CHAPITRE XXIV
Peu à peu on se connut mieux, on s'anima; certain flacon Je Montetiascone y contribuant , si la conversation devint amusante et pleine d'intérêt, elle ne fut ni brillante ni spirituelle; j'étais las pour mon compte du ton uniforme que je trouvais dans le monde, où il fallait être sans cesse sur le qui vive, toujours armé d'épigrammes jusqu'aux dents, toujours prêt à mordre, pour ne point être moi du, ou pour avoir été mordu (ces armes , du reste, je m'en servais avec plus de bonne volonté que de bonbeur) ; chez Carlin j'allais me reposer des ducs , comtes, marquis et élégans de cour, des comédiens et comédiennes au ton suprême; j'allais me rafraîchir l'imagination , et pour quelques heures du moins, renoncer à la toilette oflicielle du grand monde.
On causa de théâtre un peu , de famille beaucoup ; je pus placer un mot sur mon père, sur les miens. Depuis longtemps ce n'était qu'avec moi-même qu'il m'était permis d'avoir de si bons souvenirs. Bientôt la conversation se divisa par groupes, Mme Delort parla baignoires à M. Morin qui répondait fer à cheval ; Goldini se disposait à me raconter comment lui était venue l idéedeson Bourru bienfaisant ; Mme Carlin attachait, pendant ce temps, une balançoire, et donnait le mouvement de va et vient à la corde, sur laquelle était une jeune lille, le Benjamin de la famille.
— Tu vas faire tomber cette enfant! s'écriait Carlin , qui, dans ce moment, plantait des clous à la muraille pour réprimer les branches d'un espalier qui tendaient à faire bosquet, tu vas la faire tomber!
La mère s'arrêtait, parce que là , le père de famille était respecté. Carlin reelouait, jurant tout bas, à ce qu'il me semblait, de ce qu'il n'avançait pas; la balançoire reprenait doucement son mouvement onduleux, s'agitant un peu d'abord, puis un peu plus, puis davantage; Goldini examinait sou ami , et, incitant un doigt sur sa bouche, portait mou attention du côté de Carlin; celui-ci s'impatientait réellement, et grommelait je ne sais quelle injure italienne, ou contre lu muraille ou contre les clous.
— Mais, voisin Morin, vous m'avez cédé là des clous détestables, disait Carlin au maréchal. — Première qualité ! M. Carlin.' Première qualité! répondait impassiblement le fournisseur. — Première qualité!... voyez donc s'ils entrent. — Je vas vous dire ; c'est que le clou de maréchal ne peut guère... voyez-vous... dans la pierre de taille... Une supposition : vous auriez une muraille de corne à cheval...
Pendant ce colloque, la famille, qui voyait le père occupé, s'en donnait à cœur-joie sur la balançoire , étouffant les rires du meilleur aloi. Un petit cri décela la désobéissance. En ce moment , Carlin tapait , non pour faire entrer son clou , mais pour le battre ; il se retourne , et comme il le tenait de la main gauche, frappant de la droite, le marteau mal dirigé tomba en plein sur deux doigts , dont l'un fut assez grièvement blessé; il poussa un jurement (français cette fois) , nous courûmes. Tout le monde était près de lui : le sang parmi.
— Vous le voyez!... je vous l'avais dit!.... cette balançoire.... — Vous êtes bien blessé? disait sa femme. — Souffrez-vous, mon père? demandaient les enfans. — Oui , je suis blessé ; oui , je souffre !... vous êtes cause de tout !...
Vous l'avez fait exprès je brûlerai cette corde. — Mais
c'est le marteau, disait M. Morin, qui avait ramassé le corps
du délit. — Je vous dis que c'est la balançoire on fait
tout ce qu'on peut pour me contrarier.... Laisse-moi donc, Goldoui; je suis le plus malheureux des hommes !.... Mon
Dieu! madame Delort , je neveux pas <f eau fraîche Ma
femme a un si mauvais caractère !.... Ne vous mariez jamais, Fleury !.... Lt ces enfans, ces enfans me feront mourir!.... Voyez-vous ! le sang coule.... donnez-moi donc de l'eau !...
La femme avait pris des mains de Mrae Delort le verre d'eau fraîche , Carlin allait y tremper son doigt; malheureusement, M. Morin, qui avait des prétentions à la médecine, venait de glisser tout le sel de la salière dans le verre; le patient n'y a pas plutôt enfoncé la partie malade, qu'il