‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 45 sur 279 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

trouilles arrivaient : mes assaillons déconcertés , voyant que ce guet-apens tournait contre eux, se sauvèrent ; niais il y en eut cinq d'arrêtés et conduits en prison. Je ramenai, pour ainsi dire, MUe Besse en triomphe dans sa maison, et je m'acheminai chez moi tout ému. Mon père m'attendant pour souper, comme je l'ai dit, inquiet de mon relard, vint à ma rencontre et me trouva encore tout bouleversé de cette aventure; le lendemain elle, s'ébruita. On va voir quelles en furent les suites.

Je reçus l'ordre de me constituer moi-même prisonnier, alin qu'on pût suivie l'affaire et compléter les informations; j'étais le plaignant et le lésé, mais la coutume le voulait ainsi. Il y avait bien quelques abus contre nous autres petits, dans ce bon temps, que malgré cela je regrette.

Ma plainte fit grand bruit et excita l'intérêt public en ma faveur. Les patrouilles d'ailleurs, qui avaient arrêté les cinq jeunes gens ayant reconnu qu'ils appartenaient à la maison du roi, il fut impossible de cacher l'événement à leurs chefs, et le rapport en fut fait à Louis XV luimême.

Quoiqu'on l'ait vu fort adonné à ses plaisirs, ce prince n'en était pas moins animé, au fond , par des sentimens de justice; aussi, dès qu'il eut une entière connaissance de l'affaire, il jugea qu'elle était très-grave, et le châtiment des coupables fut résolu. Bien que ces jeunes gens appartinssent à la première noblesse du royaume, et qu'il y allât presque du déshonneur de leur famille, le roi se montra inexorable et dit : « Que justice soit faite ; je ne m'en mêle pas. »

Les parens ne virent plus de recours que dans l'offensé lui-même, espérant de moi un arrangement quelconque, au moyen de certains sacrifices. L'on s'imaginait qu'avec de l'argent tout pourrait s'aplanir : il me fut fait des offres considérables, je les rejetai ; je refusai tout.

Trois jours après (j'avais été préalablement élargi)

j'eus ordre de me rendre chez M. le duc de Duras. Ce seigneur lil l'impossible pour pénétrer mes intentions et pour connaître les poursuites que j'entendais exercer. 11 nie fit observer que l'emprisonnement des jeunes chevau-légers durait déjà depuis quatre jours; que le scandale était au comble, plusieurs grandes familles se trouvant compromises; qu'il fallait absolument que cette affaire eût un terme, li me répéta qu'aucune réparation pécuniaire ne me serait refusée; je n'avais qu'à parler, l'or roulait : ce n'était pas l'or qui pouvait me fléchir. Me voyant inébranlable il huit par me conjurer d'avoir égard aux observations personnelles de lui, duc de Duras! Je répondis à I\l. le duc que je désirais parler moi-même à mes adversaires et me rendre près d'eux accompagné, non-seulement des personnes qui s'y intéressaient le plus vivement, mais encore de mon père, et des témoins île l'action condamnable dont j'avais à me plaindre; qu'ainsi escorté, je me rendrais à leur prison. « Si vous vouliez vous donner la peine d'y venir, monsieur le duc, ajoulai-je, vous sauriez ce que j'exige. »

Le lendemain je les vis en effet, accompagné comme je le désirais. Ils se levèrent à mon arrivée; je lisais encore dans leurs yeux une menace ; je m'avançai :

— Messieurs, vous avez voulu m 'assassiner ; et je vous répète, pour la seconde fois, que je ne sais pas transiger avec l'honneur. Venez me combattre l'un après l'autre, ou soyons amis!

Ces jeunes gens furent tellement touchés de ces paroles prononcées et entendues avec ('motion qu'ils se jetèrent dans mes bras. Je les embrassai tous. L'un d'eux, entre autres, le comte de Jaucourt, me voua dès-lors une amitié qui ne s'est jamais démentie, et je comptai désormais parmi ces messieurs autant de partisans que j'avais eu d'ennemis.

Ainsi finit celle aventure dont les mémoires du temps n'ont pu dire tous les détails, bien qu'elle eût fait assez de

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