représentoit le pouvoir d'un intendant, le peu d'assurance qu'il devoit prendre sur ses sujets, la fermeté d'un lieutenant criminel qui le poursuivroit, et plusieurs autres dangers qui le menaçoient; mais on ne put jamais l'épouvanter. Il crut que ce n'étoit pas assez d'avoir méprisé la justice, il voulut encore se moquer des juges, et se divertir de ses propres dangers. Il passa donc par Riom où l'on ne se défioit point de le voir que pour exécuter son arrêt; il alla trouver le lieutenant criminel, et après, tous les autres juges séparément, et tenant une petite boîte de fer-blanc vide , leur dit que le roi ayant eu la bonté de lui donner des lettres d'abolition de toute sa vie passée , il venoit les présenter pour les faire entériner, et qu'il espéroit que, comme ils avoient eu la justice de le condamner, ils auroient la bonté de l'absoudre et de recevoir la grâce que la clémence du roi lui avoit accordée , et qu'il auroit l'honneur de leur remettre entre les mains le lendemain matin. Après qu'il leur eut fait ce compliment, il monta à cheval et leur envoya la boîte vide, dont ils furent surpris extrêmement. Quelques-uns disent, et il est probable, que c'étoit une gageure qu'il avoit faite, qui lui valut un cheval de prix, et le plaisir de railler ces pauvres officiers de justice. On raconte du comte de Serin \ qu'il se présenta quelquefois au Bassa,
t. Nicolas Edrin, comte de Serin, hongrois célèbre pour ses exploits contre les Turcs. Au xvii' siècle on disait bassa au lieu de pacha , nom des gouverneurs turcs.
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pour lui donner de ses propres nouvelles, et qu'il lui renvoyoit après par écrit toute leur conversation et son véritable nom, avec des railleries fort piquantes. Enfin, le roi ayant écouté les plaintes des peuples, et voulant arrêter l'insolence de la noblesse, nomma des commissaires pour aller tenir les Grands-Jours à Clermont. La nouvelle s'en étant répandue, tous les gentilshommes qui se défioient de leur innocence, et qui sentoient leur conscience chargée de crimes, tâchèrent de pourvoir à leur sûreté par l'éloignement, et prirent le parti de la fuite. L'Espinchal seul ne voulut point sortir ni du royaume ni de la province, il se retrancha du commerce de tout le reste du monde, et se jeta avec un seul homme dans les montagnes de la haute Auvergne, où changeant tous les jours de demeure, et s' étant assuré de quelque retraite chez ses amis , il trompa la vigilance de tous les prévôts. Il les rencontra, il leur parla même si bien déguisé, et faisant si bien l'homiête homme, qu'ils ne le reconnurent pas. Le prévôt de Chartres découvrit une fois sa route et le suivit longtemps à la piste , sur des avis certains qu'il n'étoit pas loin; mais il avoit afl'aire à un homme qui savoit mieux que lui la carte du pays, et qui prenoit des détours inconnus; en sorte qu'il suivoit souvent les prévôts, lorsque les prévôts pensoient le poursuivre. Quelquefois, lorsqu'il se trouvoit pressé, il leur faisoit donner adroitement des avis et les attiroit dans des lieux dont il étoit fort éloigné. Sur une pareille fourbe, on investit un château et l'on fit marcher toute la nuit toutes les troupes qui se trouvèrent dans la province. Mais ceux qui croyoient l'avoir surpris, furent bien surpris eux-mêmes, lorsqu'ils surent qu'il n'avoit fait que passer, et qu'il devoit être bien loin de là. On écrivit de fort bonne part que ce qui paroissoit de lui en Auvergne, n'étoit que son ombre; qu'on ne couroit qu'apiès un fantôme, et qu'on avoit assuré le roi dans le conseil qu'il avoit été arrêté en personne du côté de Bordeaux. Il avoit lui-même donné sujet à
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ce bruit par une lettre qu'il écrivit à M. le chancelier, par laquelle il le supplioit de vouloir lui expédier une grâce , et d'avoir quelque pitié d'un gentilhomme malheureux qu'on traînoit de Bordeaux à Clermont, pour l'immoler à la sévérité des Grands-Jours. Ainsi, il se jouoil de la justice et de la puissance des hommes, et l'Espinchal de Guyenne n'étoit que l'ombre de celui d'Auvergne. Comme on fut arrivé sur la fin de la commission, qu'on ne vit plus d'apparence de pouvoir le punir etïectivement, on confirma l'arrêt donné contre lui, on exposa son effigie, et l'on fit raser une tour qui lui appartenoit. On fit de même à plusieurs autres, et je me souviens que le marquis de Saint-Floret, qui est une personne de qualité, le plus savant et le plus paisible gentilhomme d'Auvergne, et qui n'en est pas pour cela plus grand prophète en son pays, voulut présenter requête à la cour contre la démolition d'une tour d'un de ses voisins, oii il avoit droit d'envoyer tous les ans un trompette qui alloit a'.i plus haut entonner quelque air joyeux, pour marquer la dépendance du château. Il demandoit qu'on lui accordât quelque autre droit en échange; mais je crois qu'on ne se mit guère en peine de le satisfaire. Pour revenir à M. d'Espinchal, il est probable que Dieu, après avoir différé sa vengeance, ne laissera pas tant de crimes impunis, et que quelque intendant ou quelque lieutenant criminel en fera raison aux Grands- Jours, lorsqu'il sera moins dans la défiance. Il a un fils qui, tout jeune qu'il est, ne laisse pas d'être déjà coupable d'un meurtre. Il est vrai que ce fut pour défendre son père qu'on vouloit tuer; l'action a paru fort excusable pour le sujet qu'il en avoit; il s'est défait d'un ennemi pour sauver un père; il a fait un acte de piété par sa cruauté même; et soit en tuant l'un, soit en défendant l'autre, il a montré par l'un et par l'autre qu'il étoit fils de l'Espinchal. Aussi la cause du crime a étoulTé le crime même , et la mauvaise réputation où est le père a fait qu'on ne s'est pas souvenu du fils. Dieu veuille qu'il soit résolu de
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dégénérer, et qu'il ne soutienne sa naissance par ses actions noires, et qu'enfin les mauvaises leçons et les mauvais exemples ne pervertissent le peu qu'il a de bon naturel. Une jeune sœur qu'il a, qui a de l'esprit infiniment, savoit à peine parler, qu'elle disoit que son frère ressembloit fort à leur père; qu'il étoit beau comme un ange, et méchant comme un diable. Voilà l'histoire de cet homme qui fait tant de bruit, qu'on accuse encore de mille concussions, et d'une indigne cruauté envers un de ses fils qu'il a traité comme son page'.
Il seroit difficile de raconter toutes les affaires criminelles qu'on a jugées sur la fin des Grands-Jours. Ces Messieurs qui avoient passé le temps de la première déclaration, sans expédier beaucoup d'affaires, ou parce que les procès criminels n'étoient pas encore bien instruits, ou parce que le président étant assez souvent incommodé, et la présidence fort contestée, on ne s'assembloit qu'une fois le jour, etl'ondonnoit des audiences fort fréquentes; et craignant que leur commission ne fût encore une fois continuée, s'appliquèrent sans relâche aux grandes affaires, et en achevèrent un si grand nombre qu'on ne nous donnoit pas le temps de les développer et d'en savoir précisément les circonstances. Il suffit de savoir que les assassinats, les meurtres, les enlèvements et les oppressions étoient les matières communes des jugements, et qu'il y avoit un si grand nombre de criminels qu'on en fit effigier un jour près de trente à la fois. Il faisoit beau voir dans la place des exécutions tant de tableaux exposés, dans chacun desquels un bourreau coupoit une tète. Ces exécutions non sanglantes, et ces honnêtes représentations qui n'ont qu'un peu d'infamie, étoient un spectacle d'autant plus agréable, qu'il y avoit de la justice sans qu'il y eût du sang répandu. Ces tableaux restèrent un jour, et tout le