‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 124 sur 279 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

MM. Campan père et fils, que leur service avait forcément mis dans la confidence; d'abord, on voulait cacher la chose au dauphin , mais comment taire? Le besoin d'avoir un spectateur pour rendre compte de l'effet scénique décida la révélation ; le dauphin fut donc choisi pour représenter, à lui seul , les loges , les galeries et le parterre.

Mais cet amusement devint une véritable affaire d'étal; Louis XV aurait sans doute blâmé de telles distractions, et Mesdames étaient sévères ; pour obvier à tout , on installa incognito , dans un cabinet d'entresol , deux larges paravens, formant avant-scène , et , les jours de spectacle , si on entendait le moindre bruit , une grande armoire renfermait d'un seul coup tout le matériel théâtral , puis on reprenait vivement des volans et des raquettes, apparences diplomatiques toujours à portée, pour détourner les soupçons.

M. le comte de Provence montrait une admirable mémoire; mais M. le comte d'Artois ne pouvait pas apprendre un mot de ses rôles, et cependant il réussissait assez bien , improvisant avec facilité, ce qui dérangeait un peu le sens des auteurs, surtout si la pièce était en vers. Les deux princesses de Savoie jouaient avec un laisser- aller de prononciation et de jeu qui sentait un peu le terroir ; mais la dauphine se distinguait , et certes ce n'était pas l'effet de la prévention conjugale qui la faisait applaudir par son mari bien plus souvent que lesaulres.

Quand je dis qu'il applaudissait, je tiens de Mme Campan que les applaudissemens et autres manifestations turbulentes étaient interdits au spectateur ; mais il pouvait frapper légèrement sur la forme de son chapeau , ce qui devenait quelquefois désagréable, le dauphin ayant pris 1 habitude d'y battre la marche des gardes-françaises, et les comédiens étant obligés d'attendre qu'il eût lini pour reprendre la parole; il est vrai qu'il disait pour raison n'en user ainsi , que comme ritournelle et représentation de l'orchestre.

Les couples illustres s'essayaient donc à qui mieux mieux, ei prenaient en affection un exercice sans doute peu royal , mais (pic les amateurs disent amusant. Ils auraient continué , si un accident n'était venu mettre un terme à ces jeux d'enfans.

Le petit homme rouge parut dans L'intérieur des appartenons.

Ceci tient à une tradition de la famille des Bourbons. Toutes les fois qu'une catastrophe la menace , un petit homme rouge, esprit infernal, au génie, prévoyant, apparaît au milieu d'elle pour la préparer ou l'avertir.

Un jour, préparé de longue main , la jeune troupe voulu! se donner le plaisir de se jouer les Folies amoureuses; à la scène de travestissement en militaire , l'épée d'Agathe ne se trouve pas, M. Campan l'a oubliée; on fait des excuses au publie, augmenté ce jour-là de la comtesse de Provence, qui n'avait pas de rôle dans la pièce , la dauphine ordonne à son régisseur-général de descendre chercher l'épée en question ; M. Campan avait son coslume de Crispin , et, pour aller plus vite , il n'ôta même pas son nuige. Un pelit escalier conduisait directement de cet entresol dans le cabinet où se trouvait l'épée ; M. Campai] approche; il croit entendre quelqu'un ; pour éviter d'être vu, il ne trouve rien de mieux que de rester immobile derrière la porte ; mais la personne renfermée, ayant de S'il eùté entendu descendre, soit qu'elle fût inquiète ou curieuse, ouvre la porte tout d'un coup cl avec force, jette à la renverse le pauvre comique, puis, envisageant cette apparition si noire et si étrange, la peur le prend; il tombe lui-même à genoux , la face contre terre , et crie au secours avec tout ce qu'il a de voix ; M. Campan , voyant qu'il ne peut l'apaiser, remonte subitement ; déjà là-haut, on avait entendu, et déjà costumes et coulisses étaient rentrés dans l'armoire; avertis, ils descendent; Crispin S'esquive ; d'un coup de main il se déshabille et descend à son tour ; il trouve les princes et leurs épouses rassurant

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