Ce trait est emprunté au Coran
voyoit souvent, et dont on tient qu'il étoit jaloux, étant importunée de ses reproches, résolut de Tamuser dans sa famille et de faire une diversion de jalousie. Pour cela, elle prit son temps, et le trouvant un jour fort disposé à recevoir de mauvaises impressions, après lui avoir témoigné de Tamitié , de la sincérité et de la confiance, elle lui tint ce discours : « Si je n'avois pour vous, monsieur, que cette amitié commune que personne ne vous refuse, quand il vous a vu, ou cette amitié particulière qu*on ne peut se dispenser d'avoir pour vous, quand on a le bonheur de vous connoître, je vous honorerois infiniment, sans m*intéresser dans le particulier de vos affaires, et je ne vous découvrirois point un secret qu'il est peut-être bon pour votre repos que vous ayez ignoré, et qu'il est important pour votre honneur que vous sachiez. Mais ayant pour vous les sentiments particuliers d'estime et de tendresse que vous savez que j'ai, et prenant la part que je prends à ce qui vous touche, je me hasarde à vous donner un avis qui vous surprendra, mais qui n'est que trop véritable : c'est qu'on vous fait des infidélités chez vous, et qu'étant honoré partout comme vous êtes, on vous déshonore dans votre famille. Si vous aviez fait quelque application sur ce qui se passe, vous auriez sans doute aperçu de vous-même ce qu'on est obligé de vous faire voir; mais la préoccupation qu'on a pour la vertu des personnes, fait qu'on n'ose rien soupçonner; outre ce, que le sort des plus habiles d'être fort éclairés dans les affaires des autres est d'être aveuglés dans celles qui les touchent; je sais bien que je vous ouvre les yeux mal à propos ; mais tout le monde les a déjà ouverts, et j'aime mieux vous exposer à quelques petites inquiétudes, que de vous voir exposé à la honte et à la raillerie publiques. Vous avez une femme qui a de l'esprit et de la sagesse, et qui vous aimera uniquement, si vous lui ôtez un attachement qu'elle a chez vous, et qui nuiroit de plus en plus à sa réputation et à la vôtre, si vous n'y donniez ordre promptement.... » Elle lui dit ensuite ouverte-
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ment que sa femme étoit amoureuse d'un page qtfelle avoit, et que certainement il étoit le maitre dans sa maison en son absence. Elle ajouta des particularités ou qu'elle avoit feintes, ou qu'elle avoit apprises par des médisances. Un homme qui a de l'esprit et de l'honneur se trouve bien embarrassé sur ces avertissements; aussi M. d'Espinchal en fut touché sensiblement, remercia la dame charitable, et s'étant retiré chez lui, fit tout ce qu'il put pour découvrir le mystère. La confiance que Madame avoit en ce page et les soins innocents qu'elle témoignoit pour lui, augmentèrent bientôt ses soupçons ; et la répugnance qu'elle fait paroître à le congédier, le confirma dans la mauvaise opinion qu'on lui avoit donnée. Ce qui n'étoit qu'un premier mouvement incertain, devint une passion formée, et il tomba dans toutes les fureurs que la jalousie peut inspirer. Elle lui demanda souvent la cause du trouble qu'elle remarquoit; mais toutes les amitiés qu'elle lui faisoit, le rendoient encore plus chagrin. Enfin, dans la résolution de punir ces infidélités prétendues, il entra dans la chambre de sa femme, qui étoit au lit, et d'un air de colère et d'indignation : « Vous savez vos crimes, madame, lui dit-il, choisissez vous-même la punition que vous méritez. » En disant cela, il lui présenta un pistolet d'un côté et une coupe pleine de poison de l'autre. Elle, qui s'étoit un peu relevée, retomba sur son lit, et n'eut plus la force de se soutenir, tant elle fut surprise; puis, recueillant un peu ses esprits et s'appuyant sur son chevet, elle voulut s'édaircir des raisons qu'il avoit de la traiter si cruellement; mais il ne voulut point d'éclaircissement. Alors : « Si je me sentois coupable de quelque crime , et si j'avois manqué à ce que je vous dois, dit-elle, j'accepterois aveuglément toute sorte de supplices, et je ne voudrois pas même me servir de la liberté du choix que vous me donnez; mais parce que vous voulez que je meure , souffrez que je vous dise que je meurs innocente, et que je choisisse le supplice le plus lent, afin que je puisse songer à Dieu et vous aimer encore plus long-
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temps. » A ces mots, elle prit la coupe qu*il lui présentoit, et ayant levé les yeux au ciel et fait une courte prière, elle avala le poison et se résolut à toute sorte d'événements. Cependant Monsieur se retira, et elle sentit bientôt Tefifet de ce breu- Yage, qui lui donna un soulèvement de cœur et une émotion â violente, qu'elle croyoit d'abord en mourir; mais la nature ayant fait un effort, elle rejeta avec beaucoup de peine une partie de ce qu'elle avoit bu. Comme elle étoit dans ces convulsions, un petit laquais crut qu'il falloit secourir sa maîtresse malade, et s'en alla de son propre mouvement appeler le médecin de la maison, lequel ayant su l'étrange état où se trouvoit cette bonne dame, en homme prudent, se munit de contre-poison à tout hasard, et courut à son secours. M. d'Espinchal ayant appris que le médecin entroit et demandoit des nouvelles de la malade , se trouva fort embarrassé, et fut sur le point de le renvoyer; mais, changeant de résolution tout à coup, il alla au-devant de lui, lui témoigna Taffliction qu'il avoit de voir en quelle extrémité sa femme étoit réduite, le pria d'employer tout son art pour la sauver, s'approcha d'elle, et fit le bon mari; en sorte que le médecin le plaignoit presque autant qu'elle. Il lui donna d'abord du contre-poison, soit qu'il le fit par hasard, soit qu'il eût remarqué qu'elle en avoit besoin, et, par ce moyen, rejetant tout ce qu'il y avoit de poison dans son estomac, elle fut enfin délivrée. Cet homme furieux, n'ayant pas pu l'empècher de vivre, voulut au moins l'empêcher d'aimer; et ayant bit venir le page dans sa chambre , il le fit prendre , et, pour commencer à le punir par où il croyoit qu'il avoit .péché, il fit sur lui une opération des plus hardies, et le fit mourir civilement au monde avec beaucoup d'inhumanité. Il fut d'abord content de l'avoir ainsi défiguré; mais considérant qu'il pouvoit encore avoir le plaisir d'aimer, il le fit lier, et l'ayant suspendu au plancher par de longues courroies, le laissa mourir dans le désespoir. Quelques-uns disent qu'il lui fit écrire et signer des
lettres datées d'Italie de deux ou trois ans après, pour s*en servir au besoin et pour faire croire qu*il n'étoit pas mort de sa main, puisqu'il avoit voyagé depuis dans les pays étrangers.
Ces actions d'une jalousie brutale firent si grand bruit dans la province, que les parents de la dame la redemandèrent, voulurent poursuivre sa séparation d*avec son mari, et menacèrent de faire procéder contre lui par voie de justice. Mais elle s'y opposa, et on eut toutes les peines du monde à la faire consentir à se retirer chez son père, tant elle aimoit tendrement ce cruel mari, qui voulut encore une fois entreprendre sur sa vie, et fut 3ur le point de Tétranr gler. Enfin ces mauvaises humeurs un peu trop fréquentes et ces redoublements de jalousie, qui lui reprenoient fort souvent, l'obligèrent à se retirer dans une rdigion, où elle pût atthrer sur lui par ses prières l'esprit de douceur, et l'aimer avec plus de repos et de sûreté. Il parut surpris de cette retraite, et témoignant quelquefois du repentir de l'avoir soupçonnée mal à propos, et revenant souvent dans ces fâcheux intervalles de jalousie, il alla la voir un jour dans sa solitude à Clermont, et l'ayant fait venir à la grille, lui tint encore des discours fort injurieux, auxquds elle tâchoit de répondre avec toute la fermeté que son innocence lui donnoit et toute la retenue que l'amour lui inspiroit. Une rdigieuse qui l'avoit accompagnée à la grille, et qui^iil téouHn
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que c*étoit pour achever ses mauvais desseins; chaque morceau qu*elle maogeoit avec lui, lui sembloit être un morceau fatal , et toute Teau qu'elle buvoit. lui faisoit souvenir du breuvage qu'elle avoit pris. Ainsi il ne faut pas s'étonner si la crainte la suivit encore, lorsqu'elle se fut réfugiée dans ce lieu sacré. Leur entrevue finit ainsi : on fit revenir la dame avec peine, et la mari se retira avec joie, et en alla faire fort plaisamment le conte à ses maîtresses.
Quelque temps après, s'étant brouillé avec M. de Candale*, qui étoit gouverneur de la province, il fut obligé de se retirer et de se tenir sur ses gardes. Mais il revint et en parloit si mal dans toutes les compagnies , pendant que son emploi l'occupoit ailleurs, que M. le marquis de Saillans, qui étoit à lui, fut obligé de prendre le parti de son maître, et de faire appeler en duel celui qui déchiroit sa réputation. Il fut longtemps sans le pouvoir joindre, non pas qu'il refusât lâchement le combat, mais il éludoit avec esprit les rencontres; ce qui donnant encore plus de courage à son ennemi, fut cause qu'il lui 6ta un jour toute sorte de prétexte, et que s'étant rendu avec quelques-uns de ses amis proche de sa terre où il étoit, il lui envoya dire qu'il avoit résolu de se battre avec lui, qu'il l'attendoit avec deux de ses amis, et qu'il ne lui donnoit qu'une heure. L'assignation étoit bien précise et le temps bien court. Il répondit pourtant qu'il craignoit si peu de le satisfaire, qu'il préviendroit sans doute je terme qu'il lui donnoit, si l'embarras oii il étoit de trouver des seconds ne lui en ôtoit les moyens. Il prit donc avec lui 804 ^^^ de chambre et un chirurgien qui étoit assez brave Qiçaa^. leur donna des chevaux, et alla trouver le gentilhomme qui Tattendoit en meilleur équipage et en meilleure jqpnqkagnie que lui. Aussi fut-il le plus fort parti. L'Ëspindial y perdit un de ses gens, et y fut désarmé lui-môme; iQais il témoigna tant de générosité et de courage, et rendit
J. Voy. page 164.
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ce combat de si bonne grâce et avec une gaieté si noble et si fière, que Saillans remporta tout Favantage, et lui tout l'honneur du combat.
Toute sa vie étoit pourtant si déréglée et tous ses vassaux étoient si opprimés par ses exactions et par ses violences, qu'on ne pouvoit plus le souffrir. Le présidial de Riom, qui est la plus sévère justice d'Auvergne, entreprit de lui faire son procès, et ne pouvant point se saisir de sa personne, le condamna par contumace à avoir le col coupé et à des amendes et à des réparations assez grandes. Il ne s'étonna point de cet arrêt, et vint à Paris, ou parce qu'il croyoity être plus en sûreté, ou parce qu'il espéroit pouvoir obtenir des lettres de grâce. Il se logea dans une maison qui avoit une entrée dans l'hôtel de Guise, afin d'avoir toutes ses précautions. Mais au lieu de ménager ses affaires, il les empira par une action qu'il fît très-hardie, et qui le fît passer auprès du roi pour un des plus violents et des plus dangereux hommes de son royaume. Il avoit eu dans la province quelque amourette avec une fîlle d'une condition médiocre, mais d'un esprit au-dessus de sa condition , et d'une beauté qui étoit aussi rare que son esprit. Elle n'avoit pourtant pas pu tenir contre sa bonne mine et ses belles paroles, ets'étdt rendue, après quelques légers combats, n avoit un talent admirable à conquérir un cœur; mais il avoit des défauts qui Tempêchoient de conserver ses conquêtes, n avoit une
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moder jamais. Elle se partagea donc, et conservant de la crainte pour Tun, et donnant secrètement^ son amour à l'autre, elle en favorisoit l'un par nécessité, et l'autre par inclination. Quelque mesure qu'eUe gardât, elle ne put pas tromper un homme d'esprit, et qui plus est, un homme jaloux. Il pénétra dans ce secret , et comme il étoit aussi violent que jaloux, il traita fort indignement son rival, et lui fit tous les affronts dont il put s'aviser. Quelque plainte qu'il en eût faite aux juges des lieux, il n'en put tirer aucune raison , et fut contraint de le faire poursuivre à Paris par son frère, qui tenta toutes les voies de la justice pour le faire arrêter, et voyant toutes ses poursuites vaines, trouva moyen de s'aller jeter aux pieds du roi, et de lui demander justice contre toutes les violences de M. d'Espinchal. Le roi qui reçoit agréablement les plaintes qu'on lui fait, et qui n'entend point que ses sujets deviennent tyrans dans son royaume, l'écouta avec beaucoup de patience, et recevant son placet, lui fit espérer qu'il lui feroit rendre justice. Il sortit du Louvre fort satisfait; mais il fut bien surpris, lorsqu'il se sentit arrêté, presque à la porte, par des sergents inconnus, qui le conduisoient dans une chaise qu'on avoit fait préparer pour ce sujet, et le portèrent avec beaucoup de précipitation par les grandes mes de Paris, sans qu'il sût ni qui l'avoit arrêté, ni le lieu où l'on le conduisoit. Il remarqua pourtant un homme de ceux qui l'enlevoient, qui étoit à M. d'Espinchal, ce qui lui fit croire qu'il étoit perdu, si quelqu'un ne le secouroit. Il crioit donc de toute sa force qu'on alloit l'assassiner, il imploroit l'assistance des bourgeois, et faisoit tout ce qu'il pouvoit pour toucher de pitié quelque bonne flme. Plusieurs en étoient émus, mais ceux qui escortoient la chaise faisoient entendre partout que c'étoit un grand criminel que le roi avoit fait arrêter, et qui méritoit toute sorte de supplices. Ces paroles apaisoient l'émotion; et bien loin de le délivrer, on souhaitoit déjà qu'il fût puni. Il étoit arrivé dans les faubourgs, et s'imaginant avec raison qu'il n'y
avoit bientôt plus de secours à espérer, il redoubloit ses cris, et excitoit tout le monde à pitié, sans qu'aucun osât pourtant l'assister, de peur d'aller contre les ordres du roi et de se rendre rebelle à la justice. Quelques soldats des gardes qui entendirent ce bruit, eurent quelque curiosité de s'informer par quel ordre on tratnoit ainsi ce misérable; mais ayant appris que c'étoit par l'ordre du roi et en vertu de plusieurs arrêts de la cour, ils furent aussi crédules que les autres, et laissèrent passer les porteurs, sans prendre intérêt à l'afTaire. Comme ils furent déjà bien éloignés, un des soldats qui avoit du cœur, et qui se sentoit touché de quelque compassion pour ce malheureux, se ravfea, et fit entendre à ses ocHDpagnons qu'un criminel n'a pas assez de confiance pour prétendre qu'on le délivre; que ces cris si violents marquent la crainte de quelque grande violence; qu*il est de leur honneur de sauver la vie à un misérable, qu'on va peut-être assassiner. Il ne falloit point perdre de temps; aussi, ils coururent après les porteurs, qui se trouvant en pleine campagne et se croyant hors de tout danger, reprenoient haleine et se reposoient; les autres entoûroienl la chaise et commençoient à prendre la bourse de celui qu Ils menoient, et alloient peut-être passer plus avant, lorsque les soldats animés qui les aperçurent, coururent après, les épées nues, et les pressèrent si fort, qu'ils lâchèrent prise et se mirent en fuite, laissant même l'argent qu'ils venoîent de lui voler, crainte d'être poursuivis. On peut s'imaginer la joie de cet homme qu'on venoit de secourir si à propos, et celle de ces soldats d'avoir eu assez de discernement pour connottre que c'étoit une violence. Ils apprirent l'histoire, ils furent récompensés de leur secours, et chacun se retira chez soi. Le roi fut informé de ce procédé trèsinjuste, et sachant qu'on étoit accoutumé à ces sortes d'oppressions dans l'Auvergne, prit la résolution d'y faire tenir les Grands-Jours; mais il n'en parla que longtemps après.
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Environ ce temps-là, M. de Guise étant mort, et son hôtel n'étant pas un refuge si sûr, ni un asile si sacré, d'Espinchal jugea à propos de se retirer dans sa province, où il trouvoit plus de sûreté par l'éloignement de la cour et par la commodité de se jeter dans les montagnes, si la nécessité de la retraite Ty contraignoit. Tous ses amis lui faisoient appréhender ce présidial de Riom, qui est le présidial coupe-tête, qui fait bonne et briève justice, qui s'est voulu rendre célèbre par deux ou trois exécutions qui ont étonné toute la province; on lui représentoit le pouvoir d'un intendant, le peu d*assurance qu'il devoit prendre sur ses sujets, la fermeté d'un lieutenant criminel qui le poursuivroit, et plusieurs autres dangers qui le menaçoient; mais on ne put jamais l'épouvanter. Il crut que ce n'étoit pas assez d'avoir méprisé la justice, il voulut encore se moquer des juges, et se divertir de ses propres dangers. D passa donc par Riom où l'on ne se défioit point de le voir que pour exécuter son arrêt; il alla trouver le lieutenant criminel, et après, tous les autres juges séparément, et tenant une petite botte de fer4)lanc vide, leur dit que le roi ayant eu la bonté de lui donner des lettres d'abolition de toute sa vie passée, il venoit les présenter pour les faire entériner, et qu'il espéroit que, comme ils avoient eu la justice de le condamner, ils auroient la bonté de l'absoudre et de recevoir la grâce que la clémence du roi lui avoit accordée , et qu'il auroit l'honneur de leur remettre entre les mains le lendemain matin. Après qu'il leur eut fait ce compliment, il monta à cheval et leur envoya la boite vide, dont ils furent surpris extrêmement. Quelques-uns disent, et il est probable, que c'étoit une gageure qu'il avoit faite, qui lui valut un cheval de prix, et le plaisir de railler ces pauvres officiers de justice. On raconte du comte de Serin *, qu'il se présenta quelquefois au Bassa,
1. Nicolas Edrin, comte de Serin, hongrois célèbre pour ses exploits contre les Turcs. Au zvu* siècle on disait bassa au lieu de pacha ^ nom des gouTemeurs turcs.
pour lui donner de ses propres nouvelles, et qu'il lui renvoyoit après par écrit toute leur coBTersation et son véritable nom^ avec des railleries fort piquantes. Enfin, le roi ayant écouté les plaintes des peuples, et voulant arrêter l'insolence de la noblesse, nonuna des commissaires pour aller tenir les Grands-Jours à Clermont. La nouvelle s'en étant répandue, tous les gentilshommes qui se défioient de leur innocence, et qui sentoient leur conscience chargée de crimes, tâchèrent de pourvoir à leur sûreté par l'éloignement, et prirent le parti de la fuite. UEspinchal seul ne voulut point sortir ni du royaume ni de la province, il se retrancha du commerce de tout le reste du monde, et se jeta avec un seul homme dans les montagnes de la haute Auvergne, où changeant tous les jours de demeure, et s'étant assuré de quelque retraite chez ses amis, il trompa la vigilance de tous les prévôts. Il les rencontra, il leur parla même si bien déguisé, et faisant si bien l'honnête homme, qu'ils ne le reconnurent pas. Le prévôt de Chartres découvrit une fois sa route et le suivit longtemps à la piste, sur des avis certains qu'il n'étoit pas loin ; mais il avoit affaire à un homme qui sa voit mieux que lui la carte du pays, et qui prenoit des détours inconnus; en sorte qu'il suivoit souvent les prévôts, lorsque les prévôts pensoient le poursuivre. Quelquefois, lorsqu'il se trouvoit pressé, il leur faisoit donner adroitement des avis et les attiroit dans des lieux dont il étoit fort éloigné. Sur une pareille fourbe, on investit un château et l'on fit marcher toute la nuit toutes les troupes qui se trouvèrent dans la province. Mais ceux qui croyoient l'avoir surpris, furent bien surpris eux-mêmes, lorsqu'ils surent qu'il n'avoit fait que passer, et qu'il devoit être bien loin de là. On écrivit de fort bonne part que ce qui paroissoit de lui en Auvergne, n'étoit que son ombre; qu'on ne couroit qu'après un fantôme, et qu'on avoit assuré le roi dans le conseil qtf il avoit été arrêté en personne du côté de Bordeaux. Il avoit lui-même donné siyet à
ce bruit par une lettre qu'il écrivit à M. le chancelier, par laquelle il le supplioit de vouloir lui expédier une grâce, et d'avoir quelque pitié d'un gentilhomme malheureux qu'on tratnoit de Bordeaux à Clermont, pour l'immoler à la sévérité des Grands-Jours. Ainsi, il se jouoit de la justice et de la puissance des hommes, et l'Espinchal de Guyenne n'étoit que l'ombre de celui d'Auvergne. Comme on fut arrivé sur la fin de la commission, qu'on ne vit plus d'apparence de pouvoir le punir effectivement, on confirma l'arrêt donné contre lui, on exposa son effigie, et l'on fit raser une tour qui lui appartenoit. On fit de même à plusieurs autres, et je me souviens que le marquis de Saint-Floret, qui est une personne de qualité, le plus savant et le plus paisible gentilhomme d'Auvergne, et qui n'en est pas pour cela plus grand prophète en son pays, voulut présenter requête à la cour contre la démolition d'une tour d'un de ses voisins, où il avoit droit d'envoyer tous les ans un trompette qui alloit au plus haut entonner quelque air joyeux, pour marquer la dépendance du château. Il demandoit qu'on lui accordât quelque autre droit en échange; mais je crois qu'on ne se mit guère en peine de le satisfaire. Pour revenir à M. d'Espinchal, il est probable que Dieu, après avoir différé sa vengeance, ne laissera pas tant de crimes impunis, et que quelque mtendant ou quelque lieutenant criminel en fera raison aux Grands-Jours, lorsqu'il sera moins dans la défiance, n a un fils qui, tout jeune qu'il est, ne laisse pas d*étre déjà coupable d'un meurtre. Il est vrai que ce fut pour défendre son père qu'on vouloit tuer; l'action a paru fort excusable pour le sujet qu'il en avoit; il s'est défait d'un ennemi pour sauver un père; il a fait un acte de piété par 8a cruauté même; et soit en tuant l'un, soit en défendant l'autre, il a montré par l'un et par l'autre qu'il étoit fils de l'Espinchal. Aussi la cause du crime a étouffé le crime même, et la mauvaise réputation où est le père a fait qu'on ne s'est pas souvenu du fils. Dieu veuille qu'il soit résolu de
dégénérer, et qu*il ne soutienne sa naissance par ses actions noires, et qu'enfin les mauvaises leçons et les mauvais exemples ne pervertissent le peu qu'il a de bon naturel. Une jeune sœur qu'il a, qui a de Fesprit infiniment, savoit à peine parler, qu'elle disoit que son frère ressembloit fort à leur père; qu'il étoit beau comme un ange, et méchant conune un diable. Voilà l'histoire de cet homme qui fait tant de bruit, qu'on accuse encore de mille concussions, et d'une indigne cruauté envers un de ses fils qu'il a traité comme son page^
n seroit difficile de raconter toutes les aflTaires crimmelles qu'on a jugées sur la fin des Grands-Jours. Ces Messieurs qui avoient passé le temps de la première déclaration, sans expédier beaucoup d'affaires, ou parce que les procès criminels n'étoient pas encore bien instruits, ou parce que le président étant assez souvent incommodé, et la présidence fort contestée, on ne s'assembloit qu'une fois le jour, et l'on donnoit des audiences fort fréquentes; et craignant que leur commission ne fût encore une fois continuée, s'appliquèrent sans relâche aux grandes affaires, et en achevèrent un si grand nombre qu'on ne nous donnoit pas le temps de les développer et d'en savoir précisément les circonstances. Il suffît de savoir que les assassinats, les meurtres, les enlèvements et les oppressions étoient les matières communes des jugements, et qu'il y avoit un si grand nombre de criminels qu'on en fit efQgier un jour près de trente à la fois. D faisoit beau voir dans la place des exécutions tant de tableaux exposés, dans chacun desquels un bourreau coupoit une tête. Ces exécutions non sanglantes, et ces honnêtes représentations qui n'ont qu'un peu d'infamie, étoient un spectacle d'autant plus agréable, qu'il y avoit de la justice sans qu'il y eût du sang répandu. Ces tableaux restèrent un jour, et tout le