GG MÉMOIRES DE FLECHIER
maison, en fut au désespoir, et s'évanouit à la première nouvelle du procès apporté et du jugement rendu. Il est vrai que quelques personnes intelligentes lui témoignèrent qu'il lui seroit aisé d'en revenir; que l'arrêt même des Grands- Jours auroit peine à subsister, puisque la grâce avoit été bien obtenue et qu'elle avoit été reçue par un parlement. Nous avons appris que le roi ayant ouï parler de lui fort avantageusement, l'en faisoit quitte pour l'équipement d'un vaisseau qui n'alloit pas à dix mille écus de dépense. Quelques-uns trouvèrent étrange qu'on lui eût donné pour rapporteur M. de Vaurouy qui alloit épouser Mlle Ribeyre; que son principal juge fût son rival, et qu'un homme qui venoit lui enlever sa maîtresse, opinât encore à lui faire perdre la vie. Néanmoins tout se passa sans animosité, puisqu'ils n'étoient amants que par succession, et qu'ils n'avoient pas à même temps leur intérêt d'amour à ménager, puisque le juge ne connoissoit point le rival et que l'accusé lui quittoit volontiers sa maîtresse; il eût voulu épargner son bien et sa vie.
Pendant qu'on ne parloit que de condamnations et de morts, pour le moins en effigie, et que les juges, pressés par le temps de leur commission qui alloit expirer, n'étoient pas assemblés un moment qu'il n'en coûtât la vie à quelque criminel *, et ne disoient pas un mot qui ne fût un arrêt contre quelque fugitif, il y eut une affaire civile qui fit grand bruit, et qui fut soutenue de part et d'autre avec autant de chaleur que s'il se fût ayi de quelque coup d'État ou de la tête de quelque personne considérable. Cependant il ne s'agissoit que du pont d'une petite rue dans la ville de Montferrand. Le procès étoit entre les religieuses de Sainte-Ursule et celles de Sainte-Marie, de la même ville, sollicité par deux dames qui avoient beaucoup de piété et beaucoup de crédit, et qui étoient animées par les supplications de près de cent tilles,
1. Vingt et un contumaces furent condamnés dans l'audience du 22 janvier 16G6 , et cinquante-trois daus celle du 30.
SLR LES GRANDS-JOLRS DK ICGo. 2G7
et par l'espérance de participer à toutes les prières et à toutes les bonnes œuvres de l'ordre. Les Sainte-Marie et les Ursule ont leur monastère assez voisin, et le voisinage, qui, selon Térence, est un commencement d'amitié parmi les hommes, est souvent un sujet de division et d'inimitié entre les communautés religieuses, parce qu'il s'y glisse une certaine émulation, non-seulement de piété, mais encore de réparations, d'éclat extérieur, et d'intérêt qui les excite à se loger, à paroître et à se multiplier à l'envi les unes des autres. Sur ce fondement, les filles de Sainte- Ursule, appuyées de l'autorité de Mme Talon, étant lassées de passer de leur monastère dans leur jardin, qui en étoit séparé par une route sous terre, demandèrent au conseil de ville qu'on leur donnât la rue qui étoit entre eux, afin de pouvoir jouir du plaisir de se promener dans leur enclos, sans avoir l'incommodité de ce passage obscur et souterrain, et obligèrent quelques-uns, par des menaces et par des promesses , de leur passer sans aucune formalité un contrat de donation de la place qu'elles demandoient. Il se rencontra, par malheur pour ces dames, que celles de la Visitation avoient un moulin au bout de la rue, qui n'étoit qu'à cinquante pas du marché, et qui en auroit été éloigné de plus de cent, si l'on eût fermé ce passage. Elles eurent horreur de cette prétention, et croyant qu'il n'y avoit point d'autorité humaine qui put les protéger contre Mme Talon, elles se mirent en oraison, prièrent Dieu, qui est le refuge des personnes opprimées, de leur susciter quelque dame pieuse et puissante qui prît leur protection, et qui balançât l'autorité de la dame ennemie. Leurs bons encens* leur indiquèrent Mme de Caumartin% la douairière, dont la charité et les dispositions à soutenir ceux qu'elle voit dans l'oppression,