CHAPITRE XXXIT
cesse une sueur froide : c'était de la fièvre ; sa voix articulait à peine, il demandait à boire à chaque entrée et à chaque sortie , comme dévoré d'un feu intérieur : craignait-il autant à ses débuts? non , car après ce noble élan , après celte scène jouée en maître, il n'y a plus qu'un autre élan, qu'une autre scène; après ce bravo universel, ce battement de mains unanime, il ne reste à entendre qu'un autre bravo, qu'un autre applaudissement ; encore un peu, et Cette multitude ne viend'a plus s'émouvoir à votre voix , vous ne serez plus le maître , le dispensateur de ses émotions; encore un instant, et ce jour des rampes, ce soleil d'illusion n'éclairera plus pour vous : quelques secondes encore devant vos spectateurs, vos amis , ceux pour lesquels vous avez grandi, puis ces mille voix du cirque qui vous saluent, ce tumulte qui est devant vous , et qui est excité par vous, ne se fera plus ouïr; jouissez bien ! regardez encore! devant vous, la joie, l'émotion, les entraînemens; en arrière de vous, la tristesse, le silence, l'obscurité, et bientôt, entre vous et la foule, cetle toile vaste et majestueuse, qui toutà-1'heure , en se levant , était encore un rideau , et qui retombe maintenant comme le voile de l'oubli.
Préville et sa femme allèrent habiter, aux portes de Sen- Hs, une belle propriété, fruit de leurs économies. Là, honorés de la faveur particulière du prince de Coudé , qui aimait beaucoup la comédie et la jouait passablement pour une altesse, admis à Chantilly, recherchés par les familles nobles dont les châteaux étaient nombreux dans les environs, leur vie s'écoulait heureuse et considérée.
Depuis celte époque, il s'est fait de si grands changemens dans les mœurs , les usages de la société sont si différens , et les données que l'on a sur les relations des artistes de théâtre avec les grands seigneurs sont si peu comprises, que je crois de mou devoir, en parlant de Préville et pour le respect que je lui porte, d'établir dans quelle espèce de situation se trouvaient en général les comédiens vis-à-vis de la haute noblesse.
406 MÉMOIRES DE FLEURV.
Les uns, cl c'était le petit nombre, étaient appelés comme on appelle des hommes amusans , qui doivent payer leur e'cot eu se constituant les boulions de la société; on disait à ceux-là ce que Molière disait à Lully : — Allons! Baptiste, fais-nous rire. Musson, le mystificateur, se trouvait à la tête de celte espèce de corporation ; ses disciples , ou ceux qui marchaient sur ses traces , avaient dans leur répertoire quelque farce bien salée, quelques proverbes bien grivois, des bons mois fortement assaisonnés et des réparties connues en place publique : voilà leurs titres pour être admis. Mais la Comédie-Française ne fournissait pas de tels hommes, sauteurs pour le roi et sauteurs pour la reine ; on n'aurait point trouvé chez nous de ces gens qui se donnaient la mission d'aller amuser la bonne compagnie des drôleries de la mauvaise (1).
D'autres, les jeunes, les étourdis, placés au remlcz-vons de toute la brillante jeunesse de cour, qui papillonnait dans nos coulisses; pleins de verve, d'esprit, et n'ayant pas encore assez d'expérience pour se tenir à leur rang; ne sachant pas, qu'entre l'inférieur et celui qui se trouve plus haut placé que lui , le rôle lier doit toujours être du côté de l'inférieur, et qu'en ce cas , il faut se montrer plus chevalier que les chevaliers , plus marquis que les marquis, duc encore plus que les ducs , et pour cela se tenir à distance, ceux-là , dis-je, faute de connaître les hommes, se frottaient à ces vanités de cour, s'en faisaient bien venir, les flattaient, étaient les boute-en-train de toutes les partics fines, volaient à ces messieurs leurs maîtresses, se laissaient prendre la leur, et, faute de pouvoir être tout-à-fait
(I) Dans d'autres théâtres aussi on se respectait : Yolange , par exemple, avait pris son talent au sérieux ; admis une fois chez du grand seigneur, et s'y conduisant en convive décent, on lui lit comprendre qu'on attendait de lui quelque jeannoterie pour amuser la société : il répondit noblement; on lui répliqua que c'était Jeannot qu'on avait invité : en ce cas là, dit-il, et puisque monseigneur a invité Jeannot , M, Yolange le salue.