INTRODUCTION. XXXV
Et j'en aperçus un grand nombre Qui pousBoient les beaux sentiments.
Les uns se laisoient des caresses , Les autres étoient aux abois Aux pieds de leurs ùéres maîtresses, Et mouroient encore une fois.
Là des beautés tristes et pâles, Maudissant leurs feux violents, Mnrmuroient contre leurs galants Ou se plaignoient de leurs rivales.
Là défunts messieurs les abbés, Avecque leurs discrètes flammes , AUoient dans des lieux dérobés Cajoler quelques belles âmes.
Parmi tant d'objets amoureux Je vis une Ombre désolée ; Elle s'arrachoit les cheveux Dans le fond d'une sombre allée.
Mille soupirs qu'elle poussoit Montroient qu'elle étoit amoureuse ; Cependant elle paroissoit Aussi belle que malheureuse.
Tout le monde disoit : « Voilà Cette âme triste et misérable ! »
Et quoiqu'elle fût fort aimable , Tout le monde la laissoit là.
c Ombre pleureuse, Ombre crieuse , Hélas 1 lui dis-je en l'abordant D'une manière sérieuse , Qu'est-ce qui te tourmente tant ? i
Chez les morts , sans cérémonie , On se parle ainsi brusquement, Et dès qu'on sort de cette vie On ne fait plus de compliment.
f Qui que tu sois , dit-elle , hélas I Tu vois une Ombre malheureuse , Furieusement amoureuse , Et qui n'aime que des ingrats.
XXXVl INTRODUCTION.
a Lorsque je vivois , j'étois belle , Mais rien ne pouvoit me toucher ; J'étois fière , j'étois cruelle , Et j'avois un cœur de rocher.
t J'étois peste , j'étois rieuse ; Je traitois abbés et blondins D'impertinents et de badins , Et je faisois la précieuse.
f Hs venoient sans cesse m'ofifrir Et leur estime et leur tendresse ; ns disoient qu'ils souffroient sans cesse , Et moi je les laissois souflfHr.
c Je rendois le sort déplorable De ceux qui vivoient sous ma loi, Et dès qu'ils se donnoient à moi, Je les faisois donner au diable.
« G'étoit en vain qu'ils s'enflammoient. Maintenant les Dieux me punissent :
Je haïssois ceux qui m'aimoient, Et j'aime ceux qui me haïssent.
c Rien ne me sauroit arrêter , Je n'ai plus ni pudeur ni honte , Et j'ai beau chercher qui m'en conte , Personne ne veut m'en conter.
c En vain je soupire et je gronde , Mes destins le veulent ainsi; Et les prudes de l'autre monde Sont les folles de celui-ci. i
INTRODUCTION. XXXfU
Qui s'attache à nos froides âmes Et nous ronge après être mort.
c Si tu fus jadis des plus sages, Tu deviendras fol malgré toi, Et tu viendras dans ces bocages Te désespérer comme moi. »
f — Ombre, lui dis-je, ce présage Ne m'a pas beaucoup alarmé ; Je n'aimerai pas davantage , Je n'ai déjà que trop aimé.
c Mais je connois une insensible Dans le monde que j'ai quitté , Plus cruelle et plus inflexible Que vous n'avez jamais été.
f Galants, abbés, blondins, grisdias, Sont tous les jours à sa ruelle , Lui content toutes leurs raisons , Et n'en tirent aucune d'elle.
f L'un lui donne des madrigaux , Des épigrammes , des devises , Lui prête carrosse et chevaux, Et la mène dans les églises.
c L'autre admire ce qu'elle dit, La flatte d'un air agréable. Et la traite de bel esprit , Et trouve sa jupe admirable.
« Tel la prêche les jours entiers Sur les doux plaisirs de la vie , Et tel autre lui sacrifie Toutes les belles de Poitiers.
c Tel , avec sa mine discrète , Plus dangereux, à ce qu'on croit.
Lui fait connottre qu'il samx)it Tenir une faveur secrète.
c Rien ne peut jamais la fléchir ; Prose, vers, soins et complaisance.
Descriptions , persévérance , Tout cela ne fait que blanchir.
XXXTII1 INTRODUCTION.
c Elle 86 moque, la cruelle, Des voeux et des soins assidus; Les soupirs qu'on pousse pour elle Sont autant de soupirs perdus.
« On a beau lui faire l'éloge De ceux qui Taiment tendrement, Cœurs fnuicois, gascons, allobroges.
Ne la tentent pas seulement. »
c — Que je plains, dit l'Ombre étonnée , Cette Belle au cœur endurci; Nous la verrons un jour ici Souffrir comme une Ame damnée.
c Hélas 1 hélas I un jour viendra Que la prude sera coquette.
Ehl cfoit-elle qu'on lui rendra Tous les encens qu'elle rejette?
« Ses chagrins la consumeront; Elle séchera de tendresse , Et ceux qui la suivoient sans cesse Éternellement la fuiront.
c Ombres sans couleur et sans grftce, Ombres noires comme chailK>n , Ombres froides comme la glace, Qu'importe? tout lui sera bon.
€ A tous les morts qu'elle verra , Elle ira faire des avances , Leur dira des extravagances, Et pas un ne Técoutera.
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D'aimer quelques morU insensibles, Qu'elle aime quelque bon vivant. »
Après ces mots, cette pauvre Ombre Se tut, rèrant à son destin.
Et retombant dans son chagrin Reprit son humeur triste et sombre.
Les Dieux veulent vous exempter, Iris, de ce malheur extrême , Et je viens de ressusciter Pour vous en avertir moi-même.
Quittez Terreur que vous suivez, Craignez que le Ciel ne s'irrite; Aimez pendant que vous vivez.
Et songez que je ressuscite I
Cependant Fléchier sentit bientôt qu'il convenait de mettre fin à ces tendres jeux, bien qu'ils fussent purement platoniques ; car, ainsi qu'il en convient lui-même dans un dialogue en vers entre Climène et TirciSy
A force de le dire en vers , On apprend à le dire en prose.
On peut voir encore, dans un recueil de Litres inédites donné par Serieys, en 1802, trois lettres ingénieuses et galantes de Fléchier à Iflle de La Vigne , un bel esprit et une savante du temps; et d'autres lettres du même genre et à la même, avec les réponses , au toma premier de la Revue rétrospective (1833), et provenant du tome treizième des manuscrits de Gonrart. Tout cela se tient et se ressemble. Son Iris paraît décidément avoir été Mlle de La Vigne.