Voy. plus haut. p. 1 . note
Mmes de La Feuillade que j'avois rencontrées à Vichy, où elles prenoient les eaux , m'obligea d'aller passer la fête à Riom avec M. le lieutenant, qui est un homme d'esprit, de mérite et de probité, qui rend la justice avec toute l'équité qu'on peut souhaiter, et qui soutient les lois par son autorité et par son exemple. Il m'avoit recueilli un petit auditoire choisi, et s'étoit piqué, par bonté, de me faire voir bonne et belle compagnie. Il m'avoit si bien prêché auparavant que j'eusse prêché moi-même, qu'on voulut bien avoir quelque bonne opinion de moi sur sa parole. Je prêchai donc ; je passai quelque temps en conversation avec les dames religieuses et quelques autres dames qui étoient venues goûter des fruits du sermon ; et , après avoir encore fait un tour de promenade , j'allai passer quelques bons moments chez Mme de Brion , dont la conversation est si agréable , si pleine d'esprit , et si judicieuse , qu'on ne la quitte jamais qu'avec regret.
Le lendemain, j'employai toute la matinée, selon l'usage de l'Église , à penser à mes amis morts , et à leur rendre ces pieux devoirs que la charité chrétienne exige de nous pour notre consolation et pour leur repos. Ce fut dans l'église des Cordeliers, qui est ce jour-là d'un grand abord, que je fis mes prières. Je ne vis jamais dévotion plus tumultueuse que celle que l'usage a introduite et que la prudence devroit abolir. On voit plus de vingt cordeliers, divisés par bandes de deux à deux, qui se promènent jusque dans le sanctuaire avec un visage serein , et qui se rangent dans tous les coins de l'église attendant qu'on les emploie à chanter les prières funèbres qu'on a recueillies de l'Écriture pour exciter la piété envers les morts. Les bonnes dames , selon la rencontre , s'adressent à eux et leur recommandent l'âme de leurs pères ou de leurs maris, et d'abord les deux religieux qu'on emploie entonnent , d'une voix à remplir toute la nef, des De profundis et des Libéra. A peine ceux-là ont-ils commencé en se promenant que d'au-
très sont priés de l'autre côté, et t'ont comme un écho déambulatoire qui répond aux premiers. Cependant deux voix sortent d'un autre endroit, et l'on n'entend que chanl lugubre par toute l'église. Les premiers achèvent lorsque les derniers commencent; il y en a de plus ou de moins avancés, et cela fait à la vérité un peu de confusion. Ce que j'admire, c'est que ces bons pères sont si préparés à cela qu'à la moindre aumône qu'on leur présente , au moindre mot qu'on leur dit, au moindre signe qu'on leur fait , ils entonnent leurs prières de commande à qui mieux mieux , cependant que les autels sont chargés d'offrandes et de pain et de vin. Ce qui m'étonna davantage , ce fut que je vis un bon frère au milieu de l'église , qui vendoit du vin aux bonnes femmes pour leurs oblations , et qui faisoit un trafic de vendre et d'acheter que l'Évangile n'approuve pas. Je voulus dire ce que j'en pensois, mais on m'avertit que c'étoit une coutume établie , et que le peuple feroit sédition plutôt que de la perdre. Une autre persécution qu'on souffre ce jour-là , c'est celle d'une infinité de petits enfants et de petites filles qui viennent interrompre votre dévotion, et vous exhortent d'acheter un De profundis ou les sept psaumes de la pénitence de David ; ils mettent les prières à bon marché , et pour un sou on leur fait bien tourner des feuillets. J'en avois la tête si rompue, qu'après avoir dîné chez Mme de Brion et passé quelque temps en conversation , je partis pour Effiat, qui est une belle maison , où j'avois appris que Mme de Caumartin s'étoit arrêtée à son retour de Vichy.
Les Messieurs des Grands- Jours, qui s'étoient dispersés la veille de la fête, se réunirent deux jours après, et travaillèrent comme auparavant. Dans la première audience, ils jugèrent une cause assez célèbre, que deux avocats de Riom plaidèrent aussi bien que le pouvoient des gens nourris dans la province, qui ne manquent pas d'esprit, mais qui n'ont pas le tour ni la politesse de Paris, et de qui l'on peut dire.
BIBUOTI
comme Messala1 disoit de Tite Live2, qu'ils ont encore l'air de leur pays, et qu'ils font bien connoître qu'ils sont de Riom et de Clermont. Voici le sujet du procès : les chanoines réguliers 3 de Saint-Augustin , qui ont plusieurs maisons en ce pays, ont un droit de domination fort particulière dans un certain endroit du pays de Combrailles *, par lequel ils ont des sujets esclaves et dépendant d'eux en toutes manières. Les coutumes écrites de ces provinces, l'usage et la longue possession les autorisent; mais il semble que la charité chrétienne et les règles de la douceur évangélique sont fort contraires à cette servitude personnelle , qui consiste à ne pouvoir point sortir du lieu de leur habitation, sans la permission des seigneurs, à n'être pas libres dans la disposition de leurs biens , les seigneurs étant leurs héritiers au préjudice de tous les parents collatéraux, et à mille autres redevances fort onéreuses 5.
Quelques-uns voulurent s'exempter de cette sujétion, et demandèrent la liberté avec instance. Ils avoient quelque raison en ce qu'ils étoient nés d'un père libre, et qu'ils prétendoient que la condition se tiroit de celui qui étoit le premier dans la famille et le principal auteur de la naissance, et que le malheur qu'ils avoient d'être sortis d'une mère esclave ne devoit point faire de conséquence pour leur état; que, quand il n'y auroit aucune prééminence du