CHAPITRE XIII
En province , cette mort ne fut pas prise aussi gaîment. La polilique ne serait-elle pas un peu comme la perspective théâtrale? les yeux dessus on ne voit rien; pour bien juger, il faut être à distance.
Les sanglans outrages dont furent troublées les obsèques du monarque ; l'inexpérience de Louis XVI , son petit-lils , qui acceptait en tremblant une couronne toujours pesante pour une tête de vingt ans , plus difficile encore à porter par les fautes de son prédécesseur ; l'état moral de la nation, profondément humiliée des revers de la dernière guerre et des pas rétrogrades faits vers le despotisme ; parmi les grands, le penchant à toutes les licences; chez le peuple, l'esprit d'insubordination ; l'indépendance des écrivains, le désordre dans les finances , tout faisait présager une réaction. C'était ainsi du moins qu'on prophétisait autour de moi , et je ne faisais pas autrement attention à ces prédictions sinistres. J'ai toujours regardé la ville de Lyon comme la grande marchande de modes du royaume, et au moindre mouvement , c'était à se moquer de voir les frémissemens de celte riche manufacturière , dont le cœur semblait battre dans un coffre-fort. La suite a prouvé que je voyais mal ; mais j'étais jeune, je recevais six mille francs d'appoinlemens ; le public m'aimait, du moins comme travailleur ; mon cœur ayant conservé de douces relations, mes vingt-huit ans étaient des plus agréablement occupés: j'étais heureux... la France allait bien.
Prenant en patience ma vie de chanoine , j'avais jeté l'ancre sur le tranquille navire de Mme Lobreau. Chaque soir je venais faire une petite manœuvre toujours applaudie, tout m'était favorable. Il n'y avait donc plus d'orage à craindre pour l'acteur aimé, quand il prit fantaisie à MM. les gentilshommes de la chambre de m'arracher à ma douce quiétude.
Ces pourvoyeurs officiels m'envoyèrent un second ordre de début : désobéir! impossible. Les premiers jours de février } juste quatre aus après nies infructueuses ten-
tatives, j'écrivais à messeigneurs de Duras et de Richelieu, que j'étais à la disposition de la Comédie-Française.
Arrivé le 7 février, mon premier soin est d'envoyer chez Lekain, avec un mot pour demander un rendez-vous. Au retour du commissionnaire pas de. lettre ! une ligne au crayon seulement ; je jette les yeux sur ce papier , je crus que je devenais fou... une écriture de femme et ces mots: « Lekain va mourir ! » Qui t'a donné cela ! dis-je à cet homme. Il me fait le portrait de Mme Benoit. Lekain se meurt ! Mme Benoit m'écrit ! Je cours aussitôt chez le grand artiste : impossible de me recevoir. Le célèbre Tronchin y était en consultation. Ce soir-là , il faisait un temps affreux ; la grêle frappait les vitres du malade et devait retentir à l'effrayer ; j'en étais couvert dans la rue , n'importe ! je voulais voir le docteur ; je m'adossai contre le mur et j'attendis. Un homme sortit de la maison, il y avait dans toute son attitude une telle tristesse, que je compris qu'il ne restait plus d'espoir. C'était M. Tronchin , sans doute ; j'allai à lui , et je reconnus Bellecourt. J'avais eu quelques motifs de lui en vouloir , je lui pardonnai tout alors. S'il fut souvent camarade difficile, en cette circonstance, il se montrait homme de cœur. J'eus des nouvelles du malade. Tristes nouvelles ! Bellecourt , vieux et troublé, me demanda mon bras. Malgré la tempête, il n'avait pas voulu laisser avancer sa voiture jusque sous les fenêtres de Lekain. « Ah ! me dit-il en s'appuyant sur moi , s'il meurt, je n'irai pas loin ! non, je ne lui survivrai pas long-temps. »
On a parlé diversement de la mort de Lekain. Ce qu'il y a de bien avéré, c'est qu'après avoir joué !e rôle de Vendôme , et s'y être élevé à toute la hauteur de son génie , il tomba malade d'une inflammation d'entrailles qui l'emporta.
Lekain succomba le dimanche 8 février 1778, sur les deux heures après midi. Le soir même, le parterre demanda de ses nouvelles à l'acteur qui annonçait ; il ne