‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 54 sur 279 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

mont : Belloeourt vieux et malade comptait à point'. Mole et Monvel tonaient plutôt l'emploi qu'ils ne le doublaient; dès-lors, être appelé pour se trouver en quatrième, c'était se trouver en troisième par le fait.

Néanmoins je ne rompis pas avec ma directrice, je lui donnai ma parole d'honneur que, si je réussissais à Paris, je viendrais la même chose terminer mon engagement à Lyon; et qu'ajnsi do toute manière elle pouvait compter sur moi. Mme Lobrcau n'en demanda pas davantage, sachant déjà combien je tenais à ma parole.

Quelle joie! comme je portai la lète haute! quelle impatience de débuter! comédien ordinaire du roi! du roi de France! ça sonnait bien autrement que le titre de comédien ordinaire du duc de Lorraine et do Bar.

Ma première visite était due à Lekain; mon aimable patron me reçut en camarade futur, arrêta les rôles dans lesquels je pouvais paraître avec le plus d'avantages, me traça ma ligne de conduite, et me lit la recommandation expresse de ne pas me décourager si je rencontrais dans mes débuts, comme il n'en doutait nullement, beaucoup de déboires et de dégoùls.

— J'ai été dans le même cas , me dit-il , et c'est à force de travail et de persévérance, que j'ai fini par triompher de toutes les difficulté-- que m'opposaient la nature et les hommes. Faites de- même. — Autant que cela pourra dépendre de moi , lui dis-je; quant au caractère, il ne manquera pas. — Etes-vous curieux de me voir jouer ce soir, ajouta Lekain. — Comment pourriez-votis en douter? j'en serai ravi; n'est g,h pas, d'ailleurs pour moi (a meilleure école. — Eh bon! venez ce soir au théâtre. La Comédie- Française joue Tenceslas, vous ne verrez, et je crois que vous serez content. Vous voirez aussi la belle Raucourf. Elle a déjà fait bien du bruit, mais vous devez l'avoir connue à Nancy, petite fille. — Oh ! oui. C'est lir petite Saucerotle, son père était fort lit; avec le mien ; je serai très-curieux de la voir, c'était alors une goule poupée fortdiu-

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lelte, avec qui j'ai folâtré plus d'une fois. — Ne vous y

frottez pas maintenant! re]>rit Lekain , vous ne seriez pas

le bien venu; elle est tout-ù f.iit sur le haut ton. A ce soir,

adieu.

Je le remerciai avec effusion et je ne manquai pus d'aller à la représentation de Venceslas. C'était la tragédie de Rolrou remise au théâtre, el à laquelle l'académicien Marnionlel avait fait des correclions et des retranchemens , dont Lekain ne voulut tenir compte. Il la lit inOui ment valoir par son jeu supérieur et au-dessus de tout éloge, nu tonnerre d'applauclissemcns le suivait sur la scène. J'étais transporté! Quant à la petite Sauccrotte, elle était vraiment une grande et belle femme, portant avec gloire le nom plus sonore de Rauconrt, je la trouvai superbe! superbe de taille au moins. Elle remplissait le rôle de Cassandrc qu'elle joua avec assez de négligence : tout était d'ailleurs efl'icé par la sublimité du jeu tic Lekain.

J'allai chez lui le lendemain pour lui faire mon compliment; il n'était pas visible et me fil dire qu'il m'attendait à déjeuner le jour suivant. Je ne manquai pas à nue telle invitation , et je le trouvai en bonne compagnie s'entretenant précisément de son ancienne querelle avec Marmontel, au sujet de Venceslas.

— N'est-ce pas présomption ou folie, disait-il, de vouloir rajeunir et affadir un sujet éminemment dramatique, où les caractères se soutiennent, où l'action est grande et imposante , où le principal personnage satisfait à toutes les règles de la poétique théâtrale et oit l'intérêt est si progre si).' qu'importe que le style soit quelquefois âpre? n'est-il pas plein de franchise, de force et de passion? Venceslas est le chef-d'œuvre de Rotrou, le père aussi de notre tragédie, et jamais Marmontel , grand, gros, long, lourd, ne produira rien de semblable. C'e^t un eunuque du Parnasse qui s'est efforcé vainement de rajeunir Hercule dans !e plus laide de ses travaux.

On se prit à rire et du Ion et de la justesse de la boutade,

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