‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 110 sur 279 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

peintres, des acteurs en réputation de tous les théâtres , beaucoup d'hommes d'esprit, et, ce qui est plus rare, des hommes amusons, on juge avec quelle reconnaissance et quel empressement j'acceptai une invitation si recherchée de tous.

Quand j'y allai pour la première fois, l'avant-veille de sa fêle (il célébrait la Saint-Louis), c'était un jour de grande assemblée; j'y trouvai donc plutôt an public que dos convives ; j'y vis à peu près , en une soirée , toutes les persounes qu'il avait l'habitude de recevoir partiellement dans l'année. Mélange bizarre! mais choisi; singulier! mais amusant. On y trouvait comme une espèce de députation de gens pour chacun des titres que ce grand seigneur avait eus ou des emplois qu'il avait exercés : courtisan, général , plénipotentiaire, gentilhomme de la chambre et académicien des deux académies; je me figurai le pêle-mêle du rideau baissé après une comédie espagnole. Ce jour-là ne pouvait guère être profitable pour un observateur, mais je prenais une idée de mes richesses à venir. C'était un coup d'ceil général sur la carte d'un pays dont ensuite je parcourrais à loisir chaque département.

Il fallait voir M. de Richelieu ressortir au milieu de ce monde si brillant et si divers! mis en opposition avec les jeunes élégansde la cour de Louis XVI, il l'emportait sur eux tous. C'était le miracle de Ninon renouvelé sur une tête d'homme. Il le savait bien ; aussi , disait-il , entouré de ce peuple à lui , et fier de l'hommage qu'on lui offr <it : «Ces messieurs viennent me voir comme le Nesioffa la galanterie ; mais leurs maîtresses pourraient leur dire que j'en suis X Achille , de temps en temps. »

Il habitait encore, à l'époque dont je parle, en son hôtel de la place Royale. Je ne me rappelle point si le pavillon d'Hanovre (où plus tard je vis quelques réunions) était bâti; je sais seulement qu'alors il avait repris du goût pour cet hôtel , qu'il venait de faire meubler et repeindre à neuf. Quelques-uns de ses familiers , se prétendant bien

instruite, assuraient qu'il aimait celte noble habitation, parce qu'il y avait fait récemment construire un laboratoire où il préparait les drogues qui prolongeaient ses forces et sa verdeur au-delà du terme. (Le maréchal , qui ne faisait guère mine de croire en Dieu , avait assez de confiance au diable , à l'astrologie et surlout à la pierre philosophalc.)

Pour moi , je ne vis jnmais ce cabinet d'alchimiste , mais j'admirai de riches salons, des boudoirs charmans , une table toujours splendidement servie, et un homme de qualité faisant les honneurs de tout cela avec un charme parfait.

Je mç rappelle avec plaisir certain souper, où entr'autres personnes , j'y trouvai d'abord en artistes : Carlin , de la Comédie-Italienne , et Caillot, qui n'en faisait plus partie depuis quelque temps ; un peintre célèbre , dont je tais le nom , à cause de la façon inusitée qui le plaça à l'Académie de peinture, me proposant de raconter cela en son lieu. Eu hommes de qualité , il y avait : M. le maréchal , bien entendu, et M. le marquis de Savonières, très-jeune officier dans les dragons (plus tard , dans la révolution, il mourut victime de son dévouement en défendant le château de Versailles, au 5 octobre). Plus , un oflicier de fortune, nommé tout simplement AI. Thomas, portant dignement la croix de Saint-Louis sur tient- huit blessures, toutes acquises au service du roi. C'était , Comme on voit , un petit comité en hommes. Et en fait de dames, nous n'eu avion§ que deux : l'une, maîtresse en titre, pour l'instant, de M. le maréchal , Mine de Rousse , femme, fort piquante , fort agaçante, très-alerte de l'œil, et qui faisait monter le vertige à la tète quand elle vous regardait d'une façon qui n'était qu'à elle (dont le maître de la maison s'amusait fort). En dernier lieu enfin, une autre dame, ayant bien l'air d'avoir quarante ans , mais que je savais en cacher quinze , cl qui devait vivre éternellement ; car je la revis pendant la révolution , presque avec la même ligure , et

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