‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 52 sur 279 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

mais le père se lève furieux; dans l'action, le chien s'échappe; il court à son jeune maître, flaire les personnages, flaire la tenle, remue joyeusement la queue, et lèche les mains du fils de Thétis. Certes, les chiens pouvaient être de coutume chez les Grecs, et tout le momie connaît l'histoire de celui d'Ulysse; mais les spectateurs, peu touchés des tendres caresses de celui-ci, n'en continuent que de plus belle. Les entrailles paternelles s'émeuvent, le Cent- Suisse ne peut se contenir, il tire son e'pe'c , il va y avoir du sang répandu.... quand Gaussin s'approche de lui, retient son bras, et avec cet accent qu'on lui connaissait :

— Y.h , monsieur ! on avait aperçu votre chien , ne comprenez-vous pas qu'on appelle Tarquin.

Le pauvre père, désarme', crut d'autant plus cela, que Fleury, embarrassé de la bête, criait du théâtre aussi haut que son rôle :

— Sifflez donc, mon père, sifflez donc! et le père de se joindre au chorus général , et , par amour paternel , de siffler de ton t< s les forces d'un Cent-Suisse.

Depuis, chaque fois que pareille tempête se déchaîne contre un comédien, on nomme cela en langage de coulissc : appeler Tarquin (1).

On avait donc appelé Tarquin pour moi, qui ne raconte pas ceci sans peine.

Les trompettes du jugement dernier ne seront pas plus terribles aux hommes coupables, que ce bruit humiliant ne le fut pour mes oreilles. Certes, la vérilable souffrance de notre état est là; c'est là l'excommunication réelle. Qu'on y songe! c'est vis-à-vis de vous qu'on vous injurie, face à face; et le voir, et l'entendre, et le souffrir! être homnic de cœur et ne pouvoir répondre! la punition s'adresse à l'artiste seulement , dit-on; comme si on pouvait séparer l'artiste de l'homme! On le peut pour un auteur,

(I) Maintenant cola se nomme : appeler Azor; on a changé le nom <Ju chien. Tarquin était trop classique.

102 MÉMOIRES DE FLEl VA .

quand l'œuvre est dégradée devant les rampes, l'homme reste dans son cabinet. Arrachez donc les épaulettes d'un militaire et dites-lui que l'homme est respecte! Les sifflets étouffent plus de lalens qu'ils n'en forment; ils ne sont point un avertissement, mais «me torture; ils ont pour principal effet de faire douter de soi, d'intimider désormais le jeu, d'attiédir l'élan, d'obliger à un triste examen, et dans ce montent-là, de faire partager au comédien luimême te préjugé qui jadis pesait sur lui. Et quand on songe que cet état est celui qu'il Faudrait le plus encourager, puisque l'œuvre du comédien c'est lui-même; qu'il n'y a de lui que lui, que. rien n'en reste, s'il n'est là, plaignez-le de la facilité qu'un misérable ou un imprudent trouve à le délruire. Je connais tel comédien sifflé qui a dit comme Chénief : « Il y avait pourtant quelque Chose là ! • Supplicié ainsi, il s'Cst arrêté; il était né artiste, il est mort manœuvre.

Et pourtant, il fuit un moyen de répression au théâtre, dira-l-on? N'y a-l-il pas le silence du public, le premier et le plus utile des avertissemens? mais s'entendre outrager ainsi! ah! comme on se frappe la poitrine alors, comme on met la main sur son cœur pour savoir s'il y a la force d'une renonciation soudaine.... On dit pourtant qu'il y a des gens qui s'acclimatent !

Heureusement rfuc j'étais assez jeune pour croire à une injustice; dorénavant d'ailleurs .M11"' Eobrcau me soutint, et mil toute sa ténacité à donner un démenti aux siffleiirs.

tE PUBLIC DOMPTE.

Les abonnés et les habitués. — Anecdote. — Le due de Duras ne m'oublie pas. — Visite à Lekain. • — La petite Saueerotte. — Représentation de Fenccslas. — Querelle avec Mannontel. — Premiére apparition. — Iphigcnie en Champagne. — Je me rattrape.

Enfin je domptai mon public. Mes études, ma persévérance, peut-cire la régularité de ma conduite , me valurent des partisans. Je fus admis dans le monde, les sociétés les plus aimables me firent accueil; je sentais qu'il revenait toujours quelque ebose à mon talent de ces fréquentations. Si les auteurs dramatiques sont dis écouteurs aux portes, il faut que le comédien pénètre jusque dans les salons. L'uii peut trouver la vérité en écoutant, pour être vrai, l'autre doit voir. Bientôt on me sut gré de ce commerce avec les gens de goût, bientôt le parterre fut à moi ; j'allai même jusqu'à taire la complète de l'abonné, cesullan du théâtre, qui d'après une expression appliquée au public par l'iéville ; sclnble dire : Amuse-moi et crève.

Et pourtant , comme il s'amuse peu , l'abonné ! c'est toujours chez lui qu'on trouve la poriion ennuyée du public; pour lui, le spectacle se renouvelle si rarement! L'abonné vient tuer le temps, tuer les acteurs, tuer les pièces. Il bâille, siffle ou parle. Nulle illusion pour lui; il sait par cœur les ouvrages, les comédiens, il se pique même de savoir par cœur les actrices, car il est malin et vantard ; passez-lui cela , l'abonné n'est pas méchant , il protège, il adopte, il garantit les administrateurs et les comédiens; voulez-vous être bien avec lui? appelez-le le protecteur des arts, et gardez-vous bien de le laisser deviner ce qui est su de tout le monde : c'est qu'il ne vient au théâtre que pour se dispenser du calé, et se donner Molière avec le prix de la demi-tasse.

Je raconterai, en forme de paranthèse, une aventure arrivée à un abonné modèle. Je ne saurais trop dire si le fait s'est passé lorsque j'étais à Lyon, si c'est avant, ou si je l'appris ensuite; écrivant à de trop longs intervalles de nies souvenirs, je puis garantir l'anecdote et non la date.

Un négociant de celte ville, excellent homme, habile à arrondir sa fortune, attaché à sa jeune épouse, tout juste autant qu'il faut l'être pour ne pas oublier ses intérêts; conciliant d'ailleurs avec adresse la galanterie conjugale et l'économie domestique, abonna sa femme au théâtre en même temps que lui. Il y avait là-dessous toute une série de spéculations. La société de Lyon jouait gros jeu; par ce moyen , il mettait d'abord sa bourse à L'abri. Les cavaliers du pays se montrant galans, la vertu de s;i femme était ainsi garantie des petites excitations du monde. Quinze francs par trimestre pour éviter ce double écueil ! hou placement de fonds sans doute; mais un mois tout au pins après l'acquisition de ce droit, la jeune femme mourut, bonifiant l'administration , d'après l'usage, des onze mois qui restaient.

Un ménage de garçon va toujours mal , l'intérieur d'un négociant peut moins qu'un autre se i asscr d'une femme

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