‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 79 sur 147 · Cinq mille livres · texte numérisé non relu

Cinq mille livres

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eût des î^arçoiis fort bien faits et fort enjoués dans la compagnie, que l'amour pouvoit attaquer, cette divinité aveugle aima mieux s'en prendre à un homme veuf qui pleuroit encore la mort de sa femme. Les yeux de Mlle Ribeyre le surprirent, et cette jeune beauté lui lit bientôt perdre cet air sérieux que donne l'exercice de la justice. L'habitude qu'il avoit chez M. de Novion, où demeuroit cette belle, )ui donna des occasions de la voir, de l'admirer et de l'entretenir plus souvent. L'admiration fut le premier degré à l'amour; elle produisit l'inclination ; le désir suivit, et il ne fut pas longtemps à en venir à la recherche. Ainsi cet homme, qui étoit venu pour réprimer les passions de la noblesse et pour remettre les peuples dans leur liberté, se laissa vaincre luimême à sa passion , et perdit sa liberté , sans vouloir même la défendre. Comme c'est un esprit fort agissant et naturellement gai, il expédioit ses affaires si promptement, que, sans manquer au devoir de juge, il avoit temps de s'acquitter de celui d'amant. Après avoir ouï les parties, il venoit parler à sa maîtresse, et se partageoit fort adroitement entre les procès et les conversations, le tribunal et la ruelle. Il est vrai qu'il avoit bien placé son affection, et que s'il étoit bien amoureux, il avoit rencontré une personne bien aimable. C'étoit la grande et l'unique beauté de Clermont. Elle avoit la taille avantageuse , les yeux beaux , le teint fort uni , quelque chose de doux dans son visage , et les traits fort délicats. Il lui manquoit pourtant je ne sais quel agi^ément, qui vient ordinairement de l'esprit. Elle avoit de l'éclat, sans avoir du feu, et c'étoit une de ces beautés qui ont de la douceur, mais qui ne sont pas assez animées. Elle fut belle, non-seulement à Clermont, mais encore à Paris; et, pendant qu'elle y a été , bien des gens alloient par curiosité dans les assemblées ou les compagnies où elle devoit être , et venoient la regarder de fort près et presque sous son masque, sans qu'elle le trouvât mauvais , excusant fort aisément les transports qu'on avoit pour elle, et trouvant l'ad-

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iiiiratiou ti'ùs-légitime en son ondi'oit. (lomme elle fut aim;ible, dès qu'elle fut dans un ii;^^e raisonnable, elle fut airn(''e, et pour n"être pas ingrate, elle aima. Ce fut le jeune marquis de Canillac qui voulut être son premier adorateur. Il fit de la dispense, et soupira si bien auprès d'elle, qu'il la lit soupirer à son tour. Les bonnes qualités de sa personne et la ■ considération de la noblesse de son amant, lui firent souhaiter qu'il fût heureux, et son ambition se joignant à l'estime qu'elle avoit pour lui, elle devint si fière, qu'elle vouloit précéder toutes les autres dames, sous l'espérance d'être marquise dans peu temps. Et comme ses flatteurs trouvoient un jour une jupe qu'elle avoit mise extrêmement belle : « Elle le sera bien davantage, répondif-elle, lorsqu'un page la portera par derrière. ï» L'affaire sembloit être bien avancée, lorsque le marquis de Canillac, le père, ayant su les engagements de son fils , et ne trouvant pas assez de proportion de la qualité de l'un à l'autre, s'opposa à tous leurs desseins, et fit en cette qualité la plus grande violence qu'il ait jamais faite. Comme il avoit tourmenté ses sujets, il voulut tourmenter son fils, et après avoir exercé mille cruautés contre l'innocence , il en exerça contre l'amour. Il défendit donc à ce pauvre amant de voir sa maîtresse, qui lui pardonnoit tous ses crimes, pourvu qu'il lui eût permis d'aimer. Un père si cruel et si décrié méritoit de n'avoir pas un fils si obéissant. Il le fut pourtant, et commença de ne la plus voir, ou par des dispositions à ne la plus aimer, ou par des considérations d'intérêt et de bienséance. La demoiselle en eut un si grand dépit, qu'elle se retira subitement dans un cloître, ou pour pleurer la perte qu'elle avoit faite, ou pour obliger le ciel par ses vœux et ses larmes à lui rendre son amant. Mais ses vœux furent inutiles, et le ciel fut inexorable. Enfin, elle voulut sonder le cœur qu'elle avoit possédé si absolument, et croyant qu'un feu éteint avec violence se rallumeroit fort aisément , elle faisoit courir des bruits qu'elle alloit prendre le voile , et divulguoit par-

tout qu'il y avoit jour arrêté pour sa vèturo. Mais comme elle vit que ces menaces étoient sans effet, s'ennuyant d'une retraite de dix mois, elle revint dans la maison de son père. Elle évita tous les divertissements de la saison, et après avoir passé le carnaval en tristesse, elle fut très-gaie et trèsgalante dans le carême. Le vieux marquis qui lui avoit fait une grande injustice, lui fit un jour une réparation à sa manière. Car ayant su qu'elle devoit passer par une de ses terres, il attendit son carrosse au passage, et l'ayant aperçu, il vint à la portière, et ayant dit au cocher d'arrêter, il considéra quelque temps cette belle, sans parler. Elle qui connaissoit son extravagance, et qui savoit qu'elle étoit aussi haïe du père qu'elle avoit été aimée du fils , attendoit en tremblant quelque funeste aventure. Mais ce vieux pécheur l'ayant assez longtemps regardée, se retira follement en battant sa poitrine, et demandant à Dieu pardon d'avoir dit que la Ribeyre n'étoit pas belle. Quelques-uns ont cru que le marquis n' avoit pas cessé de l'aimer, mais elle est à celui à qui le sort l' avoit destinée; et il est arrivé que M. de Yaurouy est venu lui faire son procès, et lui enlever sa maîtresse. Pour sa personne, il est d'une taille fort petite, il a le visage un peu trop vermeil et les yeux un peu trop ardents. Du reste, il est assez agréable, il a de l'enjouement; il chante assez bien , et ce n'est pas sans raison qu'il porte le nom de Boy vin. Il fait paroître qu'il a été fort bon mari , lorsqu'il parle de son premier mariage, et lors même qu'il recherchoit sa seconde femme, il pleuroit encore la première. Je ne sais si ces premières amours sont un bon présage pour les dernières, et si ces restes de tendresse pour celle-là n'occuperont pas une partie d'un cœur que celle-ci prend tout entier. Quoi qu'il en soit , la fille est heureuse d'avoir épousé un conseiller de la cour, d'être sortie de la province et de s'être établie à Paris. Elle n'avoit pas beaucoup de bien. Cette cruelle maladie qui ruine les beautés et qui fait de si grands désordres sur les visages , avoit un peu grossi

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ses traits; et bien qu'elle eût, ce semble, respecté le sien, on doutoit encore si sa beauté en pourroit revenir tout entière. Pour le mari, il n'est pas moins heureux d'avoir rencontré une belle personne , lui qui a trois ou quatre enfants d'un premier lit , et qui , ayant presque tout son bien en Normandie^ ne peut qu'en avantager ceux qui viendront. Ce fut une chose plaisante que M. de Novion, ayant engagé une dame de ses amies à le régaler avec sa famille, ce qu'elle fit avec beaucoup de magnificence, il voulut que ce régal servît de noces. Il y eut des dames qui s'y divertirent fort, et qui crurent que, pour honorer la fête d'un conseiller des Grands-Jours et d'une belle de leur pays , elles pouvoient perdre un peu de leur modestie, pour témoigner la joie qu'elles avoient de ce mariage.

Le lendemain, nous fûmes fort étonnés d'entendre battre dès le matin tous les tambours de la province, dont le son confus, renfermé dans les rues étroites de la ville, faisoit un bruit épouvantable, qui n'étoit diversifié que par le son de plusieurs flûtes ensemble. Une troupe de jeunes gens suivoit, dont les livrées, mêlées de jaune et de vert, paroissoient un peu extravagantes. M. l'intendant et M. Talon trouvèrent cette réjouissance publique bien insolente, dans un temps où la mort récente de la reine devoit supprimer tous les divertissements, et envoyèrent ordre aux tambours de se retirer; mais ils répondirent fièrement qu'ils ne reconnoissoient point d'autorité que celle du plus grand prince du monde, dont ils étoient fidèles sujets, et battirent plus fort qu'auparavant. Cette réponse obligea l'intendant de faire venir les principaux de leur troupe, pour rendre compte de cette action si hardie et si contraire au deuil et à la tristesse publique. Deux ou trois de ces messieurs s' étant détachés du gros, montèrent dans la salle de fintendant, et le saluant d'une manière tout à fait folle : « Sache, lui dirent-ils, que nous sommes les officiers du prince de Haute-Folie, qui allons imposer le tribut ordinaire à un seigneur étranger qui vient

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enlever l;i pins hvWv ii^iiiphe de son ro\aimie. Nous avons nos voix. » A peine eut-il achevé ces mots, que tous les tambours, entrant dans la cour, firent un si grand bruit, qu'on ne pouvoit plus s'entendre dans la maison. Le plus court fut de rire avec eux, et de se retirer pour n'être point étourdi. Comme on nous racontoit cette folie, un homme de qualité de la ville, qui est déjà fort âgé, et qui étoit autrefois fort zélé pour ces principautés, poussa deux ou trois soupirs, et nous regardant d'un air triste : « Hélas! nous dit-il, les princes de la Folie de notre temps faisoient bien d'autres magnificences; et ce qui nous réjouit aujourd'hui, nous auroit fait pitié dans nos jeunes ans, et ne nous divertit présentement que par le souvenir des choses passées. >• Nous entrâmes dans ce sentiment, et lui dîmes, pour le consoler, qu'il étoit fâcheux de voir que le règne de la folie n'étoit plus si florissant qu'il avoit été ; que c'étoit le destin des bonnes coutumes de se perdre insensiblement, et que nous n'arriverions jamais à la perfection de nos anciens. Mais que toutes choses avoient leur retour; que le divertissement seroit plus grand , lorsque les temps seroient meilleurs , et qu'on pouvoit espérer que toute la folie ancienne reviendroit. Nous le pressâmes ensuite de nous dire quelque chose de ces jeux anciens, dont il étoit encore si charmé, et de contenter notre curiosité sur les fêtes de sa jeunesse. Alors le souvenir de sa jeunesse et l'inclination naturelle qu'ont tous les vieillards de soutenir l'honneur de leur temps l'ayant animé, il nous parla ainsi :

a Ne croyez pas que le penchant que nous avons ordinairement à louer les choses passées et à mépriser les présentes, et qu'une vaine complaisance pour les divertissements de notre jeunesse, me fassent trouver les coutumes bien changées , et les jeux et les assemblées publiques bien moins magnifiques qu'autrefois. Je ne suis pas si grand admirateur du temps passé que je veuille décrier le nôtre; mais il faut avouer que nous avons vu notre ville bien plus florissante

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qu'elle n'est , et que nous avons été bien plus galants que ne sont tous les jeunes gens que je vois , qui se piquent d'être braves et d'avoir le bel air du monde. Toute leur occupation est de se mettre en réputation auprès des dames, de faire une partie de ])romenade, et de donner un cadeau* à peu de frais dans quelque maison de campagne, ou quelque bal dans la saison, avec quelque éclat et quelque apparence. Outre que nos divertissements étoient plus innocents, ils étoient aussi bien plus pompeux et plus agréables, et l'invention et la dépense en étoient bien plus remarquables. Comme la ville est divisée en trois quartiers, aussi avions-nous accoutumé d'élire trois princes, qui étoient les intendants des divertissements publics, et qui avoient soin de tenir la jeunesse en belle humeur. On leur avoit donné des noms et des principautés plaisantes : l'un s'appeloit le prince de Haute-Folie , l'autre du Bon-Temps, et le dernier prince de la Lune. Chacun avoit ses officiers et sa cour complète, et marchoit avec beaucoup de train et grande quantité de livrées. Lorsque la saison étoit belle et que la noblesse étoit assemblée, ils en- \oyoient des ambassadeurs en bel équipage pour renouveler leurs alliances, et faisoient des parties de récréation les plus divertissantes et même les plus éclatantes du monde. Il s'y faisoit des cérémonies, des harangues, des festins et des courses de cheval qui étoient de très-beaux spectacles. Lorsqu'un de ces rois étoit amoureux et qu'il vouloit divertir sa maîtresse, il assembloit ses courtisans, et envoyant faire des défis aux princes voisins, il se mettoit en campagne avec une belle cavalerie , pour soutenir qu'il n'y avoit point de dames dans les autres États qui fût plus belle ni plus charmante que la sienne; et sur ces innocentes querelles, ils se donnoient les cartels les plus ingénieux du monde , et faisoient de petits tournois qui ressembloient à ceux des anciens paladins des Gaules. C'étoient là des exercices nobles qui pouvoient non-

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