‹ Mémoires de Fléchier sur les grands-jours d'Auvergne en 1665Chapitre 3 sur 129 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

sans témérité sur d'autres ouvrages que sur les miens propres ; et je vous avoue que soit par cette raison, soit par le peu de loisir que me laissent mes occupations, je fus tenté de m'excuser du travail que vous exigiez de moi, et que le seul nom de M. Conrart me fit retenir votre cahier, et résoudre de vous complaire. Mais, après avoir lu votre Poëme, vous n'eûtes plus besoin de sa recommandation auprès de moi ; vous vous y rendîtes assez considérable par vousmême, et, tout inconnu que vous me fussiez, vous vous fîtes tout seul connoître à moi pour un homme de mérite et d'esprit qui n'aviez pas une médiocre habitude avec les Muses, et qui étiez avantageusement partagé de leurs faveurs. Il y a dans cette pièce de ce génie poétique qui est si peu ordinaire, grande quantité de sentiments élevés, et de vers noblement tournés. Tout y est du sujet, et le sujet sublime de soi n'y est du tout point ravalé par les expressions fort latines, et par les nombres fort soutenus et fort arrondis. L'invention m'en semble même selon l'art, et je n'y ai rien trouvé qui me donne scrupule, sinon que vous y introduisez la Renommée comme une divinité qui pénètre dans les choses futures, quoique sa fonction ne soit que de parler des événements présents ou passés. Vous y ferez réflexion, et en communiquerez avec vos amis habiles, auxquels je m'en rapporte s'ils ne s'y arrêtent pas. Je suis de leur avis pour la publication de l'ouvrage, et quand il aura paru, il aura mon suffrage et mes éloges auprès de ceux qui m'estiment connoisseur en ces matières-là.... »

Le ton de cette lettre est cérémonieux et un peu pesant, mais le jugement est exact. Nous y voyons Fléchier au début et appliquant à la poésie latine quelques-uns des mérites de diction qu'il transportera ensuite dans la prose française. La lettre de Chapelain se termine par deux ou trois remarques de détail dont il paraît que Fléchier a tenu compte '.

I. Il semble même qu'il ait jusqu'à un certain point tenu compte de son

INTRODUCTION. Vil

La pièce en elle-même est élégante , ingénieuse , sans le feu et l'ardeur de la belle églogue de A'irgile intitulée PoUion, mais animée d'une douceur et comme d'une onction pacifique très-sensible et très-sincère. L'expression de mitis y revient souvent et nous donne la note de cet esprit doux par excellence, et qui sut l'être sans fadeur. Le Dauphin , dit-il , n'a dû naître qu'après les guerres terminées et à une heure de paix pour le monde :

Sic Fata parabant

Nec decuit mites nasci inter crimina Divos.

Il serait peu raisonnable, sans doute, d'accuser Fléchier de paganisme pour ce Fata et ce Divos. Il le serait tout aussi peu de l'aller accuser de galanterie (dans l'acception fâcheuse) et de licence pour certaines anecdotes des Grands- Jours. Dans l'un et dans l'autre cas, il obéit à un genre admis et à un ton donné.

C'est ainsi que dans sa pièce latine la plus considérable qu'il a consacrée à célébrer le Carrousel royal de 1662, et à décrire les divers groupes de cavaliers qui y figuraient , il n'a eu garde d'oublier ce qui fait le principal attrait des tournois, les dames qui regardent et qui s'y enflamment, et Cupidon dans les airs qui se réjouit :

Mediis e nubibus ipse Cupido

Dulces insidias furtim meditatur, et artem Exercet, ludumque suum; sumptaque pharetra , Blandis plena dolis et dulci tincta veneno

observation au sujet de la Renommée dont il a fait l'interprète de l'avenir-, car dans la pièce , telle qu'elle est imprimée , il a pris soin de ne nous représenter la déesse que comme se faisant l'écho des premiers bruits répandus et des premières rumeurs du destin; les oracles transpirent déjà , elle répète ce qu'elle a entendu :

Toto tum pectore prona

Volvit centum oculos, et centum subrigit aures , Impatiens strepere, et magnos inquirit in ortus, Exploratque aditus f<iti , prima caque captât Auspicia , et velox collecti nuncia veri , Qux didicit, pandit patriis oracula reg

Mil INTRODUCTION.

Nostrarum in cœtus Nympharum spicula torquet Improbus, accenditque animos, et suscitât ignés. Quœque suis agitur studiis, sua cuique cupido est.. . .

« Du sein des nuages , Cupidon lui-même prépare furtivement ses doux pièges , il exerce son art et fait son jeu ; prenant son carquois , il en a tiré des traits délicieusement perfides et trempés d'un charmant poison ; il les lance sur nos groupes de Nymphes, le méchant! et il allume les cœurs et il attise les flammes : chacune est en proie à ses partialités, chacune a son désir.... »

Il faudrait être bien farouche pour se courroucer contre une mythologie si poliment touchée.

La réputation de Fléchier dans le monde lettré commençait à se faire, grâce à ces compositions de collège qui avaient leurs lecteurs et leurs juges, même à la cour. Dans le Mémoire de quelques gens de lettres vivants en 1662, dressé par ordre de M. Colbert, Chapelain, après avoir parlé de Huet, qui , disait-il , « écrit galamment bien en prose latine et en vers latins, » et du gentilhomme provençal du Périer, aujourd'hui très-oublié, continue sa liste en disant : « Fléchier est encore un très-bon poëte latin. »

Vers cette année 1662, faisant un voyage en Normandie, et sans doute pour y voir M. de Montausier nommé gouverneur de cette province , Fléchier arrivait à l'improviste chez Huet avec qui il était très-lié, se glissait à pas de loup jusqu'à lui dans sa bibliothèque et le serrait tout surpris entre ses bras : « Je ne fus pas médiocrement réjoui, nous dit Huet en ses Mémoires, de la visite d'un si agréable ami. » On voit d'ici cette jolie scène familière des deux futurs prélats , dont l'un petit abbé alors , et l'autre un simple gentilhomme normand.

C'est vers ce temps que Fléchier entra dans la maison de M. de Caumartin, maître des requêtes, à titre de précepteur de son fils. M. de Caumartin avait eu d'une première femme, Marie-Urbaine de Sainte-Marthe, un fils qui devint par la suite un magistrat et un administrateur distingué ; ce fut

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